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Abel Hugo, mort en février

SÉJOUR A JKKSliY 307

puis longtemps, moi, je parle à mes morts. Les labiés sont venues me dire que je ne me faisais pas d'illusion. N'est-ce pas une bénédiction de Dieu que vous ayez été initiés à nos tables, que vous ayez lu ce qu'elles disaient avant que vos chers êtres aient quitté ce monde ? Dieu qui vous aime a voulu que vous connaissiez ce qui est derrière le tombeau avant que de vous les prendre. Le hasard ne fait pas cela. La table a commencé à répondre à la question que votre mari a envoyée à Auguste. Cette réponse paraît devoir être longue, elle a déjà pris deux séances qui ont été coupées par une question de mon mari à l'occasion d'un fait du moment. Charles m'a promis de me faire des tables justement ce soir. J'espère que la réponse à votre mari va continuer.

« Ce que je fais sur mon mari va lentement. Je ne suis pas écrivain. Les notes, ce n'est rien, mais quand il s'agit, comme on dit, de rédiger, ma pensée tourne beaucoup. De plus, je me suis remise à mon ménage par nécessité d'économie : tous les débouchés se ferment. Vous savez que j'ai prédit que nous hnirions par être pauvres.

« Ecrivez-moi bien vite et bien long; c'est mal d'être si paresseuse à nous écrire, d'autant plus que vous n'êtes paresseuse que pour cela. Vous direz à votre mari que cette lettre est pour lui aussi. Je trouve doux de lui écrire par vous ; entre femmes le cœur s'ouvre mieux.

« Dites-lui qu'aussitôt qu'il le pourra, il écrive à

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Auguste ; Auguste prend de la tristesse quand votre mari est longtemps sans lui écrire. Il faut être attentif pour les cœurs aimants.

« Il me semble que j'ai de la tendance à être sermonneuse. Je ne le veux pas, je deviendrais à la minute horriblement désagréable et vous ne m'aimeriez plus.

« Je vous embrasse tous deux, mes amis bienaimés.

En octobre 1855 la vie, jusqu'alors unie, des hôtes de Jersey est troublée ; qui pouvait la troubler ? Victor Hugo se donne tout entier à la poésie pure, aux Co7itemploMons, à la Fin de Satan, aux Petites Epopées, qui deviendront la Légende des Siècles. Certes il est toujours en relations avec ses compagnons d'exil, il s'intéresse à leurs luttes, mais il laisse un peu la politique de côté, tant elle lui paraît écœurante et lamentable ; or il se trouve tout à coup entraîné à se solidariser avec des proscrits accusés d'avoir attaqué la reine d'Angleterre dans le journal r Homme, et il signe avec eux une protestation véhémente. Nous avons raconté les faits dans les Historiques de Napoléon le Petit et de l'Histoire d'un Crime (édition de l'Imprimerie Nationale). M""' Victor Hugo les rapporte en ces termes dans une lettre à M""^^ Paul Meurice :

Mardi 16 octobre. Marine-Terrace.

« Pyat a fait un discours qu'il a envoyé à l'Homme. Ribeyrolles l'a reproduit. Dans ce discours, Pyat attaquait la reine d'Angleterre maladroitement. Il

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y avilit de l'équivoque. Il parlait d'impudeur . Dans sa pensée, l'impudeur s'appliquait au moral, à la politique. C'était trouble. Il y avait à mordre. On y a vu une atteinte à l'honneur de la femme. La police de M. B... s'est emparée de cela. On a fait des placards, des affiches disant qu'il fallait venger l'outrage fait à la Reine. On a entraîné les oisifs au cabaret, on a payé de l'eau-de-vie à la population des rues, on a ameuté. Il y a eu un meeting oii les mouchards ont beuglé. L'avocat Godfroy a défendu la liberté. Ça a été très vif. La réunion a décidé qu'il fallait prendre des mesures contre le journal. Ceci s'est passé samedi. Hier lundi le connétable Le Quesne s'est rendu chez Ribeyrolles, chez Pransiani pour leur dire qu'ils étaient expulsés, l'un comme rédacteur, l'autre comme propriétaire. Le vendeur du journal, qui est un proscrit aussi, a été, lui, conduit chez le connétable. 11 est de la tourbe ; le connétable ne pouvait se déranger pour lui. J'oublie de vous dire que samedi on a voulu briser les presses de l'imprimerie. L'autorité, il faut le dire, a défendu cette propriété.

« La proscription est ahurie, mais résolue. Elle va faire un acte de protestation sans s'inquiéter du résultat. Peut-être allons-nous quitter lile. 11 est aussi très possible que nous restions ; nous sommes dans t'attente.

« Voyez, chère amie, ça allait, j'étais dans mon petit rail, je tachais de tromper mou exil en m'en-

tourant de souvenirs, et puis j'avais de bons domestiques. Olive est décidément très bien; voilà un affreux hourvari etdes chagrins au fond. Je ne suis pas découragée, je suis résignée. Ce n'est pas beaucoup meilleur, je ne vois plus que du gris, pas le plus petit rayon. Je vis beaucoup dans l'autre vie, c'est plus sûr. Je lis les articles de M. Dumesnil. C'est incroyable, je retrouve absolument nos tables ; Charles ni mon mari ne connaissaient cette religion des Gaules. Vous me direz .• c'est dans l'air. — Qu'est ce que cela veut dire : c'est dans l'air. Qui, quoi est dans l'air? Mon pauvre esprit reste court. »

La protestation entraînait l'expulsion que Victor Hugo semblait avoir pressentie en renonçant à s'installer à Jersev.

La sécurité était bien précaire. Expulsion de Bruxelles, expulsion de Jersey, il fallait quitter l'Ile le mercredi 31 octobre pour aller à Guernesey. M""- Victor Hugo recevait celle lettre de Béranger :

« Chère dame,

« Un ami m'apporte le Moniteur. Qu'y vois-je, bon Dieu ! on vous proscrit du lieu de votre proscription^ ! Je viens de consulter quelques personnes qui s'intéressent à Hugo et à vous tous. Aucune ne me met au courant de ce qui a pu motiver cette mesure de rigueur. Car, dans le peu qu'on me dit, il m'est impossible de démêler une cause ou même un motif qui pût atteindre notre grand poète.

« Je suis bouleversé de ce nouveau malheur qui vient frapper votre famille.

« Malheureusement je suis sans autorité, sans pouvoir, sans relations puissantes. D'ailleurs je

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