‹ La vie d'une femmeChapitre 4 sur 48 · Lettres à la Fiancée · texte numérisé non relu

Lettres à la Fiancée

des phases diverses, provoquant alternativement la crainte et l'espérance. Alors, Victor, autant pour rassurer sa mère que pour occuper son esprit, se mit à travailler auprès d'elle à un roman qui lui permettait de mettre en scène sa fiancée. Il l'a expliqué plus lard dans une lettre à Adèle ^ :

« Le besoin dépancher certaines idées qui me pesaient et que notre vers français ne reçoit pas me fit entreprendre une espèce de roman en prose. J'avais une âme pleine d'amour, de douleur et de jeunesse; je ne t'avais plus. Je n'osais en confier le secret à aucune créature vivante; je choisis un confident muet, le papier. Je savais, de plus, que cet ouvrage pourrait me rapporter quelque chose; mais cette considération n'était que secondaire quand j'entrepris mon livre-.

« Je cherchais à déposer quelque part les agitations tumultueuses de mon cœur neuf et brûlant, l'amertume de mes regrets, l'incertitude de mes espérances. Je voulais peindre une jeune fille qui réalisât l'idéal de toutes les imaginations fraîches et poétiques, une jeune fille telle que mon enfance l'avait rêvée, telle que mon adolescence l'avait rencontrée, pure, fière, angélique ; c'est toi, mon Adèle bien-aimée, que je voulais peindre, afin de me consoler tristement en traçant l'image de celle que javais perdue et qui n'apparaissait plus à ma

1. Lettres à la Fiancée du samedi i lévrier 1822). il. H an d'Islande.

où LA VIR D UNE FEMME

vue que dans un avenir bien lointain. Je voulais placer près de cette jeune fille un jeune homme, non tel que je suis, mais tel que je voudrais être, »

Victor s'était consacré à ce travail lorsqu'il perdit sa mère, le 27 juin. Il était seul, désormais. Son père habitait Blois.

Durant toute la maladie de M'"^ Hugo, les Foucher n'avaient pas donné signe de vie. Que devenait Adèle ? Il l'ignorait, il voulait le savoir ; alors, afFolé"de douleur et d'une douleur que l'isolement exaspérait encore, le soir même de l'enterrement de sa mère, le 29 juin, il alla instinctivement vers la demeure des Foucher. Toutes les fenêtres étaient illuminées. 11 ne comprit pas, et, comme égaré, sous l'influence d'une sorte d'hallucination, de somnambulisme, il entra, monta au second étage, se glissa dans une chambre déserte, et de là, il put voir qu'il y avait un bal. Quoi ! le jour où il avait enterré sa mère, Adèle était gaie, elle dansait ! bien mieux, elle avait joué, dans la soirée, le rôle d'une jeune première dans un vaudeville : Monsieur Guillaume. Il crut devenir fou. C'en était fait ! Il perdait le même jour, sa mère, et la fiancée qu'il adorait ! Il aurait pu se renseigner; savoir que c'était la fête de M. Foucher et se douter qu'Adèle ne connaissait pas la triste vérité. Mais, lui, il subissait une impression physique si violente qu'il ne songea même pas à s'informer; il était tout meurtri, seul, en vêtement de deuil, et elle était en robe de bal, rayonnante, entourée, fêtée ! Il ne se montra pas, et rentra chez lui, désespéré.

M. Foucher avait, en eiïet, caché à sa fille la mort de M""' Hugo. Il la lui apprit le lendemain, mais il ne lui permit pas de voir Victor. C'était peut-être bien rigoureux. Toujours corrects, M. et M"'^ Foucher firent aux fils de M"^° Hugo leur visite de condoléances et...

s'empressèrent de quitter Paris avec Adèle. M. Foucher avait même clioisi une retraite éloignée pour se soustraire à Victor : c'était Dreux. Pour des gens habitués à la banlieue, Dreux était, surtout à cette époque, un pays lointain. Les Foucher partaient le 15 juillet; le 16, Victor se mettait en route, et, en trois étapes, il les rejoignait: sa bourse ne lui permettait que le voyage à pied, et le voilà à la poursuite de sa fiancée; dans ce canton de Dreux, il y a le vallon de Chérizy, c'est l'occasion pour lui d'écrire une poésie découragée : Au Vallon de Chérizy^ avec cette épigraphe empruntée aux psaumes :

Je suis devenu voyageur et j'ai

cherché qui s affligerait avec moi,

et nul 7i'est venu, Permets à mes pas de suivre ta

trace.

Hélas ! l'homme fuit l'homme; et souvent avant l'âge Dans un cœur noble et pur se glisse le malheur ; Heureux l'humble roseau qu'alors un prompt orage En passant brise dans sa fleur !

Cet orage, ô vallon, le voyageur l'implore. Déjà las de sa course, il est bien loin encore

Du terme où ses maux vont finir :

U voit devant ses pas, seul pour se soutenir, Aux rayons nébuleux de sa funèbre aurore,

Le grand désert de l'avenir.

Et s'adressant aux arbres :

Ah ! laissez-lui chanter, consolé sous vos ombres, Ce long songe idéal de nos jours les plus sombres, La vierge au front si pur, au sourire si beau! Si pour l'hymen d'un jour c'est en vain qu'il l'appelle. Laissez du moins rêver à son âme immortelle L'éternel hymen du tombeau !

Oh! dis, quand viendras-tu? Quel Dieu va te conduire, Être charmant et doux, vers celui que tu plains?

Astre ami. quand viendras-tu luire, Comme un soleil nouveau, sur ses jours orphelins ?

En arrivant à Dreux, Victor rencontra, par un heureux hasard — oh ! bien heureux ! — M. Foucher et sa fille dans la rue; il n'a pas été vu,, il pourrait passer sous silence cette première rencontre, mais il n'en a pas le courage, et, tout de suite, il écrit à M. Foucher cette lettre, citée entièrement ici pour la première fois et dont les réticences naïves sont trop curieuses pour que nous en retranchions un mot :

Dreux, 20 juillet 1821.

« Monsieur,

« J'ai eu le plaisir de vous voir aujourd'hui icimême, à Dreux, et je me suis demandé si je rêvais. Je ne crois pas que vous m'ayez vu, j'ai pris du moins mille soins pour que cela ne fût pas ; cependant, comme il serait possible que vous me rencontrassiez de manière ou d'autre ces joiu's-ci, et que ma présence ici fût diversement interprétée, je crois convenable et loyal de vous en avertir et de vous envoyer ci-incluse une lettre qui vous montrera combien elle est naturelle. Le motif de la vôtre ne l'est sans doute pas moins ; il ne nous ■ reste qu'à nous étonner du plus bizarre de tous les hasards.

« M. de ToUry, que je suis venu voir à la campagne qu'il habitait depuis quelques semaines entre Dreux et Nonancourt, étant parti avant-hier pour

Gap, je suis venu loger à Dreux dans une auberge , n'ayant pas cru devoir accepter Toffre hospitalière de plusieurs habitants de cette ville, qui connaissaient mon nom, mais que je n'avais pas l'honneur de connaître. J'étais donc ici, cherchant des monuments druidiques et n'en trouvant pas, grimpant sur les ruines où je me suis môme légèrement foulé le bras et vivant en somme assez tristement, quand j'ai été surpris par votre présence, qui aurait été pour moi un vrai bonheur, si je n'avais senti tout de suite dans quelle situation délicate elle me mettait. Je vous écris donc sans détour pour vous donner une preuve de candeur et vous informer en mémo temps de ce que je fais pour vous délivrer du déplaisir que vous cause sans doute ma présence involontaire.

« J'attendais ici un de mes amis qui devait me mener à sa terre de La Roche-Guyon *, je lui écris qu'il ne vienne pas et qu'une affaire indispensable m'oblige de retourner à Paris. Je serais même parti dès ce soir, vous auriez toujours ignoré ma présence ici, si je n'avais accepté d'obligeantes invitations qui me retardent quelques jours encore. J'écris encore à Paris pour y annoncer mon très prochain retour, qui ne pourra d'ailleurs pas nuire à mes affaires.

« Ce qu'il y a de singulier, c'est que je n'ai quitté Paris qu'avec beaucoup de répugnance. Le

Page 1