‹ La vie d'une femmeChapitre 31 sur 48 · Jersey · texte numérisé non relu

Jersey

sens trop bien la position de Hugo, pour essayer même une démarche, que, pour mon propre compte, je ne voudrais pas faire.

«Mais, pour Dieu, faites-moi savoir, chère dame, le parti que vous et notre ami, allez prendre. Où allez-vous aller?

« TJn mot de vous, je vous prie, si vous avez le temps de l'écrire. Dites-moi oi!i mes vœux doivent vous suivre. Dites-moi surtout si je ne puis ici vous être utile. Je suis bien vieux sans doute, mais je sais encore marcher : faites-moi courir si cela vous est nécessaire. J'ai été souffrant depuis trois mois, mais la santé me revient. Usez donc de mes offres, si mes services vous sont nécessaires.

« Vacquerie m'était venu donner de vos nouvelles à tous. Il devait — il y a six semaines de cela — il devait venir chercher une lettre de moi en réponse à votre dernière. Serait-il encore à Paris, auprès de sa mère '? J'ai grand regret de ne savoir oii le prendre.

« Je vous le répète, chère dame, si malgré mes soixante-quinze ans passés, je puis vous être bon à quelque chose, j'en serai heureux et fier.

« Chargez-vous de tous mes témoignages d'attachement pour notre grand poète et pour vos enfants.

« Vous êtes la divinité protectrice do tout ce monde. Jugez, d'après cela, de tout le dévouement que je mets à vos pieds.

« Mille et mille amitiés.

« Bérancrr.

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u P. -.S. — Des pertes d'argent me forceront sans doute à déménager encore, pour chercher la vie à bon marché. Mais qu'importe où je me retire, vos lettres me parviendront. No vous préoccupez donc pas de mon adresse. «

M""" Victor Hugo était restée une semaine de plus à Jersey pour remplir ses dernières obligations de maîtresse de maison. Mais elle qui réglait la marche du ménage, elle envisageait l'avenir avec de vives appréhensions ; le budget recevait de rudes atteintes par ces déplacements. Victor Hugo ne publiait pas de livres, et les ressources diminuaient ; il en était réduit à louer au mois une maison à Guernesey dans la crainte d'une expulsion nouvelle. 31""' Victor Hugo accepte avec courage cette nouvelle épreuve, raconte à M""" Paul Meurice ses mésaventures, et décrit ensuite sa demeure à Guernesey.

Jersey, dimanche 'i novembre 1855.

« Chère amie, d'abord je vous aime et vous embrasse. Nous allons demeurer à Guernesey, petite île à deux heures de distance d'ici. Mon mari est parti mercredi; la signification a été faite l'avant- (lernier samedi. La dernière limite était vendredi. Charles est parti avant-hier, Toto accompagnait son père. Moi, ma fille et Auguste nous quittons rîk^ jeudi. Mon mari a déjà loué ; la maison, m'écrit-il, est située ravissamment. Mais on ne nous laissera pas là. C'est le gouvernement anglais qui agit, il n'est pas son maître. Les .Icrsiais sont

maintenant désolés, ils n'en demandaient pas tant. C'est un peu comme les bourgeois demandant la réforme et ayant la République ; Godfroy voulant qu'on plaidât, la proscription n'a pas voulu être débattue devant un tribunal. Kessler, Guérin, Duverdier, Téléki sont à Guernesey. Ils ont signé. RibeyroUes qui était à Guernesey est maintenant à Londres; il veut continuer son journal qui prend maintenant de l'importance. Louis Blanc, Schœlcher, d'autres proscrits d'Angleterre et de Belgique ont envoyé leurs noms à la déclaration. Je ne crois pas que les journaux français reproduisent cette déclaration.

« J'enverrai à M. Meurice ce petit Balzac, il le placera de son mieux. Vendez les habits c'est toujours quinze francs. Je vais être furieusement économe. L'avenir est sombre ; les proscrits doivent être scrupuleux et dignes, ne jamais devoir et demander. »

Guernesey, dimanche 25 novembre.

« J'ai trouvé notre maison meublée à mon arrivée : mon mari avait loué des meubles, car notre maison n'est pas garnie. 11 loue seulement au mois, de crainte de l'AUien Bill.

« Notre maison est belle, la pleine mer est au bas, elle est dans la ville. Nous voyons de nos fenêtres toutes les îles de la Manche et le port qui est à nos pieds. C'est une vue splendide. Le soir, au

clair de lune, cela tient du rêve. Tout juste un jardin, à peine un prétexte à fleurs. Nous avons une serre, mais elle n'est pas de plain-pied avec le jardin. Il faut l'aller chercher; elle ne peut compter comme agrément dans l'habitation. Elle est bien entendue, du reste, il y a des gradins pour les fleurs et beaucoup de raisin. Il y a un salon très grand avec trois fenêtres à la française et à balcon. C'est là où nous nous tenons.

« La villeestfrançaise,une vieille ville normande avec des circuits, des rues en escalier, des ruelles. La population est beaucoup moins nombreuse qu'à Jersey, mais plus resserrée; le mouvement est plus grand qu'à Jersey à cause de cela.

« Je crois que je m'habituerai ici ; pourtant je regrette Jersey, nous y avions vécu trois ans, nous y avions été heureux, nous étions casés, presque chez nous ; ici mes yeux sont éblouis, mais mon cœur ne sait encore où se poser. Nous n'osons prendre goût, nous sentons que Guernesey n'est qu'une étape. L'expulsion est mal prise pourtant en Angleterre, il y a des meetings contre l'Allien Bill. La presse, sauf les deux journaux du gouvernement, soutient les proscrits. Malgré cela, malgré la puissance de l'opinion en Angleterre, je crois que nous partirons. Il y a une situation plus forte que tout. M. B... est le maître, la guerre lui donne l'Angleterre, l'Angleterre lui sacrifiera les proscrits. M. Walewski a dit à mon frère qu'il s'était entendu avec lord Glarendon et que l'Allien Bill

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passerait. S'ils se font illusion, c'est de peu.

« La presse française est plus asservie encore que je ne croyais. Les journaux anglais sont remplis des meetings ; aucun journal français ne parle de ces meetings. L'illusion a duré longtemps chez moi, chère amie. Je croyais qu'il restait quelque fierté en France, un vieux fond de liberté, je croyais seulement à un assoupissement ; c'est la mort. Je ne parle que de cette génération; mais quand l'autre viendra nous n'y serons plus. Je n'ai guère d'espérance que pour nos enfants. Cette espérance est beaucoup.

« Je suis devenue une ménagère consommée, je ne m'occupe que d'économiser. Je serais très triste que mon mari eût des préoccupations d'argent, et notre déplacement nous a coûté beaucoup. Que sera-ce donc si nous allons en Amérique ?

« Ma fille, dont vous voulez vous occuper, chère bonne amie, est très courageuse. C'est une nature fière. Elle ne s'attriste pas d'un bal manqué. Elle comprend la grandeur de la persécution. Les misères s'effacent pour elle devant l'auréole. »

Comme on le voit, M""^ Victor Hugo perdait peu à peu toutes ses illusions, elle prévoyait même qu'elle mourrait avant la chute de l'empire — prévision qui s'est réalisée. — N'exagérait-elle pas à ce momentlà son propre découragement en raison des coups répétés qui la frappaient? C'est probable, mais elle avait beaucoup de ressort et retrouvait aussitôt dans un optimisme qu'elle grossissait volontairement une force qu elle voulait communiquer à son entourage.

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En mars 1856 parurent les Contemplations. Ce fut un grand succès; le premier grand succès d'argent depuis l'exil . A partir de ce moment, le ménage ne devait plus connaître la gène, les difficultés matérielles. Sans doute il faudrait encore se montrer économe. Mais les incertitudes du lendemain disparaissaient; Victor Hugo avait réuni un grand nombre de poésies qui, d'abord sous le nom de Petites Épopées, seront groupées ensuite sous le titre de la Légende des Siècles; et en pleine possession de son génie, il pouvait envisager l'avenir avec confiauce.

Paul Meurice eut une attention délicate. Il fit relier les deux volumes des Conle77iplations en un seul, y intercala des pages blanches, pria des écrivains, des poètes, des artistes, des comédiens, d'écrire quelques vers ou quelques lignes sur ces pages blanches et offrit le livre à ]VP'° Victor Hugo. Cet exemplaire unique, donné par Georges et Jeanne, figure dans la bibliothèque à la maison de Victor Hugo. On y lit des vers de Paul Meurice, de Maxime Du Camp, de Lacretelle, de Laurent Pichat, de Louis Ulbach et cette poésie de Lamartine : Souvenirs des noces à M""^ Victor Hugo.

Psyché de cette cène où tu sentis ton àme, Tes yeux noirs regardaient avec étonnement, Sur le front de l'époux où transperçait sa flamme. Je ne sais quel rayon d'un plus pur élément.

C'était le feu sacré qui consume la yie,

Qui fait le jour ailleurs, le charbon ici-bas !

Et tu te demandais, incertaine et ravie :

Est-ce un homme, est-ce un dieu '? mais tu ne tremblais pas.

Jules Janin, Alexandre Dumas, Michelet, Louis Boulanger apportèrent leur collaboration ; et on lit ces lignes de Frederick Lemaître :

a Si j'étais peintre et qu'il me faliul l'aire le

portrait de M""" V... H... je m'écrirais {sic) : Raphaël, guide mon pinceau ! car il me faut peindre tout à la fois : la beauté, la chasteté, le pudique amour conjugal, la tendresse et le courage maternel, la résignation, la piété, l'épouse fidèle, dévouée et avec une sainte fierté digne de partager les malheurs d'une grande et illustre infortune. »

Entête du volume, une peinture de Louis Boulanger représente Léopoldine soutenue par deux anges dont les ailes forment encadrement.

]\lmc Victor Hugo poursuivait sa correspondance avec jyjme p.^xx\ Meurice, la tenant au courant de tous les incidents de sa vie, et des projets de ceux qui l'entouraient ; pour l'instant on songe à se meubler à bon marché.

Guernesey, 6 juillet 1856, Hauiecille-House.

« Notre vie est sévère, en ce moment, plus que dans tout autre, mais elle est très occupée. Mon mari continue sa tâche, Charles est à toutes les ventes pour nous avoir des meubles à bon marché, ; Adèle travaille la musique, Auguste songe à un ouvrage nouveau, Toto, je ne sais pas; pour moi, ma chère, j'en suis ahurie tant je suis occupée. Je copie ce que j'ai écrit sur mon mari (un bon volume) pour avoir l'avis des forts ; je viens de faire un portrait que je n'avais pas. Tout ce qui me restait de ce cher être '■ ne me plaisait pas. J'ai

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