‹ La vie d'une femmeChapitre 32 sur 48 · Sa fille Léopoldine · texte numérisé non relu

Sa fille Léopoldine

réussi à croire qu'elle me tenait la main. J'ai mon ménage, mes bas, mes comptes, à gronder, à monter, à descendre, et le tracas d'un nouvel emménagement dans la tête, toute une maison à meubler ! Faire l'aimable et ne pas dormir quand mes voisins viennent jouer au loto le soir, Ghougna qui se jette dans mes jambes. Olive à maintenir dans ses dépenses, avec cela pas de tête, quel labeur ! Il n'y a que le cœur qui va tout seul. »

Les mois s'écoulent. Si M'"- Victor Hugo s'obstine quand même à ne pas croire à la durée du régime impérial, c'est qu'elle voudrait ne pas élire domicile à Guernesey. Victor Hugo éprouve cette fois le besoin de se créer un intérieur, de se sentir chez lui ; il ne songe plus à caresser l'illusion ou l'espoir d'un retour prochain en France ; dans ses conversations, il ne dissimule pas aux siens que son pays, ayant désappris la liberté, s'accommode et s'accommodera encore longtemps d'un gouvernement autoritaire, et il s'attache de plus en plus à la terre qu'il habite : il y achète une maison, afin de se mettre à l'abri de nouvelles aventures. En effet, en devenant propriétaire, il payait un droit de poulage au gouvernement, devenait en quelque sorte citoyen de l'île, et ne pouvait plus être expulsé.

M'"^ Victor Hugo écrit à M'"'' Paul Meurice :

Guernesey, il octobre J856.

« J'espère que la pièce de votre mari est jouée maintenant et qu'il est content. C'est au nombre des chagrins de notre exil que de ne pouvoir

assister à ses premières représentations, d'y applaudir 1 Nos mains sont hélas impuissantes, et nous trouvons cette séparation qui nous éloigne de vous bien riç^oureuse alors.

« Est-ce que c'était à moi à vous écrire, chère bonne amie? Je n'en savais rien et je m'attristais de votre silence. Vous n'avez pu croire une minute, n'est-ce pas, à la plus légère diminution dans mon affection pour vous! Vous êtes dans le plus profond de mon cœur, mes chers et tendres amis, et mon amitié pour vous y est scellée comme la tombe.

« Ma sœur vous a trouvée un peu triste ; et moi aussi je suis triste; voiLî que nous entrons dans notre maison : c'est pour moi comme la constatation de l'exil. L'espérance do vivre près de vous est comme envolée. J'y mourrai dans cette maison. Hier en traversant le vestibule qui mène à la porte d'entrée, je me disais : « Ma bière passera ici. »

(' Ce n'est pas que je croie à une très longue durée do ce qui est en Franco ; mais mon mari va prendre vie ici. Il va arranger sa maison suivant ses goûts, la meubler comme ses logements de Paris, elle n'aura nullement la physionomie d'une maison de campagne, d'une de ces maisons qui sont des accidents, si modestes [qu'elles sont sans prétention et laissent libres. Mon mari met dans celle-ci ses dorures, ses tentures^ toute sa fantaisie et ses soins. Nous revoilà accrochés aux murs. Nous dépensons beaucoup d'argent et si le moment

A (.UERNESEY '.Hi

venait de rentrer, nous n'en aurions plus pour un autre ameublement. Avec cela mon mari aime nie, il prend des bains de mer à profusion. Ils lui sont très favorables, il est rajeuni et superbe. Il n'est pas détaché de la France, mais il a de l'éloignement pour la génération actuelle. Il disait hier : « Il paraît qu'on s'inquiète à Paris, mais seulement pour la cherté des loyers et du pain. On s'agite pour la bedaine (je répète son mot), et pas un mot pour la liberté. » Ah ! voyez-vous, on n'est pas impunément éloigné cinq ans de son pays sans qu'un écartèlement se produise. Ne me cherchez plus de logement, chère amie.

« J'ai pourtant de la reconnaissance pour cet exil. J'y ai mieux connu et apprécié mes amis. Vos belles âmes, ô mes chers amis, ont resplendi dans cette nuit. Mon mari a produit de belles œuvres. Cette existence austère et quasi solitaire a été bonne pour mes fils, ils ont échappé à beaucoup de dangers et se sont trempés dans la lutte et dans la souffrance à l'âge de la virilité, où l'homme se cristallise. Ils se sont formés dans le bon moule.

« Charles écrit en ce moment avec ténacité le fameux livre qu'il a promis à Hetzel \ C'est un conte fantastique qui n'est au fond qu'un exposé de ses doctrines, une propagande aux idées nouvelles, la prédication de la vie universelle. Les

■1. Le Cochon de Sainl-Aiiloine.

tables en ont l'initiative et l'honneur. Le héros de Charles est un cochon et l'héroïne une goutte d'eau. C'est à coup sûr une œuvre laborieuse et pensée. Charles fera mieux dans l'avenir; car son talent ne peut être mûr encore, mais il donnera la mesure de sa valeur. Je copie ce qu'il fait. J'ai abandonné pour quelque temps mes propres écritures. Je ne suis qu'une chétive doublure, moins que cela, car je deviens stupide, est-ce que je baisserais déjà? il n'y aurait pas grand malheur, je ne tomberais pas de haut. Ce que j'ai de mieux à faire, c'est d'être la servante des esprits qui m'entourent.

«Je copie tout en emménageant, voyez si je suis ahurie. De plus Olive est partie, elle faisait d'excellente cuisine, mais des tragédies tous les soirs. Je ne sais si c'est le charbon ou la boisson qui l'exaltaient, mais elle avait des exaltations tous les après-dîners, qui bouleversaient notre intérieur. Nous avions à droite et à gauche de nos oreilles des tempêtes, Olive et la mer se faisaient concurrence. Je suis toujours mon livre de cuisine en main, tâchant d'instruire ma nouvelle cuisinière qui est fort novice. Dans tout cela, chère amie, je n'ai pas la vie de mon choix, mais qui est-ce qui trouve sa place bonne? Elle est bien mauvaise pour moi loin de vous.

« Parlez-moi de M""^ Monnier, cette charmante femme ne saura jamais combien j'ai pensé à elle. Parlez-moi des vôtres*

A GUERNKSEY 3*3

« Je ne vous parle pas du chagrin que j'ai du départ de ma sœur, c'est pour moi toute ma famille. Mon Dieu, pourquoi ai-je le cœur si douloureux, si vibrafit ? Pourquoi tant de vie si près de mourir ?

« Chère bonne amie, comme je vous aime, laissez-moi dire d'avance bravo à notre Paul.

18 octobre.

« Ma lettre nclait pas encore partie à l'arrivée de votre lettre. Bravo ! si vous saviez comme nous sommes tous heureux ! Nous sommes en fête, nous nous embrassons. Après cela, c'est si juste ! Le contraire révolterait. Si le talent, le cœur, le grand caractère ne triomphaient pas quelquefois, ce serait à désespérer. Ecrivez-moi des détails de cette représentation. »

Victor Hugo joint ces lignes à la lettre de sa femme :

« Cher poète triomphant, cher ami, chère gloire, je me jette sur ce qui reste de papier au bas de la lettre de ma femme pour ne pas retarder d'une minute les tendresses et les cftusions que je vous envoie. Jouissez de ce bonheur de l'applaudissement qui vous est dû sous toutes les formes

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que VOUS avez, poëte. ami, cœur, pensée, homme, esprit. Votre succès^ esta Paris une fête du peuple, et à Guernesey, une fête de famille.

On peut comprendre toute la mélancolie de cette lettre ; M""" Victor Hugo avait espéré que Guernesey ne serait qu'une étape comme lavaitété Bruxelles, comme l'avait été Jersey. Cette fois, c'était l'exil définitivement consacré : Victor Hugo organisait sa vie dans une île qui lui plaisait; il y trouvait la tranquillité ; il pouvait travailler ; et puisqu'il devait vivre là désormais, il voulait avoir une maison aménagée, meublée, décorée suivant sa fantaisie ; il s'était éloigné de plus en plus de la politique pour se vouer à la poésie et, dans le rayonnement de sa gloire qui grandissait sans cesse, il s'était désintéressé des luttes pour l'instant stériles des partis, et remplissait sa fonction de poète.

Or M""" Victor Hugo n'avait-elle pas, dans sa lettre du 25 novembre 1855 à M""" Paul Meurice , proclamé la beauté de la maison, admiré la vue splendidè? N'avait-elle pas ajouté quelle s'habituerait à sa nouvelle résidence"? La vérité, c'est qu'elle la croyait encore provisoire, c'est qu'elle escomptait un retour prochain en France, cette fois il fallait abandonner toute espérance, et M'"* Victor Hugo se disait :

« Nous resterons toujours à Guernesey ; que mon mari ne puisse pas rentrer en France, tant que l'empire durera, il le doit à sa dignité, mais qu'il n'y ait pas un autre lieu d'exil moins isolé, moins éloigné que celuilà; voilà ce que je ne peux admettre. »

jyjme Victor Hugo déplorait une résolution qui consacrait l'installation définitive, surtout à cause de sa fille

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