En 1836 eut lieu la première représentation de Paris
Adèle : n'aurail-on pas pu choisir un autre lieu d'exil, l'avenir d'Adèle pouvant être mieux assuré dans une ville où on se créerait des relations ? Ici la mère se montre avec une intransigeance assez naturelle. Elle veut concilier les convenances, les désirs de son mari mais aussi ses devoirs envers sa fille. Elle voit Adèle triste, s'étiolant ; elle s en alarme. Elle ne voudrait pas troubler la tranquillité de son mari, contrarier ses goûts, modifier aussi le mode d'existence qui convient à son travail ; mais elle ne voudrait pas non plus sacrifier le sort et peut-être la santé de son enfant aux exigences de l'exil.
Elle est anxieuse, elle n'ose dire à son mari tout ce qu'elle pense et tout ce qu'elle ressent, et n'ayant pas grand goût pour les explications de vive voix, elle lui écrira, suivant une vieille habitude contractée lorsqu'elle était fiancée, tout ce qu'elle n'aurait pas osé dire.
(( Je vois ma fille qui redevient triste, c'est que la vie ici est toujours la même. Pas une diversion, pas un accident, pas un visage nouveau.
« L'existence que celte enfant mène peut aller quelque temps; mais si l'exil dure longtemps, cette existence est impossible. J'appelle ton attention làdessus. Je veille sur ma fille et je vois que son état de marasme recommence, et je suis déterminée à faire ce que mon devoir me dictera pour la préserver dans l'avenir.
« Puis je me dis : vous avez tous les trois votre vie occupée, ma fille seule perd sa vie, elle est désarmée, impuissante, je me dois à elle. Un petit jardin à cultiver, de la tapisserie à faire, ne sont
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pas une suffisante pâture pour une tille de 26 ans. »
Cela se passait vers la fin de 1856. Adèle, pour mieux supporter la solitude, avait beaucoup travaillé ; elle était très musicienne, elle composait, elle passait des heures à son piano, puis elle écrivait ; elle dessinait, elle s'était si fort surmenée quelle était tombée malade.
Il avait fallu lui supprimer son piano et lui interdire tout travail. M™*^ Victor Hugo était désespérée ; elle ne cachait pas à son mari ses angoisses, elle lui laissait entendre qu'il fallait distraire Adèle, la faire voyager, un ou deux mois par an, à Bruxelles ou à Londres, au risque de compromettre irrévocablement sa santé. Victor Hugo, qui avait fait de gros sacrifices, qui travaillait avec acharnement pour donner à sa famille de l'aisance, qui croyait avoir réalisé toutes les conditions du bien-être, mais qui devait subir la dure loi qu'il s'était imposée, espérait trouver auprès des siens un réconfort : les objurgations de M"'' Victor Hugo le chagrinaient; peut-être ne voyait-il pas exactementla distance qui sépare la vie des hommes de la vie des femmes sur la terre d'exil, et surtout de la vie d'une jeune fille qui ne peut remplir sa destinée ? Il s'imaginait que sa femme et sa fille lui gardaient quelque rancune de les avoir entraînées dans cette île, de les avoir condamnées à partager sa proscription, et qu'elles voulaient se séparer de lui parce quelles laimaient moins. Son cœur souS'rait. Il avait même accusé Adèle de n'aimer qu'elle et M™^ Victor Hugo relève ce mot et lui écrit :
(f Tu as dit ce malin en déjeunant que ta fille
n'aitnait qii^elle. Je n'ai pas voulu relever ce mol
A (JUERNKSEY
à cause de nos enfants, parce qu'il n'était pas bien. Adèle t'a donné sa jeunesse, sans se plaindre, sans demander de reconnaissance et tu la trouves égoïste. J'appelle ton attention là-dessus, mon ami, pour que tu réfléchisses. Maintenant, qu'Adèle soit froide, ait une espèce de sécheresse apparente, c'est possible, maisa-t-on le droit de lui demander, à elle, à qui les joies du cœur sont refusées, à elle qui n'est pas dans son harmonie, qui est incomplète, d'être comme les autres jeunes femmes ? Qui sait ce qu'elle a soufîert et ce qu'elle soufTre quand elle voit son avenir lui échapper, qu'elle additionne ses années et que demain sera comme aujourd'hui?
« Tu me dis, que faire ? Puis-je changer ma situation?
« L'exil ne se discute pas. Le choix du lieu où il s'écoule aurait pu peut-être être plus réfléchi. Mais encore j'admets qu'avec ta célébrité, ta mission, ta personnalité, tu aies choisi un rocher oii tu es admirablement dans ton cadre. Et je comprends que ta famille, qui n'est quelque chose que par toi se sacrifie non seulement à ton honneur, mais aussi à ta figure. Moi, je suis ta femme, et ce que je fais n'est que mon strict devoir. L'exil a pu être lourd dans ces conditions pour nos fils, mais il a eu de si bons résultats pour eux qu'il leur est, à mon avis, profitable. Pour Adèle, tout est préjudice, et c'est parce que je sens là ce qu'il y a à réparer, que je me dévoue absolument à roltc
pauvre enfant, ce nest pas tant chez moi la mère qui agit que la justice. Un homme aurait eu une maîtresse qui lui aurait donné ses plus belles années, si 1 homme est honnête, il indemnisera sa maîtresse, comment ne ferait-on pas pour une fille ce qu'on fait pour une maîtresse?
« Xous devons nous dire la vérité, n'est-ce pas. mon ami? Eh bien sois sûr que ce que je te dis là est senti par d'autres que pai' moi. Tiens, Hetzel, qui n'est pas suspect, me parlait d'Adèle, à un de ses voyages, comptant, l'occasion venue, te parler de ta fille et des années qui s'écoulaient pour elle, sans qu'on y fît attention.
« L'exil est, il faut le subir. Cette maison est achetée, ornée à grands frais trop même), il faut y demeurer ou au moins y mettre le fond de sa vie. Mais ce qui est incontestable, c'est qu'on a agi comme si Adèle n'eût pas existé. Et qui dit que cette réflexion que je fais, Adèle ne la fait pas? Alors comment ne pas louer celte enfant qui n'a jamais élevé une plainte, ni mis un grief en avant ?
« Pardonne-moi, mon ami, de te dire tout ce que j'ai dans l'àme. Nous devons mutuellement nous épargner des regrets et nous avertir réciproquement. Je vis si peu pour moi maintenant que je dois avoir raison. Dans tous les cas, je crois bien faire et je t'aime de tout mon cœur. Mais, croismoi, faisons matériellement et moralement pour Adèle ce qui est dans la mesure de nos forces. Ce
ne sera quune dette que nous acquitterons, et co ï n'est pas le père que j'évoque, mais l'équité que Dieu a déposée en toi, et à laquelle je t"ai vu rarement faillir. »
Dans une autre lettre M""" Victor Hugo revenait à la charge, parce que son mari ne voulait pas voir dans les projets de voyage seulement des raisons de santé.
« Je suis aussi dévouée à ton exil qu'à ma fille. Mais est-ce manquer à ton exil que de te quitter deux mois en cinq ans quand cette séparation est commandée, quand notre fille sort de la maladie que tu sais, maladie qui vient en partie de sa vie sédentaire et de son travail acharné, d'une existence I trop lourde enfin? Elle ne travaillait tant, elle me l'a dit cent fois, qu'afin de supporter jusqu'au bout cette vie sérieuse et de ne pas te quitter. Hier elle me disait : Si on m'enlève mon piano, que voulezvous que je devienne? Il faut pourtant l'enlever à la peine et à tout travail intellectuel, et à l'heure qu'il est, on cet instant, nous n'avons rien à mettre à la place. L'ennui et la tristesse deviennent inévitables ; un changement d'air, des voyages lui seraient à tous les points de vue une chose excellente. Et tu le sens comme moi, mon ami ; malheureusement, et je ne sais pourquoi, tu vois dans mon désir de faire voyager Adèle une espèce de conspiration, une entente pour te laisser; il faut que je t'aime bien pour te pardonner cette abominable pensée.
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« Si jo parle de Bruxelles pour Adèle, c'est que je ne vois que cela. Aller en An<^leterre est impossible. Alors, oîi aller? Ce n'est pas tant amuser Adèle que je veux que lui faire une diversion, la sortir impérieusement de sa chambre. Elle aurait quelques distractions. Il serait bon pour elle de rapporter ici une petite provision de plaisir ; et cette joie au cœur déteindrait sur Guernesey ; et si elle s'ennuyait, Guernesey ne lui semblerait au retour que plus charmant, elle aurait cet attrait de trouver au retour une maison à peu près arrangée ; et, cher ami, crois que je te suis profondément reconnaissante de nous faire une belle maison et j'en ai souvent les larmes aux yeux d'attendrissement, et surtout enlève de ta tète cette vilaine pensée que je suis lasse de Ion exil. J'ai partagé tes jours de bonheur et de triomphe. Je suis fière et heureuse de partager ton épreuve. Tu ne voudrais pas de moi dans l'exil que moi je voudrais de toi. Ah ! je te ferais violence ! »
Victor Hugo croyait, avec la plus entière bonne foi, remplir vis-à-vis des siens tout son devoir, aussi il avait été brusquement surpris par cette résolution de sa femme; il avait passé des années heureuses à Jersey, puis à Guernesey, travaillant toujours, mais se retrouvant avec joie pendant les heures des repas au milieu des siens; et voilà que tout à coup sa vie était modifiée par des projets de fugue, d'abord timides, mais qui se renouvelleraient fréquemment ; ob ! certes, il était soucieux de la santé de sa fîUe, la seule qui lui restât; mais malgré les assurances de M™^ Victor Hugo, de laj
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sincérité desquelles il n'était pas permis de douter, il redoutait cependant que l'exil prolongé ne décourageât la vaillance de sa femme. Il ne voulait pas voir que l'épouse restait toujours la femme courageuse qu'elle était, mais que la mère avait dû démasquer toutes ses angoisses.
Il fallut livrer une petite bataille au début de I808. M'"- Victor Hugo avait été appelée à Paris pour régler certaines questions d'intérêt concernant sa sœur Julie, et naturellement elle devait emmener sa fille Adèle avec elle.
Cette fois, elle était bien résolue à partir pour remplir un devoir quelle considérait comme sacré; elle est alors plus impérative, sous une allure câline, et après avoir donné par des faits toutes les preuves de sa soumission, elle revendique sa liberté d'action, s'appliquant à combattre les fausses idées de son mari sur une diminution possible d'affection ; elle lui écrit:
Mercredi.
« Je l'aime, mon cher ami, et je t'appartiens, je ne veux pas que tu aies de la peine, causons gentiment.
« Tu as choisi Jersey comme résidence, j'y suis allée. Jersey devenu impossible, tu es venu à Guerncsey sans me dire : te convient-il d'y demeurer? Je n'ai rien dit, je t'ai suivi. Tu t'es fixé définitivement dans Guernesey en achetant ta maison. Tu ne m'as pas consultée, )7ioi, pour cet achat. Je t'ai suivi dans cette maison. Je te suis soumise, mais je ne puis être absolument esclave. Il y a telle circonstance où l'on a besoin do la liberté de sa
personno. Il peut arriver de ces choses qui nécessiteraient, de ma part, un voyage subit, voyage dont je serais seule juge. Ce sont de ces exceptions, mais qui pourraient se présenter très bien. Dans ce moment-ci, j'ai absolument besoin d'aller à Paris pour une chose sacrée, ma sœur. J'y vais, puis je reviens vite. J'ajoute puisque ça se trouve, que je ne suis pas fâchée de faire changer d'air à Adèle dans le mois le plus triste de Tannée.
« En quoi cette détermination peut-elle te blesser? Mon dévouement ne t'en reste pas moins entier. Tu le sais, la vie n'est pas tout d'une pièce et il faut que chacun y mette un peu du sien. Ne me fais pas le chagrin dé me laisser partir sans ton assentiment. J'ai besoin de ton sourire et d'être bien avec toi. Ote-toi de l'idée que je ne suis pas heureuse avec toi. Si quelquefois je me plains, c'est qu'il faut toujours se plaindre. Ce serait de même à Paris. Il me serait impossible de vivre loin de toi et de ne pas partager ton exil. Je t'admire et tu es mon grand éprouvé, c'est pourquoi je t'appartiens. Mais il ne faut pas abuser de celte déclaration que je vous ai faite depuis longtemps. Il faut penser aux autres souffrants.
Victor Hugo se résigne, mais pas complètement, car il note dans ses carnets :
« 16 janvier 1858. Ma femme et ma fille sont parties à 0 heures 20 minutes du matin pour
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I*aris. Elles vont par Soulhampton et Le Havre. Tristesse. »
Ce dernier mot traduisait la tristesse du départ sans doute, mais aussi la tristesse de penser que Fexil devenait pesant pour les siens, parce que la vie en commun ne leur sulïlsait plus. 11 se trompait, mais il était comme tous les hommes illustres qui s'imaginent volontiers que leur vie étant remplie, celle des autres l'est aussi, ne fût-ce que par le rayonnement de la leur Il ne voyait pas que ceux qui vivaient auprès de lui devaient se préoccuper un peu d'eux-mêmes. Encore les fils pouvaient travailler, aller etvenir, là où les conduisait leur fantaisie, mais une fille de vingt-huit ans n avait comme ange gardien que sa mère. De là l'intervention de M"'*^ Victor Hugo qui s'appliquait à dissiper entre le père et la fille un malentendu qui augmentait avec les années.
Léopoldine avait été pour Victor Hugo la fille préférée, elle était gaie, tendre, expansive ; Adèle, au contraire, était un peu morose, repliée sur elle-même, réfléchie. L'exil avait exercé sur cette nature renfermée une influence fâcheuse. Il avait déterminé une sorte d'hypocondrie, un ébranlement nerveux qu'avait accentué encore le travail. Victor Hugo n'avait pas su pénétrer cette nature inquiète et mélancolique d'Adèle. Les journées étaient longues, assez austères, surtout pour une jeune fille, éprise des arts, à laquelle on interdisait toute occupation afin de ménager sa santé ébranlée. Les visiteurs étaient peu nombreux, les distractions rares ; les lieux de promenade trop fréquemment parcourus étaient monotones. La met n'était pas très favorable à un tempérament irritable. Dans un mouvement de mauvaise humeur, Victor Hugo avait été un peu sévère en accusant légoïsme d'Adèle ; mais en
somme celte sévérité lui paraissait justifiée parce quil donnait à sa fille tout ce qu'elle pouvait souhaiter. Ah ! tout ce quelle peut souhaiter ! que peut-elle donc désirer de plus ? Désirer ! Elle veut sans doute se marier ; mais ne se mariera-t elle pas un jour'? un jour... sans doute, mais elle vieillit; sa mère s'en apercevait, mais les pères ne voient dans leurs filles, que des fillettes qui doivent être heureuses auprès d'eux puisqu'ils sont heureux auprès d'elles. Leur amour paternel est l'excuse de leur injustice et de leur égoïsme. Mais lanière qui a été jeune, qui s'est mariée à vingt ans, qui de vingt à trente ans a eu ses plus belles années de bonheur, qui voit sa fille tout près de la trentaine, aj'ant perdu un temps précieux qu'elle ne retrouvera plus et n'ayant devant elle aucun espoir d'avenir, la mère se désole, elle s'alarme, elle défend son œuvre.
■\pne Victor Hugo avait dû se montrer pressante, suppliante, attendrie pour obtenir le' consentement de son marina ce premier voyage, mais cette première victoire ne lui suffisait pas, elle avait l'intention de voyager encore de temps à autre avec sa fille ; elle adressa donc un nouveau plaidoyer h son mari et toujours par lettre, en invoquant les heureux résultats de son premier voyage :
« Cher ami, Charles me disait avant-hier : « J'aime beaucoup papa, avant tout je crains de « lattrister, mais je voudrais quil comprît que « j'ai besoin de changer d'air. J'ai travaillé tout « l'hiver afin de me donner cette récréation. J'ai « de l'argent et puis me payer un voyage, mais il u ne me sera pas agréable si mon plaisir n'est « pus un plaisir pour mon père. »
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« Tu vois, cher ami, la petite éciiappée que nous projetons, avec tristesse. Ce n'est pas tout à fait bien, je t'assure. Tu es père et tu devrais sentir comme moi la nécessité d'un renouvellement pour Adèle. Dans cette existence presque claustrale que nous menons, Adèle vit sur elle-même. Elle pense, et ses idées souvent fausses n'étant pas modifiées par le courant extérieur deviennent des scories. Voilà pour le fond. Quant aux habitudes, c'est la même chose : ses petites manies n'étant pas rompues par l'accident s'invétèrent. Je lutte le plus que je peux. J'entre dans sa chambre, je furette, je parle, je proche, je rétablis les objets détournés do leur destination, j'enlève ceux qui sont un aliment à ses manies, je suis impuissante. Ce que j'ai enlevé reparaît le lendemain et pourtant j'y mets autant d'obstination qu'elle en apporte ellemême. Un voyage rompt forcément ces plis ; vivant en commun dans des garnis ou dans des auberges, elle vit comme tout le monde. Un voyage ne change pas une nature, je le sais ; mais ces habitudes que j'appellerai de vieilles filles, disparaissent pour un certain temps. Je l'ai remarqué après mon voyage de l'année dernière. C'est un peu comme la quinine qui, en changeant l'heure des accès, finit par enlever la hèvre. Tout cela je ne te le dis pas. Ces observations, je ne te les fais qu'à la dernière extrémité. Je porte longtemps mes tristesses avant de parler et cela par délicatesse pour toi. Quand enfin je prends une détermination, tu appelles cela une
conspiration. Je te disais l'autre jour que je ne reculerais pas à emprunter de l'argent pour distraire ma lille... Un emprunt me paraît peu de chose quand il s'agit de l'avenir d'un enfant. Tu devrais, il me semble, mon ami, au lieu de mettre obstacle à mes projets, m'aider dans mon œuvre. Tu me dis : attends octobre. Tu devrais te rendre compte du chemin que font en sept mois des idées et des habitudes dans une pensée solitaire. J'ajoute, et cela je te l'assure, qu'Adèle me dit depuis trois mois qu'elle sent le besoin de changer d'air. Bruxelles ne te convenant pas, nous n'irons pas. Charles propose Londres et donnerait un ?nois à l'excursion. Si tu n'y voyais pas d'inconvénient, nous partirions le 2 mai avec M™' Duverdier et Guérin. Quant aux moyens d'arrangements, nous en parlerions, je les combinerais de façon à ce que tu n'eusses aucun embarras de maison. Je voudrais que tout le monde fût content. Sois convaincu d'une chose, c'est que dès que ma fille sera tirée d'affaire, je dévouerai ma A'ieillesse à la tienne ; jusque-là tu comprendras que je sois toute à Adèle. »
M™^ Viclor Hugo réussit à fléchir son mari et emmena Adèle à Londres le 9 mai 1859. L'absence qui devait durer un mois se prolongea.
Pendant le mois de juin M™*^ Victor Hugo fréquentait avec sa fille les salons de la haute société anglaise. Et elle renseignait son mari sur leurs expéditions mondaines :
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Juin iHô'J.
« Lundi passé était un bal qu'on donnait chez un membre du parlement, dont je ne sais plus le nom^ je ne puis retenir aucun de ces noms anglais. C'était une maison nouvellement achetée, je crois qu'on Tétrennait. Elle était dans tous les cas fort loin de la nôtre, à Konsington ; on traverse toutes sortes de campagnes, et je crois toujours que le cocher nous perd ; celui-là ne savait pas sa route, allait devant, retournait, demandait son chemin, si bien que je commençais à m'inquiéter. Enfin à onze heures du soir nous faisions notre entrée. Un domestique remet à Adèle un petit morceau de papier cartonné, plié en deux où pendait un crayon. Sur l'une des feuilles était le programme du bal — meim de la soirée — qui disait d'avance ce qu'on aurait de valses et de polkas à danser — en comptant les figures et le temps de durée des entr'actes, on sait la durée du bal. Sur l'autre petit feuillet étaient de petites lignes, correspondant aux indications chorégraphiques pour inscrire les noms des danseurs. Le bal était au premier, j'ai remarqué que la rampe de Tescaliér qui était d'acajou, était entrelacée de gaze rose et blanche. Des fleurs partout bien entendu, c'est un luxe répandu dans toutes ces fêtes. La maîtresse de la maison se tenait à la porte extérieure du salon d'entrée, debout en sentinelle, et recevait son monde, ainsi que le mari qui introduisait les femmes.
« 7\dèle était très bien habillée; ne pouvant toujours avoir la même robe, je lui avais acheté une toilette de tarlatane blanche ; à ce propos M. Toto saura qu'on fait très bien les robes à Londres. Il y a de grands magasins où Ton achète l'étoffe et où l'on trouve la couturière, en un jour le costume est prêt. Ces magasins ont des commis français auxquels s'adressent naturellement les Français. Le commis, enchanté de trouver un compatriote, sert avec zèle l'acheteur, le conseille dans son intérêt, et le tient en garde contre la filouterie possible du magasin où il est employé.
« La première chose qu'a faite mon commis (parisien, s'il vous plaît), est de déblatérer contre les Anglais : si vous saviez comme ils sont vindicatifs, ces gens-là, s'est exclamé le boutiquier, ils ne pardonnent jamais et nous détestent. La haine du marchand contre TAngleterre nous a profité et nous avons été très bien servies. La robe de mousline était à deux jupes, le corsage garni de tulle de soie, vaporeux et gracieux à ravir. Adèle avait des roses que je lui avais fait monter en couronne, rose à la ceinture, roses retroussant la première] jupe, et voilà ma bergère qui fait son entrée dans les salons.
« On présente toujours en Angleterre et on nous a présenté toute la société, Adèle surtout a essuyé force présentations. Nous avons trouvé là presque la même sympathie que chez M""*" Gypson. Cette sympathie, je la renvoie à mon mari dont on ne
parle dans le monde que je vois qu'avec admiration et vénération. La preuve de la puissance du nom que je porte, c'est que le maître dé la maison, au moment du souper, est venu me prendre le bras, et m'a introduite, la première, dans la salle à manger. Cette salle était vaste, il n'y avait guère plus de 150 personnes, le souper était très beau et nous avons pu sérieusement manger, autant qu'on peut le faire quand on reste debout. La dernière danse indiquée sur le carnet dansée, on partit. Il y a une grande question pour nous, ce sont les voitures. Les personnes qui sont dans ces réunions ont leur voiture. Le fiacre n'a donc rien à faire dans ces fêtes et ne se montre pas. On a essayé de nous en trouver un — impossible. Un monsieur qui demeurait, disait-il, dans notre quartier, nous a très gracieusement ramenées. Les jours sont longs, le soleil se montrait quand nous sommes parties, nous avons vu se lever l'astre sur Londres et éclairer, petit à petit, les grandes rues désertes de la ville — qui gagne à cette solitude. La solitude est un idéal et il n'y a pas de laideur dans l'idéal.
« Nous étions invitées à une matinée. L'invitation portait : thé dansant. On danse, disons-nous. Or il faut être en habit de danse : on se décollette dès dix heures du matin dans ce pays — exemple : les toilettes exagérées de l'ouverture du parlement. Croyant dur comme fer que la couronne de roses était de mise, Adèle s'en pare. Nous montons
en plein soleil dans un cab et nous nous dirigeons vers Brompton. Schœlcher qu'on savait de nos amis avait reçu son invitation. Il demeure dans les environs de Brompton et il avait été convenu avec lui que nous irions le prendre. Schœlcher qui guettait notre voiture, y grimpe et nous regarde : « Etes-vous sûres, mesdames, nous dit-il de sa voix solennelle, d'avoir la tenue qu'il faut ? »
— Comment? — C est que le matin, ici, on ne va qu'en chapeau. — Mais on danse, monsieur, et il n'y a qu'à la Chaumière qu'on danse en chapeau.
— Mais Londres n'est pas Paris; avez-vous pris vos informations ? — Non. — Eh bien, je suis inquiet de vos toilettes. »
« Nous arrivons, un laquais poudré ouvre notre portière, je jette un œil, j'aperçois la maîtresse de la maison, en robe de soie gros bleu, montante. C'est la maîtresse du logis, me dis-je, ce négligé s'explique. Je jette un autre œil, je vois un jardin à l'extrémité d'un long et large couloir, et des chapeaux de femmes qui valsent sous la feuillée. Rien que des chapeaux ! — Vous avez raison, dis-je à Schœlcher, notre toilette est une immense faute d'orthographe. — Je vous l'avais bien dit, répond, avec triomphe, mon puritain. — Vraiment, pouvais-je supposer que nous allions à Mabille? — Mais encore une fois, vous êtes ici en Angleterre ; je vous l'avais prédit (cela accompagné d'un nouveau regard triomphant). La maîtresse du lieu devinait le colloque. — Ne vous inquiétez pas.
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mesdames, des Françaises sont toujours bien. « La parole était aimable, mais comme je suis d'avis qu'il ne faut jamais se faire remarquer pour les choses extérieures, je répondis avec la môme amabilité, mais décidée à partir. La gracieuse dame a tant insisté qu'il a fallu rester. Elle a fait monter x4.dèle dans sa chambre, on a ôté la couronne de roses, la femme de chambre a remplacé les fleurs par de la dentelle noire ; une écharpe a été jetée sur le cou, une ombrelle tenait lieu de chapeau, et nous avons pris place sur la pièce de gazon. Eh bien, ce n'était pas joli. Le soleil est un personnage assez solennel, qui devait trouver assez discourtois les jetés-battus qu'on faisait à sa barbe. Ce n'est pas un llattcur que monsieur le soleil, et les visages gagnaient peu à son éclatante lumière. Les hommes gardaient leurs chapeaux, et étaient en redingote. Ces chapeaux en danse, y compris les ombrelles, étaient un disgracieux spectacle, (^'autant que quand on faisait l'avant-deux ou le chassé-croisé il fallait se débarrasser de son ombrelle et la passer à sa voisine. Cette danse sur la coudrette, jointe à la gravité anglaise, n'était qu'un Château rouge ennuyeux. Je comptais me dédommager avec la nourriture, mais ce n'était en réalité qu'un thé — et un thé naïf. Trouvant que les croquignoles et le vilain café trouble du bulfet ne valaient pas la peine de compromettre ma robe, je n'ai rien pris et suis revenue m"asseoir sur mon tapis vert. »
La lettre est amusante, et plus encore pour ceux qui ont connu Victor Schœlcher.
Se figure-t-on cet homme grave, toujours sanglé dans une longue redingote noire couronnée d'un col noir qui emprisonne étroitement le cou sans laisser passer de linge, le dos voûté, le pantalon noir bouffant, le menton et les joues rasés, la physionomie impassible, parlant sur le ton d'un pince sans rire, d'une voix sombrée, avec une articulation lente, de la toilette de ces dames, la critiquant, avec quelque solennité, comme une grossière hérésie, s'introduisant avec M™^ Victor Hugo et sa fille dans la salle qui précède le jardin où l'on danse, s'avançant solennellement, puis prenant un sourire légèrement narquois, mais en même temps indulgent, lorsque M™* Victor Hugo, effarée, aperçoit dans le jardin les jeunes filles en robe montante et en chapeau, et reprenant un sourire satisfait mais empreint de bonté lorsque M"^^ Victor Hugo se retourne vers lui, un peu confuse, pour lui avouer qu'il avait sans doute raison, mais que l'idée de danser avec des chapeaux et des ombrelles était absurde. La scène était comique. Il devait être original de voir ce puritain donner à deux femmes des leçons de toilette.
On était au 21 juillet. Il y avait plus de deux mois et demi que M^^ Victor Hugo et sa fille étaient absentes. Victor Hugo était triste. C'était sa fête; il aurait voulu avoir tous les siens auprès de lui, mais il avait du moins l'espoir que ce voyage aurait été bienfaisant pour la santé de sa fille ; il lui écrivait : « Pourvu que vous reveniez toutes deux bien portantes, je trouverai tout bien arrangé par le bon Dieu. »
On avait dit à Victor Hugo que Londres était malsain en été et il usait de tous les moyens de persuasion pour rappeler Adèle à Guernesey :
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« J'espère, chère enfant, que tu Uniras par t'y plaire un jour aussi, toi, et que toi qui as le sentiment délicat de la mélodie et de l'harmonie, tu ne seras pas toujours insensible à la grande symphonie du bon Dieu. Mon jardin est le balcon de cet opéra-là. Reviens-y, ma iille aimée, le plus lot possible, ainsi que ta chère mère. Je vous embrasse tendrement toutes les deux. »
M""^ Victor Hugo avait été bien inspirée en cherchant pour sa fille quelques diversions. De retour à Guernesey, la jeune fille rapportait de son voyage à Londres une santé meilleure, une humeur plus égale. Victor Hugo se résignait plus volontiers à ces déplacements ; et le voyage annuel de M'"*" Victor Hugo el de sa fille ne souleva plus de critiques.
M""= Victor Hugo toujours généreuse, ardente à faire le bien, avait fondé à Guernesey l'œuvre des layettes pour les femmes en couches, mais les souscriptions étaient peu nombreuses; il fallait alimenter la caisse à l'aide de ventes de charité. Le 4 février 1860, elle se rendit à Paris ; elle vil pendant son séjour George Sand. Ce qui l'avait vivement émue. Elle était rentrée le 19 mars à Guernesey, et, quelques jours après son arrivée, elle écrivit à George Sand :
Guernesey, 25 mars.
Hautevillc-House.
« Vous êtes maintenant à Nohanl et moi ici, madame. J'ai emporté de Paris un bon et noble
souvenir, vous ayant vue, mais j'ai oublié dans mon émotion de vous demander une chose à laquelle je tiens beaucoup. J'essaye de fonder une crèche à Guernesey. Pour l'établissement de l'œuvre, je fais une vente — ce qu'on appelle ici Bazar. Afin que ma récolte soit bonne, il me faut beaucoup d'objets et de précieux. M. de Lamartine m'a donné un de ses encriers. Vous voyez que je suis riche déjà. Cette richesse je voudrais l'augmenter d'un encrier qui vous ait servi; je le mettrai en pendant avec celui de l'illustre poète. Que l'encrier soit de verre, de cristal, de sapin ou d'érable, qu'importe, pourvu que vous y ayez trempé votre plume et que vous certifiiez par un mot qu'il vous a appartenu.
« Je vous ai, hélas, peu vue et vous demande beaucoup, madame, aussi je me trouve bien indiscrète. Mais il s'agit de pauvres petits enfants malheureux, et comme moi. vous aimez les petits enfants. L'objet sollicité, reflet de votre cœur et de votre génie, m'aidera à soulager ces intéressantes misères.
« Agréez, madame, avec les nouvelles excuses de mon importunité, l'expression de mes sentiments d'estime et d'admiration.
« Adèle-Victor Hugo. »
« Mon fils me prie de vous demander si vous avez reçu le cinquième volume de sa traduction de Shakespeare. »
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George Sand avait envoyé un encrier en bois qui lui servait en voyage. M"'" Victor Hugo avait obtenu de Lamartine un de ses encriers en cristal rose couvert d'arabesques d'or. Alexandre Dumas avait donné une topette et un porte-plume d'un sou, et ces lignes :
« Je certifie que ceci est l'encrier avec lequel j'ai écrit mes quinze ou vingt derniers volumes. »
Dumas disait quinze ou vingt comme il aurait pu dire trente ou quarante, il n'était pas à dix volumes près. L'encrier offert par Victor Hugo était gothique; il s'en était servi pendant plusieurs mois. Victor Hugo réunit ces quatre objets précieux sur une table Louis XIII et lit encadrer les lettres d'envoi. C'était une rare curiosité, mais les braves habitants de Guernesey qui s'étaient rendus à la vente ne savaient pas un mot de français, et probablement ils ne connaissaient pas les signataires des lettres. Et puis une table avec quatre encriers leur paraissait un meuble baroque, inutile. Bref il n'y eut pas d'acquéreur. Victor Hugo l'acheta, le conserva à Hauteville-House et le meuble figure maintenant dans la salle des peintures à .la maison de Victor Hugo, place des Vosges.
Nous arrivons à l'époque où la publication de la première partie des Misérables est proche et où les volumes se succéderont à de courts intervalles. ]^jme Yictor Hugo qui va maintenant fréquemment à Paris a voulu être là à ce moment solennel. Nous avons donné des renseignements sur le rôle de^ jyjmo Victor Hugo, à cette époque, dans les historiques de l'édition de l'Imprimerie Nationale ; ils trouvent nécessairement leur place dans ce livre : lisseront d'ailleurs complétés. Ce qu'il faut admirer avant tout, c'est l'activité de celle femme qui touche à la soixantaine,
c'est son enthousiasme, c'est le soin avec lequel elle veille à tout, renseignant son mari, visitant les éditeurs, s'occupant de la publicité, ne reculant pas devant les démarches.
Le 27 février 1862, elle écrit à son mari :
« Le changement d'air est en effet très favorable à notre Adèle. Elle est belle, fraîche et aimable. Cependant malgré les gâteries dont elle est l'objet, elle sera contente de retourner près de vous. Elle sent comme moi que Paris n'est pas le milieu qui convient à une nature fière. Cet asservissement, qui vient de la peur, est triste à voir. Vivre en pleine terreur est malsain. Il y a pourtant de vrais courages et de vrais hommes, et c'est suflisant pour qu'on sorte un jour de cette triste situation.
«... Cher ami, je t'aime bien et je suis heureuse de l'écrire, mais c'est à toi surtout que j'écrivais en ' écrivant à Charles, je parlais de toi à chaque minute. Je t'envoyais toutes les admirations qu'on m'adresse pour toi de toutes parts. Tu es aimé et respecté à un point que je ne puis dire, partout et dans toutes les régions. Je te raconterai à mon arrivée des détails de pauvres gens du peuple qui te toucheront. Je ne rencontre pas un être parmi les travailleurs qui ne vienne à moi tout ému et ne me prouve sa sympathie par un regard, un sourire ou une parole, et tout cela sous ce régime terrifiant. Oh ! il y a du bon dans cette nation si abaissée.
« Je serai bien heureuse dans trois semaines
quand je serai près de vous. Je sens que je gronderai, que je m'agiterai. Mais qu'est-ce que cela fait, puisque je vous aime? »
Un fragment de lettre nous montre M"'' Victor Hugo luttant résolument contre des préjugés qui sont en désaccord avec sa conscience. Entre l'opinion du monde et l'estime qu'elle croit devoir accorder à une personne écartée par ce même monde, elle n'hésite pas; elle a gardé cette jeunesse de cœur qui lui faisait braver, au moment de ses fiançailles, les bavardages des commères de son quartier :
« Une confession. J'ai dîné hier avec Alfred et sa femme chez le restaurateur. Je conçois qu'il y ait une barrière entre les ménages réguliers et les ménages irréguliers, cela parce qu'en général les femmes non mariées viennent d'un monde peu retenu.
« Je n'aime pas le masque, mais je tiens au voile. Le fond, je ne le discute pas et ne m'en mêle pas, mais je veux l'apparence. Or M'"'' A... est d'apparence aussi légitime que possible. Son dévouement et son amour des siens l'ont sacrée. Ce qui pour d'autres aggrave sa situation (son double mari) m'intéresse, car la pauvre femme a pour e^lle la plus absurde loi et est forcément concubine. Ses vertus rencontrent l'impossible.
« Cette morale, qui n'est pas celle du monde, est la mienne, je l'ai prise dans ma conscience qui a pour Uambeau et conducteur la pensée surhumaine de mon mari. Il me répond : « A côté de ces prin-
cipes et des lois d'avenir il y a les préjugés du moment qu'il faut respecter à cause d'Adèle. Je ne discute pas ce point, dans mon opinion discutable, M°'^-^--- étant pour tous inariée, et m'incline. Mais je dispose de ma personne et j'ai voulu donner à M™'' A... un témoignage d'estime. L'hypocrisie n'est pas de mon goût et il me déplaît qu'on pense de moi mieux que je ne vaux. 11 ne me convient pas davantage qu'on me juge mal, et j'eusse agi contrairement à mon cœur si je n'avais pas serré la main à M™® A... »
Le 9 mars, M™"" Victor Hugo avait dîné avec son fils Charles et Auguste Vacquerie ; elle écrit à son mari ;
« Nous avons été surpris hier, après le dîner, par un orage, nous nous sommes garantis de la pluie sous les galeries du Palais-Royal. Tout en nous promenant, nous avons parlé des Misérables qu'Auguste trouve éblouissants, d'une forme sans précédent et surhumaine, je lui entends dire, ainsi qu'à Meurice que j'ai vu, que l'impression ne marche pas; la faute ne vient pas de Claye qui imprime avec une vitesse prodigieuse, mais de Lacroix, lequel écrit que le retard vient de Guernesey. Auguste a vu Pagnerre hier; il gémit de son côté de la lenteur belge et dit que les Misérables ne paraîtront pas, si cela continue, avant le l^) avril.
« Pagnerre est très content de la vente de la tra-
duction de Tolo \ Je verrai du reste moi-môme Pagnerre et ferai la commission de Toto. A vous, tous mes aimés, le plus tendre de mon cœur. »
On sait que les Misérables devaient paraître en même temps à Paris, et à Bruxelles : de là deux éditions, celle de Paris dont s'occupaient les deux amis de Victor Jlugo, Maurice et Auguste Vacquerie et l'éditeur Pagnerre ; celle de Bruxelles à laquelle l'éditeur Lacroix donnait particulièrement tous ses soins. Lacroix avait acheté l'œuvre, il entendait être le maître de la double opération ; mais il ne pouvait cependant être à la fois à Paris et à Bruxelles, il devait dès lors se soumettre aux exigences de la fabrication, et concilier tous les intérêts en se pliant à certaines nécessités et en consultant les éditeurs de Paris afm qu'il y ait simultanéité dans les deux publications : mais Lacroix, quoique d'une intelligence fort remarquable, était un peu écervelé, de plus très autoritaire ; et sans s'inquiéter de la marche du travail à Paris, il arrêta et combina tout, sans autre enquête, pour la mise en vente le 4 avril.
Le 30 mars il apprend par Paul Meurice que la mise en vente à Paris ne peut être fixée qu'au 7. Il s oppose formellement à tout ajournement. Il a fixé le 4, il faut être prêt le 4. Il avertit Victor Hugo et Paul Meurice. Nos Parisiens ne se laissent pas trop émouvoir! Ils connaissent leur Lacroix et surtout son instinct de commerçant. Paraître à Bruxelles le 4 quand on ne pourra publier que le 7 à Paris, c'est déflorer l'œuvre par une publication trop hâtive et compromettre toute publicité à Paris, les journalistes devant refuser de parler d'une œuvre dont ils n'auraient plus la primeur. Les Parisiens sont donc convaincus que Lacroix cédera. Leur
1. Traduction des œuvres de S/ut/cespeare, (tar François-Viclor Hugo.
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trop grande confiance avait été trompée. Noël Parfait s'était en effet précipité chez Paul Meurice ; il lui avait annoncé que les Misérables étaient en vente à Bruxelles. On était au 31 mars. Il fallait donc paraître à tout prix le 3 avril si on voulait que des extraits fussent publiés par les journaux.
M"'- Victor Hugo raconte d'une façon pittoresque, le 31 mars, à son mari cette aventure, les allées et venues, les courses, les visites, les conversations. C'est un tableau plein de couleur et de mouvement :
(c Auguste et Meurice se présentent chez moi, dans Taprès-midi, ruisselants de sueur et haletants. — « Qu'y a-t-il ? Allez-vous prendre l'Hôtel « de Ville d'assaut? — Quelque chose d'appro- « chant. Nous donnons l'assaut aux Misérables. — (( Gomment ? — Nous n'avons pas le temps de vous « expliquer. Je viens seulement vous dire, ajoute « Auguste, que vous me trouverez à 7 heures chez « Meurice, et que je ne puis vous y mener.
« Et tous deux de reprendre la porte en courant.
«... J'arrive, toute palpitante, à 7 heures, chez M'"* Meurice, ayant besoin d'explications. Auguste et Meurice n'étaient pas encore arrivés ; 8 heures sonnent, le filet de bœuf se dessèche en leur absence. Ils arrivent enfin. Je dis à Auguste que je ne le lâcherai pas avant qu'il ne m'ait dit ce dont il s'agissait : — « Je vous parlerai quand a nous aurons dîné ; je n'en peux plus. »
« La soupe mangée, Auguste nous apprend que les Misérables paraissent sons trois jours. Etonnement mêlé de satisfaction. Auguste me raconte
qu'ils comptaient faire paraître les Misérables le 7 avril, que le matin, Parfait était accouru effaré chez Meurice lui dire qu'il sortait de voir aux mains de Siraudin un exemplaire des Misérables qu'il avait acheté la veille à Bruxelles; qu'il venait d'avertir Pagnerre. Pagnerre, ahuri el désolé, s'était précipité aussitôt chez Meurice. La vente était pour lui déflorée et manquée. Les journaux de Paris ne se soucieraient pas d'annoncer le livre et de faire des citations après les journaux belges et de devenir leur déversoir et leur succursale. L'efTet attendu ne pourrait avoir lieu. Pagnerre était atterré, Meurice consterné. C'était déjà difficile de paraître le 7. — Il faut faire l'impossible, avait dit M""" Meurice, présente, paraissez le 3. — Pourquoi pas, ma foi ? reprend Meurice. Essayons, Monsieur Pagnerre. Allons trouver Auguste, allons trouver Claye, allons trouver les journalistes, tout de suite une voiture, ma femme.
« 11 était dix heures du matin, Auguste était encore chez lui, il mange une bouchée, grimpe avec Meurice dans le fiacre. Ils se précipitent chez Claye qui heureusement était aussi chez lui et qui trouve l'idée presque irréalisable; on le prêche, et on le presse, il cède. Il sacrifiera des caractères neufs, on passera la nuit pour brocher, il se mettra en quatre, et l'on paraîtra le 3. — Maintenant, occupons-nous des affiches et des journalistes, se disent Auguste et Meurice. Ils vont au Siècle, à la Presse, au Temps, aux Débats, les annonces en
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poche, les bonnes feuilles el les citalions. ils trouvent toute la bonne volonté possible chez les journalistes qu'ils ont celte autre chance de rencontrer. Edouard \ relancé jusque dans son atelier, a été charmant, il donne à Janin l'autorisation de faire et de dire ce qu'il voudrait. Meurice prend le chemin de fer pour aller chez Janin, chez lui aussi. — Je ne puis parler du livre ce soir puisque je ne le connais pas, dit Janin, faites vous-même la chose, Meurice, ma femme écrira sous votre dictée.
« M""' Janin écrit sous la dictée de Meurice. Hier soir à dix heures, Auguste portait l'écrit au Journal des Débats ; la Presse avait à la même heure sa copie; jamais publicitp n'a été mieux faite. Il est vrai qu'on a dépensé neuf heures de voiture, qu'on a parlé à gagner une extinction de voix, et que le filet de bœuf de M""" Meurice a été servi à l'état de semelle de soulier.
« Vous l'avez échappé belle, cher auteur, les Belges ont tenté de jouer un tour que vous eussiez prévenu si vous aviez été à Bruxelles. Vous serez grondé pour votre peine. »
Le 6 avril, nouvelle lettre de M"><= Vicier Hugo :
« Nous dînions jeudi chez M*"" Meurice... Janin invité au dîner, qui avait accepté, s'était excusé, il avait un accès de goutte ; Gautier, attendu aussi,