Le duc de Rolian
b4 LA VIE D UNE FEMME
désir que vous m'aviez montré de me voir absent quelque temps a beaucoup contribué à me décider. Votre conseil a singulièrement tourné. Permettezmoi, Monsieur, de vous en remercier un peu, car je ne puis m'affliger de cette rencontre que parce qu'elle vous déplaît sans doute.
« Ne vous gùnez nullement à cause de moi, j'en serais désespéré. Je sortirai le moins possible, et dans le cas où j'aurais l'honneur de vous rencontrer, je tâcherai de vous éviter, comme je l'ai fait aujourd'hui avec succès. Si cependant, j'étais contraint, par la proximité ou quelque autre circonstance, de vous aborder, j'ose croire que Paris serait oublié à Dreux. Vous apprécierez cette démarche et tout ce que je îais. Je désire que vous soyez convaincu de ma loyauté, je le suis, moi, de votre bienveillance.
« Tout bien considéré, je crains de ne pouvoir partir avant jeudi prochain, cependant je ne suis sûr de rien, que de ma ferme volonté. J'ignore par quel moyen je vous ferai parvenir cette lettre, le bon Dieu y pourvoira.
« Adieu, Monsieur, ayez confiance en moi. Mon désir est de vivre digne de l'admirable mère que j'ai perdue; toutes mes intentions sont pures. Je ne serais pas franc si je ne vous disais que la vue inespérée de M"' votre fille m'a fait un vif plaisir. . Je ne crains pas de le dire hautement, je l'aime de toutes les forces de mon âme, et dans mon abandon complet, dans ma profonde douleur, il n'y a
que son idée qui puisse encore m'ollVir de la joie. « Pour vous, Monsieur, vous connaissez les vifs sentiments et l'entier dévouement avec lequel j'ai l'honneur d'être
« Votre très humble serviteur.
« Victor M. Hugo. »
M. Foucher ne pouvait être indififérent à tant de vaillance et de persévérance. Il reçut Victor, causa avec lui ; et Victor, surmontant toute timidité, sachant qu'il jouait là toute sa vie, demanda résolument la main d'Adèle. La situation, cette fois, était nette. M. Foucher, esclave de l'étiquette, accueillit avec plus de bonne grâce une démarche loyale et franche. Victor était seul, presque orphelin, puisque le général Hugo s'était désintéressé de l'avenir de son fils, le jour où celui-ci avait refusé d'abandonner la carrière des lettres. M. Foucher sentait qu'il deviendrait le directeur et le confident du jeune homme, le maître des événements, le chef des deux familles ; mais il était aussi un peu effrayé de cette responsabilité. Il avait la plus grande bienveillance pour Victor, dont il appréciait la valeur, mais il ne pouvait guère lui dissimuler ses craintes pour l'avenir. Victor, avec la belle audace de la jeunesse et la foi en son étoile, voulut le rassurer. Il lui parla abondamment, éloquemment de ses projets ; de son roman: Han d'Islande. Ce n'était pas seulement « une grande tentative littéraire », mais « une bonne spéculation lucrative », et puis, il espérait obtenir une pension du roi, pension qui, d'ailleurs, lui avait été formellement promise. M. Foucher fit venir sa fille, lui dit le désir de Victor; la réponse ne fut pas douteuse. Il fallut poser les conditions. M. Foucher ne refusait pas d'ouvrir de nouveau sa maison à Victor ; mais les fiançailles ne seraient officielles que lorsque la
situation serait plus claire, mieux dessinée. M. Foucher fixerait le moment oîi on se verrait en famille, et seulement à des jours déterminés. On retombait dans les mêmes errements, les mêmes embarras, les mêmes équivoques qui avaient amené, une première rupture, lorsque les commères dénonçaient le péril de ces relations entre les deux jeunes gens.
Adèle était satisfaite ; elle obtenait ce qu'elle avait si longtemps réclamé : le retour prochain de Victor chez ses parents. Sa conscience était soulagée : elle pouvait aimer avec l'assentiment de son père et de sa mère ; elle avait eu la prudence d'insister, dans la conversation, auprès de Victor pour qu'il s'assurât une situation fixe, ce qui lui donnerait plus de sécurité pour se livrer à des travaux littéraires. Elle flattait ainsi les penchants de son fiancé dont elle ménageait, en même temps, les susceptibilités.
Les Foucher rentrèrent à Paris à la fin de juillet. Victor sait bien que, s'il vient de gagner une première bataille, il en aura quelques autres à livrer, et on n'est pas le fils d'un général sans connaître un peu la stratégie. Il dresse un plan d'attaque. Il faut conquérir le père, il correspond tout d'abord avec M. Foucher. Voici une lettre inédite, du 27 juillet :
« J'ai rétlëchi mûrement, dans la solitude de ma route, aux paroles de M"" votre fille ; je me ferai un bonheur de m'y conformer: c'est la seule preuve de dévouement que je puisse lui donner en ce moment, et je ne la lui refuserai pas. D'ailleurs, il y avait, sans doute, dans mes projets un peu de cet enivrement qui m'environne, peut-être môme — pourquoi reculer devant un mot — beaucoup
d'orgueil. J'aurais voulu lui offrir un bonheur éclatant, la placer dans une sphère digne d'elle, dans une sphère de gloire et d'enchantement ; elle a vu les choses plus froidement, c'était une raison pour les mieux voir. Je lui obéirai donc ; le sacrifice de mes desseins me coûtera peu, car je n'ai jamais été, je ne serai jamais ambitieux que pour elle.
« Je vais donc tâcher d'obtenir, avec la pension qui m'est promise, une sinécure qui me présente un revenu assuré et me laisse, en même temps, le loisir de suivre, à l'égard des lettres, les conseils d'un illustre ami. Cependant, s'il fallait encore sacrifier là-dessus mon penchant, qu'elle sache que je n'hésiterais pas un moment. Que m'importe les jouissances des lettres ? Elle seule est tout pour moi ; toute ma vie se concentre sur elle seule.
« Je ne crois pas éprouver de grandes difficultés dans mes demandes. M. A. de Chazet, la dernière fois que je l'ai vu, chargé de me faire des communications supérieures, les terminait ainsi : Maintenant que l'on a les yeux sur vous, vous po2/vez vous attendre à tout. Ce sont ses propres termes. Si toutefois (car il faut en effet s'attendre à tout) mes demandes rencontraient des obstacles, c'est que le gouvernement ne serait pas encore mûr pour moi, et je crois connaître assez l'àme élevée de celle qui doit être ma femme, pour ne pas
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pousser alors mes demandes au delà du point où elles sont nobles et dignes d'un homme,
« Ayez, Monsieur, une certitude, c'est que le plus cher de nos intérêts, le bonheur de M"'^ votre fille, est le même. Si elle peut être heureuse sans moi, je serai le premier à me retirer, quoique l'espérance d'être un jour uni avec elle soit ma seule espérance. En tous cas, je n'arriverai jamais au bonheur, s'il m'est donné d'y arriver, que par des voies larges et droites ; je ne veux point qu'elle ait à rougir de son mari. Je crois sans présomption que j'y arriverai, parce qu'une volonté l'orte est bien puissante ; quel que soit le résultat de mes efforts, si, l'obtenir, est nécessaire à mon bonheur et à ma vie, la mériter suffit à ma conscience. »
Victor rassurait M. le chef de bureau de recrutement, quoique le mot sinécure pût paraître un peu choquant à un fonctionnaire tout pénétré de la majesté des fonctions publiques et de Timportance de ses devoirs. Mais M. Foucher est satisfait ; il répond, le 28 juillet, à Victor:
« J'ai reçu votre lettre ce matin, elle nous a fait plaisir. C'est dans de pareilles dispositions que nous désirons vous voir marcher et persister. Donner à votre édifice une base plus large et moins d'élévation est chose prudente. Avant tout, sécurité : point de bonheur, ici-bas, sans le repos de l'esprit ; ne négligeons rien pour nous rassurer nous-même sur cet avenir qui n'est que trop mena-
çant dans un siècle où tout semble conduire à de nouveaux malheurs.
« Personne ici ne souhaite que vous abandonniez la littérature, elle est et doit être votre principale ressource comme votre principale occupation et nous attendons avec impatience la production dont vous m'avez parlé. »
Nous avons reproduit cette lettre, qui campe le personnage : prud'homme, bonhomme, sentencieux, avec quelques prétentions à la littérature, et quelque attachement aux formules d'un pédantisme naïf, mais ayant, cependant, assez de clairvoyance pour distinguer que Victor avait quelque avenir devant lui.
Victor a suivi la bonne piste. Il s'y engage résolument en caressant les vœux de M. Foucher, par cette lettre inédite du 28 juillet :
« L'avenir, comme vous le dites fort bien, est très sombre; en cas de révolution je ne sais ce que je deviendrais. Je me reproche même de ne pas vous avoir montré une lettre que j'ai reçue il y a six mois, une menace de guillotine en vers, qui prouve sinon de l'esprit, du moins de Tanimosité. Je ne sais comment je Fai méritée. Je vous l'envoie parce que je ne vous ai entretenu jusqu'ici que de mon avenir vu en beau, il faut vous montrer également le revers do la médaille.
« Dans un cas de révolution et de bouleversement, vous devez penser que je n'entraînerais personne dans mon malheur; je serais consolé si ma conduite me méritait l'estime de celle que
j'aime par-dessus tout, la vôtre et celle des amis et ennemis. »
Cette correspondance n'offrait pas, sans doute, un grand attrait pour Victor (mais c'était son seul moyen de s'adresser indirectement à Adèle) ; en revanche, elle ne déplaisait pas à M. Foucher, qui le prouvait en donnant comme titre à Victor sur l'adresse ; membre de l'Académie des Jeux Floraux, et Victor, par un échange de bons procédés, qualifiait M. Foucher: chevalier de la Légion d'honneur.
Victor était allé passer une huitaine de jours chez un de ses amis, M. Souillard fils (Adolphe de Saint-Valry), à Monlfort-l'Amaury ; de petits accidents ministériels avaient ajourné ses espérances, mais il n'était pas découragé, et, le 3 août, il adresse à M. Foucher cette lettre, jusqu'alors inédite :
« .Te travaille ici à des ouvrages purement littéraires, qui me donnent la liberté morale en attendant quiils me donnent l indépendance sociale.
« Les lettres, considérées comme jouissances privées, sont un bonheur dans le bonheur, et une consolation dans le malheur. Pardonnez-moi de vous en parler un peu, je leur dois tant. En ce moment même, elles m'arrachent au tourbillon du petit monde d'une petite ville pour me faire un isolement où je puis me livrer tout entier à de douces affections. A défaut de bonheur, je dois aux Muses d'heureuses illusions; il me semble, dans la retraite, que je suis près de deux êtres qui rempliront toute ma vie, quoique l'un vive loin de moi et que l'autre ne vive plus. Mon existence
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iiuitérielle est trop vide et trop abandonnée pour que je ne cherche pas à me créer une existence i idéale peuplée de ceux qui me sont chers. Grâce aux lettres, je le puis.
« Pardon : je me montre à vous tel que je suis avec les amis les plus près de mon âme, avec des amis qui partagent mes goûts et sourient à mes rêves, mais quand j'écris à un père occupé du bonheur de sa fille, n'est-ce pas comme si j'écrivais à un poète enfantant une idée généreuse ?
V Non, quel que soit l'avenir, quels que soient les événements, ne perdons point Fespérance : l'espérance est une vertu. Faisons tout pour être heureux noblement, et si nous échouons, nous n'aurons de reproches à faire qu'au bon Dieu. Ne vous elfrayez pas de l'exaltation de mes idées. Songez que je viens d'éprouver un immense malheur, que je vois mon sort mis en question, et que je ne manque pas de sérénité. Peut-être eût-il mieux valu pour .M"*" votre fille qu'elle se fût attachée à un homme adroit et souple, prompt à tendre la main à la fortune et à demander grâce aux événements ; à l'un de ces hommes commodes qui ferment les yeux devant le danger pour ne pas être contraints de le combattre, et se croient heureux, en somme, parce qu'ils sont obscurs. Cependant, un tel homme rcùt-il aimée comme elle mérite de l'être? Y a-t-il tendresse véritable sans énergie? Je lui présente ces questions en tremblant parce que je sens que je ne lui olïre d'autre gage de bonheur qu'un indi-
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cible désir de la rendre heureuse. Si l'enthousiasme de mon affection l'épouvante, c'est qu'il ne lui sera pas difficile de m'oublier. Je ne force personne à m'aimer; mais, quand on m'aime, je reçois un peu d'amour avec une inexprimable reconnaissance. Ces réflexions n'ont rien d'affligeant pour elle ; je me verrais effacé de son souvenir qu'elle ne serait ni moins pure, ni moins généreuse à mes yeux ; je croirai seulement quelle a trouvé un plus digne, et je m'avoue à moi-même que ce n'est pas difficile. Néanmoins, je crois fermement à sa constance, parce que je veux croire au bonheur. »
Cette lettre était, en réalité, destinée à Adèle qu'il voulait éclairer, n'ayant pas eu, depuis longtemps, d'entretien avec elle. Mais, en même temps, en dévoilant les secrets de son cœur, il flattait l'amour-propre de M. Foucher, par le témoignage de confiance qu'il lui donnait, il se montrait à lui sous son véritable jour et le renseignait sur son caractère et ses idées, qui avaient été dénaturés au moment de la rupture. Cette stratégie en partie double n'était pas maladroite, à supposer que M. Foucher communiquât les lettres à sa fille, ce qui n'était pas certain. En tout état de cause, Victor ne voulait pas abdiquer sa fierté, renoncer à ses espoirs littéraires, sacrifier ses opinions. 11 ne consentait pas à passer pour un homme souple. Il le proclamait bien haut pour éviter des surprises.
La lettre se termine par cette bonne nouvelle :
« Comme je vous informe de tout ce qui m'arrive de bien et de mal, je dois vous parler d'un honneur
qui m'a été donné ces jours derniers, honneur qui n'est peut-être pas indifférent pour mon avenir. Les journaux ont pu vous apprendre que j'ai été choisi pour remettre à M. de Chateaubriand sa lettre de maître es Jeux Floraux. Il y avait pourtant à Paris cinq autres académiciens plus dignes que moi, dont un est son collègue à la Chambre des Pairs. N'importe : j'ai dû représenter, tout indigne que j'en suis, l'une des premières académies de l'Europe devant le premier écrivain du siècle. Mon insuffisance n'en ressortait que mieux. Ce qui me cause une joie véritable, c'est que, d'après la hiérarchie académique, c'est Chateaubriand qui sera chargé de mon oraison funèbre. Je vous parle de tout cela comme un enfant égayé par un jouet. J'ai été heureux de cet incident, parce qu'il établit un nouveau rapport entre Chateaubriand et moi. »
Adèle avait été un peu souffrante, et Victor en posiscriptum, ajoute :
« Parlez-moi, je vous prie, d'une santé qui m'est bien chère et dont je suis inquiet. »
Si ce jeune homme de dix-neuf ans pouvait ressentir légitimement quelque fierté de cette bonne fortune, il ne mettait la question d'amour-propre qu'au second plan, il ne s'en servait que comme d'un moyen d'action sur l'esprit de M. Foucher, car sa fiancée occupait plus son âme que la littérature ne remplissait son esprit.
M. Foucher, dans une lettre inédite du 4 août, suit
Victor sur le terrain où on Ta conduit, ce qui lui permet de donner des conseils avec une solennelle emphase ; et, tout en le louant de vouloir se ménager une ressource auxiliaire, il ajoute :
« Cette ressource, vous la trouverez, quels que soient les hommes et les systèmes en faveur, si vous avez, mon cher Hugo, la sagesse de vous tenir vrai et indépendant dans vos opinions, comme vous Têtes en ce moment dans votre position. C'est là une première condition et je ne sache pas qu'il y ait un honnête homme à qui elle puisse répugner.
c( Le pourquoi de ces réllexions vous étonne, sans doute ; mais songez que depuis longtemps nous vous voyons exposé à être, non le défenseur d'une doctrine, mais l'instrument des hommes d'un parti. Ce parti est le bon, sans doute: cependant, prenez garde que ceux qui y marquent ne soient ni aussi sages, ni peut-être aussi mesurés qu'il conviendrait. Calculez les fautes qu'ils ont déjà faites et jugez de celles qu'ils auront encore à se reprocher. Faudra-t-il que vous préconisiez tout ce qu'ils diront, tout ce qu'ils écriront ? C'est, du moins, ce que l'on attend de vous. « Vous êtes des nôtres », vous répétera-t-on, et la conséquence de cette observation sera une adhésion aveugle, entière, absolue, et ce, sous peine d'imputation d'apostasie, etc., etc. J ai vu, depuis vingt ans, les choses d'assez près pour en parler comme je le fais ici. Croyez-moi donc, ne faites rien qui
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VOUS engage avec les hommes d'un parti. Si vous suivez mon conseil, les obstacles que vous appréhendez s'aplaniront peu à peu. »
M. Foucher prêchait d'exemple : il ne s'engageait pas avec les hommes d'un parti, puisqu'il avait conservé sa place en dépit des changements de gouvernement. En revanche, il reproche à Victor d'avoir dit qu'il eût peut-être mieux valu pour sa fille un homme « souple et adroit ».
« Un homme souple est un fort vilain hôte dans une famille. Personne ici ne voudrait d'un pareil homme. Soyez ce que vous êtes quant au fonds et enrichissez ce fonds de ce qui peut vous manquer pour être heureux dans toutes les situations que l'avenir vous prépare.
« Tout le monde, ici, se porte bien. Ma fille, néanmoins, se plaint d'un malaise que j'attribue à Tassiduité qu'elle a mise à son travail de peinture. Nous espérons que l'exercice de la promenade dissipera tout cela...
« Adieu, mon cher Victor, du courage, de la patience et de la confiance en vos amis. »
C'était la première fois que M. Foucher parlait de sa fille.
Victor était rentré à Paris le 13 août; il apprend qu'Adèle est toujours souffrante et il envoie, le 16 août, ce mol à M. Foucher :
« Je vous écris parce (ju'il m'esl impossible de rester plus longtemps sans nouvelles d'une santé
qui m'est bien précieuse et qui, d'après ce que j'ai appris hier, ne serait pas encore rétablie. Je suis bien tourmenté.
« Du reste, je meurs de toutes parts par l'incertitude. Tout mon avenir est replongé dans le vague. Rien de positif, rien de certain. Je voudrais être sûr de quelque chose, fût-ce du malheur: au moins pourrais-je marcher, sachant où je vais.
« Oui, monsieur, la position où je suis est très critique: j'aurais besoin d'épancher les douleurs que j'éprouve, mais une légitime délicatesse me l'inlerdit, et je dois soutTrir tout seul, quoique je souffre pour les autres...
« J'espère que vous voudrez bien me donner le plus tôt possible de ces nouvelles que j'attends si impatiemment. Pour moi, il est impossible que l'état de stagnation où je suis dure, je ferai tout du moins pour le faire cesser : j'aime encore mieux périr dans un lleuve que me noyer dans un étang. »
M. Foucher répond le même jour, 16 août. Oh ! il feint de ne pas comprendre le véritable objet de la lettre, le retour vers la fiancée ; il oppose un badinage à la confidence de Victor sur sa situation :
« Louis XlVdisaitd'un officier pauvre, qui préférait la croix de Saint-Louis à une pension : // nest pasdégoûté. J'en dirais volontiers autantd'unjeune homme qui préfère un malheur à cette incertitude paralysante que les circonstances placent entre le présent et son avenir. Cependant, les choses ne me
paraissent pas avoir empiré depuis le retour de f Dreux. 11 ne s'at^it ici que de la ressource auxiliaire à trouver.
« ...Votre littérature est un vaste champ, vous y ave/ semé, faites paraître les fruits; qu'on les ti'ouve doux ou amers , mûrs ou verts, allez de l'avant. «
Puis, il racontait qu'Adèle avait gagné une fluxion en allant, avec lui, sur un bateau, de Saint-Denis à Épinay.
Voilà comment M. Fouclier apaisait les douleurs du cœur. Adèle était gardée comme une recluse. Victor était toujours tenu en quarantaine. Singuliers débuts pour des fiançailles !
Victor, désemparé, fuit Paris, se rend au château de son jeune ami, le duc de IJohan. M. Fouclier lui annonce, dans sa lettre du dimanche 19 août, que la fluxion suit son cours, « et peut-être toucherait-elle à sa fin, si les chaleurs qui donnent toujours de l'agitation et nuisent au sommeil étaient moins fortes ; — ensuite, on s'impatiente, on comptait sur un prompt rétablissement ». Et il parait quoti ne sera sur pied qu'à la fin de la semaine prochaine. Mais Victor devient de plus en plus nerveux; il répond, le 20 août, à M. Foucher par cette lettre inédite :
« Je viens enfin, monsieur, d'arracher mon départ pour demain matin, je ne puis plus longtem[)s rester éloigné de vous. Gomment! cette indisposition se prolongera encore Jiisr//f'à la fin de la semaine prochaine! Je comptais, en ouvrant votre letlre, sur l'annonce d'un rétablissement
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complet, et, quoique votre sécui'ilé éloigne toute idée de danger, l'idée des soulVrances et de l'ennui qu'elle éprouve sans doute suffit pour m'affliger vivement. Que je la plains, mais que je suis plus à plaindre qu'elle ! Il est encore si doux, quand nous soutirons, de penser qu'un autre être s'exagère nos douleurs et se fait des tourments de nos peines ! Je voudrais être au lit, je serais heureux d'être épuisé, mourant, si je croyais que mon agonie excitât en elle le quart de la tendre compassion que son indisposition fait naître en moi. Ici, quels plaisirs puis-je goûter? Dix-huit lieues me séparent d'elle, et elle est malade.
« Je ne dirais point tout cela à un intermédiaire, s'il n'était son père. Et, d'ailleurs, elle ne doit pas ignorer qu'ici, comme partout, son souvenir est la seule compagnie qui puisse me consoler de son absence, que sa pensée me suit dans le parc, dans les ruines, dans les tourelles, dans ma grande, gothique et magnifique chambre, qu'elle est présente à toutes mes promenades, à toutes mes rêveries, et qu'au milieu des inquiétudes multipliées qui m'assiègent, sa santé est devenue ma seule inquiétude. Au reste, ces immenses salons dorés, ces vastes terrasses et par-dessus tout, ces grands laquais obséquieux me fatiguent. Je n'ai ici d'autre attrait que la colline boisée, les vieilles tours et avant tout la société charmante de cet aimable duc de Rohan, l'un de mes amis les plus chers et les plus dignes d'être noblement aimés. Je
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le quille bioii vite; mais il est heureux! Quel besoin u-l-il de^moi qui ne le suis pas?
« ... Je partirai d'ici demain 21, à six heures du matin. Quand vous recevrez celte lettre, j'approcherai de la ville des soucis. J'irai sans doute me promener demain soir au Luxembouri;. Je serais bien heureux, si je vous y rencontrais, d'avoir des nouvelles toutes fraîches de notre bien-aimée malaile. Nous causerions aussi du noble vicomte de Chateaubriand. »
Voilà une lettre exaltée, la première oii Victor osait démasquer aussi lyriquement son amour, dans toute sa correspondance avec M. Foucher. Celte exaltation devait paraître dangereuse à M. Foucher, alors que la date des tiançailles ofticieuses était si récente, elle était bien explicable alors que la date de l'aveu était déjà si lointaine.
Victor revient de son voyage, relativement lieureux; car il espérait voir M. Foucher, le soir, au Luxembourg. Ce n'était, évidemment, pas là la cause de sa joie, mais il pouvait lui parler d'Adèle et aussi l'entretenir de ses all'aires, ce qui était encore une manière de lui parler d'Adèle. Un incident vient contrarier ses projets :
« Monsieui",
« Un accident que je ne pouvais prévoir cl qui m'a retenu hier toute la journée à Mantes, m'a empêché de me rendre le soir au Luxembourg, comme je l'espérais et le désirais bien vivement, pensant vous y trouver et savoir comment notre malade se porte. Je n'ai pu partir de Mantes qu'à
neuf heures du soir, dans une méchante carriole qui, après une nuit dont je me serais amusé (si quelque chose pouvait mamuser à présent), a déposé à six heures du malin, sur la place Louis XV. ma machine détraquée... »
Et il termine en demandant à M. Foucher « s'il n'est pas tenté de se promener le soir au Luxembourg ».
Les rendez-vous avec M. Foucher, les lettres échangées avec lui. avaient, en renouant les relations, amené enfin un premier résultat : en septembre il obtint la permission de voir, désormais, sa fiancée, soit au Luxembourg, soit en famille, mais sous la surveillance des parents. Cette mesure un peu policière le contrariait vivement. Ne l'avait-il pas inconsciemment provoquée par ses dernières lettres un peu trop passionnées? S'il écrivait avec cette exubérance au père, quel langage enflammé ne tiendrait-il pas à la fille, dans l'intimité? Songez donc : un jeune homme qui se grise avec son amour, qui parle de mourir, ne communiquerait il pas à sa fiancée quelques-unes de ses idées folles? Ces réflexions qui étaient venues à l'esprit des Foucher, les avaient conduits à entourer les fiançailles d'un luxe exagéré de précautions. 11 y avait bien là, de leur part, quelque ingénuité. La causerie libre étant interdite, la correspondance en cachette s'imposait ; mais les b'oucher se montraient fort rassurés. Ils se disaient :
— Nous avons fait connaître à notre fille notre volonté, nous avons établi une règle de conduite en exigeant que ces fiançailles se poursuivent sous notre contrôle. Ce faisant, nous lui avons indiqué quels étaient ses devoirs vis-à-vis de nous et vis-à-vis de son fiancé. Elle n'y manquera pas, nous la tenons par sa conscience.
LES FIANÇAIM-KS /l
Là, ils ne se Ironipaicnt pas; car ils avaient réussi à empoisonner le bonheur de leur fille, toujours prompte à se convaincre qu'elle trahissait la confiance de ses parents.
La correspondance avait, en effet, repris. Victor ne se pliait guère aux exigences des Foucher. Lisez ces lignes du 5 octobre à Adèle :
« Si nous étions seuls ensemble seulement une heure, Adèle, lu verrais combien je serais à plaindre, si je n'avais le plus giand des bonheurs el la plus douce des consolations dans l'idée d'être aimé de loi...
« Adieu, écris-moi et multiplie le plus possible, je l'en supplie, nos courtes entrevues. »
Adèle lui répond, le 7 octobre :
« Tu me recommandes de le dire tout ce que j'ai dans mon âme, et ne le sais-tu pas déjà? Si j'avais quelque chose de cache pour toi, certes ce serait le chagrin que j'éprouve en faisant une action ignorée de ma bonne mère. Tu dois le sentir toi-même. Tu dis alors que je suis ta femme. Je la suis s'il ne s'agit, pour cela, que d'attacher mon bonheur à être appelée ainsi légitimement par toi: mais cela ne suffit pas. Ne sais-tu pas tous les obstacles qui peuvent survenir ? Tu dépends d'un père qui, par un non, peut rendre tout impossible. Ne t'afflige pas de ces réflexions ; elles sont tristes, mais justes. Tu connais ma tendresse pour toi, je t'en donne une preuve en ce
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moment, et c'est bien parce que je t'aime que je te voudrais une femme qui eût une réputation sans tache, une conscience sans reproche. Cet abus de confiance que je commets en ce moment, à l'égard de maman, ne me rend-il pas coupable? «
Les Fouclier avaient pleinement réussi à troubler profondément la conscience d'Adèle ; et Victor, qui jugeait, en jeune homme très amoureux, cette correspondance comme légitime et innocente, ne devait rien comprendre à la singulière confession de sa fiancée ; sa jalousie lui inspire alors l'idée absurde dune faute ignorée ; il ne pouvait supposer que la culpabilité d'Adèle résidât seulement dans sa désobéissance à ses parents. Il lui écrit tout de suite : mais comme il ne la voit pas tous les jours il ne peut lui remettre sa réponse que le '20 octobre :
« Sais-tu, mon Adèle, que deux mots de la lettre m'ont bouleversé et que j'aurais donné tout le sang de mes veines pour en avoir sur l'heure l'explication? Quelle était ta pensée quand tu m'as écrit cette phrase insupportable où tu semblés dire que ia réputatum n'est pas sans tacite, ni ta conscience sans reproche? Parle, oh ! parle ici, dis toute ta pensée à celui qui donnerait le bonheur de sa vie pour te procurer un moment de plaisir, un éclair de joie. »
Il en arrive à lui poser celte question :
— S'en as-tu jamais, en aucun temps, aimé un autre que moi ?
Il a perdu la Icle ; mais il se ressaisit et il ajoute, aussitôt :
« Pcut-êlrc n'est-ce qu'à cause do moi que ta conscience d'ange s'alarme et croit ta réputation ternie par les soins que je t'ai rendus. Si cela était, ma bien chère Adèle, ce serait moi, et non toi, qui serais coupable. Toute la faute m'appartiendrait et si l'un de nous était indigne de l'autre ce serait moi. »
Pour le coup, Adèle est atterrée. Comment sa pensée avait-elle pu être ainsi défigurée, travestie? Pauvre innocente ! C'était le simple échange de lettres qui lui avait inspiré ces phrases folles sur sa réputation atteinte. Elle n'avait pas été comprise ; de là, son irritation :
« A quel autre que toi répondrais-je à une pareille lettre, et quel autre que toi puis-je aimer? En vérité, tu n'es pas raisonnable. Je ne te pardonnerai jamais d'avoir si mal interprété ce que je l'avais écrit avec tant de confiance, et, je le dirais même, avec tant de sécurité. Tu m'as vraiment désolée. Coninu^nf, moi qui t'aime tant, qui ' t'ai toujours aimé, tu as pu croire un moment... Ab ! Victor, cette idée est affreuse.
« — Sans doute, me dis-je, c'est la suite de ma tendi-esse pour lui et de ma conduite envers lui. Cette pensée est affreuse pour moi : il se croit autorisé à me mépriser. »
Adèle use de grands mots dont elle ne saisit pas
toute la valeur ; mais il y a, dans sa réponse, quelque logique : elle redoute d'avoir, par la liberté de son langage trop tendre, communiqué à son tîancé une idée fausse sur la pureté de ses sentiments. Puis une autre préoccupation surgit ; son père a dû lui dire que la passion était chose éphémère, et Victor, c'est clair, a pour elle de la passion :
« Comme je t'ai dit cent fois que tu es tout pour moi, que je no pense qu'à toi, je te le demande en grâce : aime-moi avec cette sécurité que tu dois avoir pour une femme qui vient de te faire de semblables aveux ; aime-moi avec celte paix, cette tranquillité que lu dois nécessairement à ta femme qui doit être ton amie, qui doit te consoler dans tes maux, dans les chagrins. Comme tu es mon seul ami, je vais te communiquer mes idées sur une chose assez importante pour qu'elle puisse nous occuper un moment. Je crois, Victor, que ce que tu dois avoir pour moi est indispensable au bonheur, mais que plus y nuirait. La passion est de trop, ce n'est pas durable ; du moins, je l'ai toujours entendu dire.
« Ce n'est certainement que dans la confiance et la tendresse mutuelles, fondées sur J'estime et sur les qualités qu'on se reconnaît, qu'on trouve le bonheur. Après cela, cette tendresse doit être exclusive et la confiance entière. J'ai encore entendu dire que là seul était le bonbeur. Je te prierai, clier ami, de me répondre là-dessus ton avis. Il doit être sage. Je m'y soumettrai. »
LES FIANÇAILLKS 75
Victor est un peu embarrassé, fl a reçu lu lettre le !20 octobre. 11 y répond dans la nuit, — et fort longuement : il a remarqué qu'un mot, un seul, semble proscrit dans leur correspondance, c'est le mol aviour ; ijn parle d'affection, d'attachement, de tendresse, mais on semble reculer devant le mot amour ; il est assuré-ment dans les cœurs, mais il est soigneusement passé sous silence, dans les lettres. Eh bien ! lui, Victor, il avouera nettement qu'il a de lamour, et, pour faire accepter ce mot, il entre dans de copieux développements sur l'âme; il y a même un couplet sur les âmes sœurs dont on avait moins abusé autrefois qu'aujourd'hui. Or, l'amour est une passion, et l'amour peut être durable ; et il arrive ainsi, avec des ménagements, à réfuter l'opinion qu'Adèle a recueillie dans son entourage, et qu'elle n'a pas bien saisiç ; car, pour le monde, l'amour n'est qu'un appétit charnel et, par suite, passager ; mais lui, il ne le comprend pas ainsi ; l'amour est, pour lui, immatériel et, par suite, éternel, et il est alors exclusif, et plus il est pur, plus il est jaloux. Aussi, il ne peut accepter la phrase : « La passion est de trop. » Il réclame donc une explication.
Si on relit toute cette démonstration dans Les Lettres à la Fiancée, on verra que Victor traitait de l'amour immatériel comme il aurait traité de l'amour physique ; il était d'une entière bonne foi en rassurant la jeune fille par ses explications sur la passion ; mais il était un peu la dupe de ses véritables sentiments. Quoiqu'il fût très chaste, les ardeurs de la jeunesse bouillonnaient en lui, malgré le soin qu'il prenait à les revêtir d'un costume idéaliste... La nature exerçait ses droits sans qu'il voulût s'en convaincre. Sans doute, il était tout entier à son rêve étoile; il admirait l'àme d'une belle jeune fille, mais aussi l'étofTe ; il avait pu lui dire tout son amour sans l'inquiéter, sans la heurter, en la plaçant dans une sorte de sanctuaire religieux, en
76 L.V VIE d'une femme
Tenveloppanl d'un nuage d'encens. La frontière qui séparait les deux domaines : l'amour idéal et l'amour terrestre, était, désormais, bien fragile pour lui ; il reçoit, le 21 octobre, la réponse d'Adèle :
« Cher Victor, j'ai lu la lettre avec atlentioii, et je l'ai comprise parfaitement. Si c'est ainsi que tu m'aimes, cher ami, lu dois être heureux, car je t'aime de même. Ce que je t'ai écrit hier n'était pas, je le le répète, ma pensée, c'était ce que j'avais entendu dire. Il est si doux pour moi de penser qu'il existe un être auquel je puis tout confier, qui ressemble si peu aux autres! Victor, comme tout me paraît insipide, hors toi ! Je l'aime tant, mon nmi ! Vis, je t'en conjure, sois heui'eux, car j'ai mis en toi toute ma joie. Il y a longtemps que je ne l'ai parlé ainsi peut-être, mais j'ai toujours pensé de même. Adieu, Victor, ton Adèle t'est dévouée et est à toi de ton le àme, de toutes pensées, et je te conjure surtout d'être heureux. »
Cette prière est superflue; A'ictor est heureux et répond, le 26 octobre :
« Oui, ma bien-aimée Adèle, puisque lu me l'assures, je le crois ; tu m'aimes comme je taimc ; tu ne peux ni te tromper, ni me tromper. Je n'ai pas été, un moment, étonné que tu aies compris si aisément des idées dégagées de tontes ciioses terrestres. Comment ne les comprendrai^-lu pas, toi qui es faite pour les inspirer et les enfanter? »
Il lui reproche seulement l'ignorance qu'elle a de son angélique nature ; car elle est bien au-dessus de toutes les autres femmes.
Adèle, la simplicité, la modestie mêmes, est un peu confuse de si beaux enthousiasmes, lot ordinaire de tous les soupirants. Ce sont là les hyperboles coutumières et charmantes de l'amour. Néanmoins, la jeune fille est inquiète, elle craint que son fiancé n'ait une trop haute opinion' d'elle, qu'il ne la voie trop intelligente, trop parfaite, qu'il n'ait des désillusions dans l'avenir, et elle s'appliquera, danssa lettre du27 octobre, à définir sa nature, son caractère, à mettre en relief ses défauts, l'insuffisance de son instruction :
« Tu auras une femme qui ne sera bonne à rien, si ce n'est à l'aimer; ôela me désole vraiment, mais ce n'est pas ma faute. »
Et, cependant, durant toutes ses fiançailles, elle montrera une énergie rare, une ferme continuité dans ses desseins.
Victor répond :
« Qu'importe que ma bien-aimée Adèle ne soit bonne qu'à m'aimer. Quand ce serait ta seule science, je serais le plus heureux des hommes. »
Mais Adèle sobstine dans son idée lorsque, dans une lettre remise à Victor le 30 octobre, elle dit :
« 11 faut, Victor, que je te dise que tu as tort Je me croire au-dessus des autres femmes; sûrement, je n'attache pas mon bonheur, comme la plupart, à des frivolités, à ce qui llattc la vanité, non,
sûromenl. d'ailleurs, si j'étais telle, m'aimeraistu ? Mais, Victor, cela ne constitue pas une femme telle qu'elle devrait être ; au reste, si tu trouves quune femme, qui ne vivra que pour toi, et qui rapportera tout à toi, puisse te sembler digne de faire ton bonheur, tu ne seras jamais désabusé. Mais que suis-je, Victor, sauf cela? Rien qu'une pauvre fille. Enfin, j'ai tort de me plaindre, puisque je suis destinée à te rendre heureux. »
Ah ! ces mots : « Je n'attache pas mon bonlieur à ce qui flatte la vanité », ont surpris péniblement Victor, qui répond, le l" novembre :
« J'ai cru remarquer, Adèle, que tu me croyais de l'amour-propre, et même, tranchons le mot, de la vanitv. »
11 proteste ; il veut eflfacer cette mauvaise impression, et il pense quil y réussira en se taisant sur lui le plus possible : ce qui ne lui permettra guère alors de parler de ses travaux.
Mais, aussitôt, Adèle remet une lettre à Victor, le 10 novembre, et se défend énergiquement de l'avoir jugé un vaniteux :
« Si tu étais tel, aurais-je pour toi cette profonde estime qui me fait te trouver tant au-dessus des autres hommes? Je dis seulement que tu es partial dans tes jugements. Au reste, la ténacité dans ses opinions n'est pas quelque chose de blâmable, mais il faut craindre en tout les excès. Je suis de
lionne foi; ce nesl pas, je l'civoue, ton esprit et le talent que tu peux avoir et que je ne sais malheureusement pas apprécier, qui ont fait la moindre impression sur moi ; mais ce qui te rendra toujours cher, ce qui fait que tu es le seul être sans lequel je ne peux vivre, c'est la noblesse de tes sentiments. Conserve toujours, cher ami, ton caractère, il me rend si glorieuse ; je suis si contente quand je pense que j'ai un ami qui sent et qui pense comme moi ! Je te répète ce que je t'ai dit plus haut, lorsque tu me demandes que, sans m'étourdir et avec candeur, je te dise si j'ai toujours pensé à toi. Réponds-moi avec cette même candeur : N'étais-tu pas sur de la réponse? »
Cette vie des deux fiancés, réglée par les conventions mondaines, soumise à une surveillance continue, enveloppée de contraintes qui encouragent des hypocrisies, prend un caractère parfois douloureux. L'élan naturel des épanchements est fatalement paralysé. Ce qui provoque entre les amoureux des malentendus et de fausses interprétations sur leurs sentiments respectifs. Adèle, surtout, se trouve dans une situation d'autant plus délicate que les obstacles paraissent plus redoutables et l'avenir incertain. Sa prudence, sa sagesse, sa prévoyance, se manifestent dans cette lettre à Victor :
« Sois bien persuadé que, s'il est des instants oii je n'agis pas avec toi comme je le voudrais moi-même, c'est qu'il n'y a pas de possibilité ; mais ces instants sont bien rares. Victor, songe à ma position, à ce que je me dois, à ce que je dois à
mes parents, et lu verras si je l'aime. Aurais-lii, si ta mère avait fait pour toi ce que la mienne fait pour moi, aurais-tu fait, enfin, ce que je fais pour toi en ce moment? Ainsi, je mots mon bonheur à te rendre heureux, même aux dépens de ce que je dois à mes parents, sans que je remplisse mon but. Que faut-il que je fasse? Tu me dis aussi que je te montre plus de pitié que de tendresse; ou je me suis mal exprimée, ou, s'il y a dans ce que je t'écris un endroit que tu puisses mal interpréter, c'est celui-là que tu saisis.
« Notre bonheur mutuel est dans tes mains. Ce bonheur, cher Victor, ne sera jamais ; je ne sais pourquoi, mais je ne suis pas née pour être heureuse. J'entrevois des difficultés que tu ne te dissimules pas. Quand notre destinée dépend d'un oui ou d'un non, sur quoi peut-on compter.^ Que n'aije une fortune à l'apporter? Tous les obstacles seraient levés. Adieu, Victor, j'espère te voir demain. »
Nous touchons à la période aiguë des fiançailles. Adèle a signalé clairement le double écueil : d'abord, la réponse du général Hugo qui reste douteuse; ensuite, une situation pour Victor qui assurera la vie matérielle et qui est toujours problématique. Il est donc très vrai que c'est Victor qui tient leur destinée entre ses mains. Il le sent bien, car il lui écrit, le 12 novembre :
« Tu désespères de notre bonheur mutuel et, cependant, tu dis qu'il est entre mes mains. Oui,
mon Adèle, ma bien-aimée fiancée, il y est, et je f suis sur, si tu m'aimes, d'y atteindre ou de mourir...
« Une volonté ferme fait la destinée, et, quand on a su soLilTrir, on sait vouloir...
« Il nous faudrait, en effet, si peu de chose pour être heureux, Adèle ! Quelques mille francs de rente et un oui accordé par inditTérence ou affection paternelle : voilà mon beau rêve réalisé. Crois-tu que ce soit si difficile? »
Et il répond à une plirase de la lettre de sa fiancée :
« Va, Itf es née pour êtvc hcur('ii:<e, — ou je n'aurai été bon à rien sur la terre. »
Le 13 novembre, on remettait ù Victor un billet de M. Foucher, l'avertissant qu'il verrait Adèle le soir. Sa joie est immense d'abord ; puis, elle est tempérée par cette obligation fâcheuse d'une surveillance gênante. Et, cependant, que de choses il aurait à dire à son Adèle ! et, avant tout, à rectiOer quelques appréciations sur lui (ne lui a-t-elle pas reproché d'être par- ' liai dans ses jugements?), ensuite, à lui démontrer combien elle était injuste envers elle-même, par excès de modestie, par ignorance d'elle-même (ne lui a-t-elle pas dit, dans leurs conversations, qu'elle était incapable d'apprécier le talent poétique?) Aussi, dans sa lettre du lo novembre, il lui explique ce qu'il entend par la poésie.
« En deux mots, la poésie, Adèle, c'est l'expression de la vertu; une belle àiue et un beau talent
82 LA VI K DUNK FliMiMi:
poétique sont presque toujours inséparables. Tu vois donc que tu dois comprendre la poésie ; elle ne vient que de l'àme et peut se manifester aussi j bien par une belle action que par un beau vers. Ceci exigerait de longs développements ; mais lu vois combien, dans un entretien intime, je pourrais te révéler dans ton propre «anir de trésors que lu ignores. Ce bonheur m'est encore interdit. »
Les visites de Vicier ù Adèle sont rares et soumises à une autorisalion préalable ; Victor ne peut venir que quand il est demandé. Aussi comme il est embarrassé! Suivez-le au moment oîi il entre chez les Foucher. On l'introduit au salon ou dans le cabinet du maître de la maison, il donne la main à Adèle. Il prend place sur une cliaise. On cause de banalités. Il pourrait, à la rigueur, s'en désintéresser ; mais il doit se surveiller, ne pas être trop distrait et ne pas trop regarder Adèle. Si encore la correspondance pouvait remplacer les conversations intimes qu'on lui refuse! Mais, la plupart du temps, ce ne sont que questions au.xquelles on ne répond pas, parce que les réponses arriveraient trop tardivement. Et Victor, qui est là, cloué sur son siège, se dit qu'en une heure, une demi-heure même d'intimité, il pourrait confier à sa fiancée toutes les réllexions qui lui viennent à l'esprit, et qu'il garde en cage, parce que M. le chef de bureau de recrutement joue son rôle de commissaire de police. Si par malheur, maussade, énervé, il se rapproche d'Adèle, pour lui dire un mot, ou s'il profile de la venue de parents ou de visiteurs pour s'asseoir à côté d'elle, il est épié ; puis, quand il est parti. Adèle est grondée par sa mère : et c'est la tante Asseline qui s'en mêle, en faisant un sermon sur la conduite que doit tenir une jeune fille
LliS FIANÇAlLLIiS 83
vis-à-vis d un jeune homme qui n est pas encore, aux yeux du monde, officiellement son fiancé. Alors, Adèle s'alarme; elle fait ses confidences, à Victor dans une lettre du samedi 16 novembre -.
« Comme j'ai une entière confiance en toi, je te dirai que ton retour chez nous a réveillé le chat qui dormait et qu'il faut que nous nous imposions la loi d'èlre à côté l'un de l'autre le moins possible. Tu comprendras cela facilement. Maman me fit, dernièrement, la réllexion que notre mariage était si éloigné que nous devions être en public et même devant une quatrième personne comme si rien n'existait enlre nous. J'ai répondu que cela était difficile ; et ma tante, qui a entamé cette discussion, qui, si j'ose le dire, ne la regarde pas du tout, a dit que l'on s'en prendrait à moi et qu'on n'était ainsi que lorsqu'un mariage était connu de tout le monde. Tout cela, mon cher Victor, est fort ennuyeux ; chacun doit se mêler de ce qui le regarde, mais nous ne changerons pas le monde.
« Tout cela m'a tellement ennuyée que j'ai fini par pleurer. Songe qu'il faudra ne pas me mettre à côté de toi ! Je ferai une mine à ceux qui y seront, une mine diabolique! Victor, quand tout cela lijiira-t-il? En vérité, c'est bien rude. Répondsmoi bien long sur tout cela. Je voudrais aussi, cher ami, causer avec toi de ta manière de vivre, c'est-à-dire de la distribution de ton temps ; je ne voudrais pas que tu t'habituasses à travailler la nuit : d'abord, ce doit être nuisible à la santé :
ensiiilc le jour est fait poui' travailler, el, je crois, la nuit pour dormir. Je voudrais, enfin, que tu prisses du goût pour l'intérieur : lu sens que cela est d'une grande importance pour le bonheur d'un ménage. Tu dis à cela que c'est ta vie de garçon ; j'en conviens: mais on change difficilement d'habitude : ou bien, c'est pour peu de temps. Je te paraîtrai une sermonneuse ou une radoteuse, car je l'ai dit cela plus d'une fois: mais j'ai cru que cela en valait la peine. Victor, je dois le sembler bien extraordinaire. Quelle confiance et quelle estiaie je dois avoir pour toi pour te faire ainsi entrer dans mes pensées ! Je te considère comme étant tout pour moi ; jamais je n'eus autant de confiance pour une amie et jamais autant de tendresse pour qui que ce soit; mais, au reste, tu le sais bien.
« Victor, cher ami, tout cela ne me nuit-il pas auprès de toi ? Je t'assure que j'en suis bien tourmentée. Tu es trop bon pour me dire la vérité, mais avoue que tu aurais davantage aimé une demoiselle qui aurait été ce qu'elle doit être. Si l'on te parlait d'une jeune personne qui se conduisît à l'égard d'un jeune homme comme je me conduis envers toi, que penserais-tu "? J'ai peur d'être bien coupable, et je le sais. Eh bien! tu vois, il me vient à l'esprit que, lorsque je te verrai, je ne serai peut-être pas auprès de toi. Eli bien! je ne pense plus qu'à cela, et toutes mes autres idées se sont évanouies. Je te dis tout ce que je pense : peut-être
Li:s FIANÇAILLES 8;i
t'en dis-je trop ! Mais je suis la femme, ainsi, je ^ ne lais pas de mal, et, cependant, nous ne sommes pas mariés ! Je suis vraiment et réellement malheureuse. Tout me chagrine; mais, quand je te vois, je suis si heureuse!
« Adieu, cher Victor, j'entends du monde; je t'écris en cachette sur mes genoux et à la Iiàtc; je ne sais si tu pourras lire, car j'ai une plume et surtout une encre indécrottahles ; mais, en cherchant à déchitîrer ce hrouillon, tu t'occuperas plus longtemps de moi. Adieu, cher Victor, »
Victor répond le 17 novembre, en promeltant de ne plus travailler la nuit à moins de cas extraordinaires, et il date sa lettre : « Minuit. » Mais écrire à sa fiancée, ce nest pas travailler ; il s'emporte contre la tante Asseline, qui ose lui disputer, sur huit jours, deux heures passées à côté de celle qu'il considère comme sa femme, et il s'explique sur les inquiétudes d'Adèle :
« Je ne ^uis a couer que yduvcùs aimé davantage une demoiselle qui se fût eonduite autrement, car je ne conçois pas qu'on aime plus que je ne l'aime ni qu'on se conduise mieux que tu ne te conduis, et, si l'on me parlait d'une jeune personne qui agit comme toi, j'irais haiser la poussière de ses pieds. »
Adèle devrait être rassurée ; mais, dans cette âme religieuse, les scrupules naissent, poussent, se multiplient comn>e les herbes parasites. Elle a refusé d'accompagner sa mère pour une affaire, afin de pouvoir
«6 LA VIF, d'une FE.M.MR
écrire à Victor ; c'est très mal, se dit-elle ; mais, ce qui lui semble encore plus mal, c'est qu'elle commet des infidélités envers Dieu. Voici ce que Victor apprend, le 20 novembre :
« Je te dirai, si tu me promets de non pas rire, que je suis désolée, quand je veux faire ma prière, de ne pouvoir adresser à Dieu que des oraisons de bouche et que toute mon àme soit portée vers toi ; c'est certainement une chose bien triste ; celui, Victor, qui m'a créée, qui d'un souffle t'enlèverait ton Adèle, celui qui t'a donné une femme qui t'aime, je ne sais seulement pas le remercier avec ferveur, si ce n'est quand il s'agit — lorsque je te trouve l'air malheureux — de lui demander que la paix et le boniieur soient ton partage. Je ne sais si j'ai jamais été exaucée. Me diras-tu. maintenant, que je ne l'aime pas? Prends-y garde, car je t'accuse, oui, j'accuserai ta justice.
« Tu as mal compris si tu l'es imaginé qu'on te blâmait de n'être pas assez réservé; seulement, maman trouve que nous sommes trop souvent à côté l'un de l'autre; elle craint les mauvaises langues. Ce sera toujours ainsi jusqu'à ce que nous soyons mariés; je conçois que, pour un tas de gens dont nous nous moquons, il est fort rude de se priver de quelques moments agiéables. Mais, enfin, nous ne changerons pas le monde. »
Victor avait, dans une de ses précédentes lettres, répondu à Adèle, qui doutait de son goût pour la vie
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dinlérieur ; il lui avait dit qu'il aimerait la vie d'intimité le joui' oîi il ne serait plus garçon. Adèle lui répond :
« ,)'ai élé, sans doute, injuste, dernièrement, en te reprociiant de ne pas aimer Ion intérieur. Il est des choses aux(|uclles je n'avais pas rélléclii. Il est bien naturel que la maison ne le plaise pas. Tu me dis aussi que tu désires te retrouver en famille. Hélas! tu j)ourras être avec la femme, mais je ne te rendrai pas ce que tu as perdu.
« Je tremble, je le l'avoue, lorsque je pense que j'épouserai un si jeune homme. Sans doute, lu penses réellement me rendre heureuse. Mais penseras-tu toujours de même ! Quand je songe à Ion âge, combien tu as peu vécu pour enlrer en ménage, j'ai peur que tu ne te repentes, un jour, de t'être engagé. Je t'accuse à lorl; pardonne-moi, mon ami ; Dieu m'est témoin que mon plus vif désir est de te rendre heureux. Y parviendrai-je? Et seulement, nous marierons-nous? Je t'afllige encore, pardonne-le-moi. Adieu, cher Viclor, maman revient. Ne me gronde pas. »
Victor a, en effet, le même âge qu Adèle, à un an près ; il n'a rien appris de la vie, il n'a pris contact avec le monde que pour ses travaux, il apporte une âme neuve, ayant été tenu à l'abri de toutes les curiosités, il ignore la femme, il connaît peu la jeune fille. C'est la belle flambée d'un premier amour avec tous ses enthousiasmes, toutes ses naïvetés, et celle inexpérience de
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la grande jeunesse. JN'esL-il pas loyal d'appeler les réflexions de celui qui va enchaîner son avenir?
Voilà ce que pense Adèle, et c"est fort honnête et fort clairvoyant.
Victor prend très mal l'observation dans sa lettre dti 24 novembre :
« Tu t'cdraies, dis-lu, à épouser un si jeune Jionnnc ; tu crains que je ne me repenle un jour, de i/i'rlre engagé. Etc., etc. C'est avec peine que je répète ces criiell(>s expressions. Je ne croyais pas, jusqu'ici, l'avoir donné le droit de me croire changeant.
« Tu dis que tu n'espères pas me rendre tout ce que j'ai perdu. Rélléchis un peu, x\dèle, et demande-toi à toi-même si tu n'es pas sûre d'être tout pour moi. Ce que j'ai perdu, il n'y a que toi qui puisses me le rendre; mais tu me le rendras, et au delà...
« Ce dernier mot m'est échappé, je devrais l'eiïacer peut être; mais il est trop vrai que l'amour tel que je l'éprouve est au-dessus de toutes les alTeclions et qu'une épouse est plus qu'une mère...
« Je crains quelquclois, mon amie, que tu n'aies pas tout pardonné à la mémoire de ma mère. Je voudrais qu'elle l'eût connue. Elle m'a rendu bien longtemps malheureux parce qu'elle poussait trop loin le désir de me voir heureux. Son seul tort est de ne pas avoir deviné ta belle âme... »
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Il ajoute que sa douleur parvenait déjà à vaincre sa mère, et en même temps qu'il lui répond en prose, il lui répond en vers dans la pièce : A toi.
Goûtons du chaste hymen le charme solitaire, Que la félicité nous cache à tous les yeux,
Le serpent couché sur la terre, N'entend pas deux oiseaux qui volent dans les cieux !
Mais si ma jeune vie à tant de (lots livrée, Si mon destin douteux t'inspire un juste ellVoi, Alors fuis, toi qui fus mon épouse adorée ; — Toi qui fus ma mère, attends-moi.
Non, Victor n'a obéi ni à un coup de léte, ni à un coup de nerfs, ni à un coup de foudre. Adèle se trompe. Car, enfin, il avait connu la toute petite fille, avec des jupes courtes aux Feuillantines, et il s'était épris de la jeune fille seulement plus de dix ans après; il s'était donc engagé mûrement, en toute loyauté, sans arrièrepensée, puisqu'il n'avait jamais aimé qu'Adèle. Et il l'aime jusqu'à la faire soutîrir pour la moindre chose, ce qui est bien un des signes les plus décisifs et les plus authentiques de l'amour. Ne s'était-il pas avisé de prendre au tragique un incident bien mince? Adèle était restée debout jusqu'à minuit, elle attendait ses parents, et Victor les avait accompagnés dans l'espérance de la voir. 0 bonheur ! il la voit. 0 désespoir ! il dul la quitter sans l'embrasser. Et voilà qui lui paraît intolérable, car il songe que, s'il mourait demain, un autre obtiendrait ce qui lui est refusé. Certes, il ne croit pas mourir encore, et, « cependant, qui peut lire dans l'avenir? Qu'est-ce que la santé? De quoi dépend la vie ? Qu'un homme me marche sur le pied et me regarde de travers, et qui sait oii je serai demain » ?
Adèle, à lanl d'exaltalion, oppose celte simple observation :
« J'avais cru remarquer que lu avais toujours eu pour les duels le plus profond mépris, cela m'avait fait plaisir; mais cette phrase me prouve que, si tu eh as, du moins tu n'en as pas assez pour braver un usage aussi barbare. Aller, comme cela, de sang-froid, tuer ou se faire tuer ne prouve ni pour l'un, ni pour l'autre. Il faut respecter sa vie cl celle de son semblable. Quand, pour un mot, souvent insignifiant, mais pris de travers, on risque de mettre, la moitié du temps, et presque toujours, une famille dans le deuil, il faut avoir un bien petit amour-propre pour ainsi tout lui sacrifier. Laisse-moi au moins, Victor, cette tranquillité. »
Mais Victor éprouve, à chaque instant, le besoin de se torturer; il a élé à un bal avec Adèle, il a passé une bonne soirée avec elle et l'a tenue tout près de son cœur en revenant. Il devrait être heureux. Il lui écrit, le 8 décembi'e :
« J'ai été bien jaloux et bien lourmenté. Je voudrais que tu ne t'habillasses ainsi que pour moi. Tu vois combien je suis exiravagant... Quand je te vois si jolie et si parée pour les autres, ma tête s'en va, et je ne saurais te dire quelle infernale émotion j'éprouve. Je suis si peu de chose près de tous ces jeunes gens qui dansent si bien ! »
11 devrait être, au contraire, flatté que cette jeune fille si jolie, si séduisante, l'ait distingué, qu'elle soit admirée et fêtée, qu'elle n'aime que lui seul, qui a l'assurance d'avoir bientôt tous les droits sur elle ; mais il perd la tête, et ce bal devient pour lui, pendant huit jours, une vision de cauchemar. Et, cependant, elle rassure la jalousie de Victor en lui disant qu'elle n'est pas coquette :
« Etant toujours occupée de loi et ayant une idée principale en lùle, je ne trouve pas le temps de m'occuper de mille fariboles et, surtout, de m'occuper à être trouvée tant soit peu agréable; et, d'ailleurs, quelle est l'àme un peu élevée qui cherchera à plaire sans but à une foule de gens si vils, si rampants! Je suis telle que je suis, je me moque de l'approbation des autres, et c'est seulement pour toi, pour toi mon mari, que je suis diflicile. Tu vois, Victor, si je t'aime et si je crains de te le dire. Quelle confiance et quelle estime dois-je avoir pour toi pour ne pas craindre que tu ne tires avantage de tout ce que je te dis !
« Je crois, cher ami, que je deviens mauvaise ; sais-tu que je ne me fais presque plus de scrupule et que je l'écris sans remords? Tu m'as tant dit de fois que je suis la femme que je finis par le croire. Gronde-moi, je l'en prie, beaucoup; je le mérite. Oui, Victor, je t'écris sans remords ; ne me méprise [)as, je t'en sup^ilie, en faveur de mon aveu Quand ma pauvre mère a le dos tourné et qu'elle me croit au travail, je prends la plume en cachette et
je la Irompe. Victor, aiirais-Lii fait cela '? Tu n'oseras pas me dire no?i. Mais ma tendresse pour loi est mon excuse el ma franchise doit me servir auprès de toi, Victor; vraiment, je me désole. An moins, j'avais la consolation de me le reprocher, et, à présent, je nai que celle de me reprocher mon peu de scrupule; pardonne-moi, excuse-moi, et dis moi (jue malgré cela, je serai ta femme. Mais c'est à maman que je dois des réparations. Je porte dans mon cœur toutes ses bontés ; que ne puis-je l'en récompenser ! »
Victor avait va Adèle chez elle le 1:2 décembre, et il reçoit d'elle une lettre le li. La conversation en famille avait été assez animée, et le langage du jeune homme avait troublé les assistants et elle-même :
« .l'avoue que j'ai été elfrayée de ton langage dliier soir. J'ai aussi pleuré. Quelle intolérance ! Tu serais bourreau s'il n'y en avait pas ! Toi, mon ami, mon Victor 1 Je ne puis supporter une telle idée. Celte phrase m'a frappée. Cher ami, conduisons-nous bien et laissons à Dieu le soin de juger les hommes. Les morts, les potences, tout cela est épouvantable et m'a consternée. Quel sera mon sort? je n'en sais rien. La soirée d'hier m'a laissé une impression qui s'ellacera difficilemenl. Toute ma famille, je ne te le cache pas, a été etîrayée. Mais, Victor, j'ai répondu que tu ne pourrais que bien agir et que tu serais bon et indulgent pour ta femme. »
LKS FIANÇAILLES 93
Qu'a pu dire Mctor? Car, enfin, il n'étail guère Ihomme des potences, il l'a prouvé. Bourreau ? Pourquoi et contre qui? Cette phrase de la réponse de Victor, datée du même jour, 14 décembre, minuit et demi, nous éclaire :
« Gonçois-lu tout ce qu'il y a d'injurieux pour nous deux à mêler des idées d'adailère à noire mariage ? »
Evidemment, Victor a dit qu'on devrait pendre la femme qui tromperait son mari, et il reconnaît, aussitôt, dans sa lettre, que, tout en ayant soutenu les véritables idées de morale, il s'est laissé entraîner à prononcer une phrase violente, il la déplore ; et il ajoute :
« Que ii'as-lu entendu les railleri.es dont j'étais l'objet, parce qu'à des gens qui m'avaient demandé .si je ne luerau pas ma femme surprise en adullvre, j'avais repondu simplement que ce serait moi que je tuerais! »
Adèle appelait avec ferveur le dénouement, qui devait mettre un terme à toutes ses misères. Elle écrit,le 21 décembre :
« Dis-moi quand je me marierai... avec toi. Yoilà une drôle de question pour une demoiselle. Mais ne liausse pas les épaules et rcponds-moi.
« Je t'aime, je L'admire, je te respecte et je t'embrasserai quand je serai Ion épouse. »
Victor lui répond le 24, après avoir passé, le 23, chez l'oucher une soirée qui la enchanté :
LA Ylli U UNE FEMJIK
« Tu es pour Ion Victor un ange, une fée, une muse, un èlre qui n'a d'humain que ce qu'il en faut pour rester à la portée d'un être terrestre et matériel tel que celui dont tu daignes partager le sort et la vie. »
Victor, dans une de ses précédentes lettres, se plaignait encore d'être traité par la famille de sa fiancée comme un étranger, « un exilé ».
« Quand je vais chez toi, tout me gène, tout m'observe, il faut me contraindre, me dissimuler et nul être ne porte plus difficilement que moi un masque et une enirave. »
Mais Adèle devrait être encore bien plus embarrassée ; et, cependant, elle ne dissimule pas sa joie lorsqu'elle le voit, au risque de provoquer des remontrances :
« Je fus un moment piquée de ce que toutes mes avances se réduisaient à zéro, et alors je sentis combien une jeune personne doit être réservée et concentrée. Tout cela me lit beaucoup de mal. Tu me dis, dans ta dernière lettre, fl'ôtre franche, de ne rien te cacher. Je fais plus que cela, cher Victor, et souvent je me le reproche; mais je t'aime tant que je te fais lire dans mon àme, et tu dois t'apercevoir qu'il m'importe peu qu'on voie en public à quel point je t'aime. Et, cependant, doit-on oublier son sexe, doit-on oublier que la réputation dune jeune personne tient à l'opinion que le monde a
LES FlANr.AILLES Vo
d'elle? Et je me mets au-dessus de tout cela. Je dois avoir tort. Une bonne conscience ne suffit pas. Je prends des résolutions très sages, celles de dissimuler. Mais, quand tu es là, toutes mes belles résolutions se sauvent à grands pas ; ensuite, je t'avouerai que je suis charmée de faire voir aux autres à quel point je tê distingue et combien ils sont au-dessous de toi. C'est une petite satisfaction peu charitable ; et je le prie de m'en gronder. Il me semble que les autres doivent me trouver quelque chose quand ils pensent que je serai ta femme. Tout cela est pure vanité; mais, ce qui est encore plus certain, c'est que tout l'univers n'est l'ien aupi'ès de toi et que je demande tous les jours pardon à Dieu si je l'oublie pour penser à toi. »
Les deux amoureux supportaient mal toutes ces contraintes. Mais, pour calmer Adèle, Victor lui répétait sans cesse :
— Ne te souviens-tu donc pas que je suis Ion mari?.
Et il ajoutait, dans sa lettre du 21) décembre :
« Quand nous serons unis, chère amie, ce sera toi qui m'inspireras, toi que je consulterai sur tout ce que je ferai, et c'est ainsi qu'après t'avoir dû mon bonheur, je te devrai encore ma gloire, si j'y suis appelé. » '
Ce n'était pas là une vaine phrase de rhétorique. L'événement la justifiera, comme on le lira plus loin.
L année se terminait par des mots tendres, le mot de toutes leurs lettres :
« Je t'aime. Tu es mon mari. — Tu es ma femme. »
L'année 18^:2 s'ouvre par une querelle, le mercredi '2 janvier. Ce n'est pas une querelle d'amour, mais plutôt d amour-propre, à propos de littérature. On est là en famille, chez les Foucher. On parle de Chateaubriand. On ne devait pas en dire grand bien, car Victor prend, aussitôt, la défense « du seul homme en France qui, selon lui, mérite l'entliousiasme ». Il estjeune, ardent, convaincu, et il admire, ce qui n'est pas l'ordinaire défaut de la jeunesse. Adèle le trouve trop absolu dans ses jugements (ce qui est la loi commune des jeunes gens) et elle lui dit adieu très froidement. C'est déjà grave; mais, ce qui est plus grave encore, c'est qu'elle s'est rangée du côté des contradicteurs de Victor; ce qui lui vaut ce reproche, dans la lettre du 1 janvier :
c( Il est vrai de dire que j'ai rarement le bonheur de le voir de mon avis... Il semble qu'il suflit qu'une vérité passe par ma bouche pour être une erreur à tes yeux... »
Et, pour prévenir l'accusation de péché d'orgueil, il ajoute :
« Quand l'amour remplit tout un èlre, l'orgueil n'v trouve pas aisément place. Je ne lai pas toujours, il est vrai, montré une très profonde estime pour le commun des hommes. Ma conscience ne me dit point que je suis plus qu'eux, mais que je ne suis pas comme eux. »
Il n'en regrette pas moins de contrarier les opinions d'Adèle :
(' Quand nous serons unis, je m'éclairerai toujours de tes avis, je n'agirai jamais sans t' avoir soumis mes actions, car tu rts l'instinct de tout ce qui est noljle. »
Le lendemain, il avait reçu ces mois d'Adèle :
« Nous avons mal commencé l'année, cher ami ; tu m'en as voulu et, certes, je n'étais pas coupable ; je suis si malheureuse quand tu es fâché contre riioi ! Sois persuadé que si, quelquefois, je fais quelque chose qui te déplaît, c'est que je ne puis faire autrement. »
Ces derniers mots expliquent pourquoi elle s'est unie aux contradicteurs de Victor; car, enfin, elle ne croit qu'en lui, elle n'a confiance que dans ses jugements, elle le considère comme étant au-dessus des autres hommes ; mais on lui a reproché de se ranger toujours du côté de Victor ; on lui a dit que Victor était trop intolérant dans ses idées, et, alors, elle a espéré qu'en le contredisant, tout en pensant probablement comme lui, elle l'amènerait à cesser la discussion ou, tout au moins, à en tempérer l'ardeur. Mais, au fond, ces petites controverses ne passionnent pas Adèle outre mesure, et elle se souvient que Victor, dans une lettre du 21 décembre, lui a parlé longuement de la jalousie, sous prétexte qu'elle avait accepté le bras d'un étranger et qu'il lui avait posé celte question :
«Si tu me rencontrais, moi qui suis un homme,
98 LA VIR D l'NE FEMME
donnant le bi'as à une jeune fille, à une femme quelconque, cela te serait-il indifférent? Réfléchis. Si cela t'est indifférent, je suis perdu : tu ne m'aimes plus. »
Comme on le voit, Adèle a médité pendant près de quinze jours, car nous sommes dans les premiers jours de janvier et voici le résultat de ses réflexions :
« Tu me demandes si, te rencontrant et donnant le bras à une femme, cela me donnerait de la jalousie? Le premier moment serait pénible; mais la réflexion viendrait, et je penserais que lu ne peux me tromper, mais que tu peux avoir de l'estime pour toute autre femme, que tu peux rendre justice à son mérite, à ses agréments, mais que tu n'aimeras jamais que ton Adèle.
c( J'aurais plus de raisons d'être jalouse que toi, car, si un homme m'offre le bras ainsi qu'à maman, puis-je refuser quand maman me dit de l'accepter, quand je ne puis, sans être insolente, le repousser ? Je suis assez contrariée de l'idée que je pourrais te le donner et changer un grand ennui en un grand bonheur. Au lieu que toi, mon ami, tu es libre d'offrir ou de ne pas offrir ton bras à quelqu'un (je parle en général), et alors j'aurais beaucoup plus de raisons que toi de me plaindre. Tu dois bien l'apercevoir, cher ami, combien je passe sur les bienséances pour toi, combien je me fais remarquer, combien même je me fais gronder; fout cela m'est indifférent et le
bonlieiir d'être près de toi me compense bien au delà.
« Je vois avec peine que tu m'écris que tu me trouves charmante. Sûrement, je n'ambitionne que ton sulTrage ; mais, Victor, je suis la femme la plus ordinaire qui existe; je dis ce que je pense, tu t'en apercevras un jour, et alors tu m'aimeras moins et cela fera mon malheur. Je te le dis, je ne suis rien qu'une femme qui t'aime, rien autre chose.
« J'ai dans ce moment, mon ami, du chagrin. Je m'aperçois que maman m'aime beaucoup moins qu'autrefois ; elle est bonne, parce qu'elle ne peut être autrement, mais elle est froide et interprète mal toutes mes paroles. Elle me gronde vraimentbeaucoup. Ai-je mérité mon sort? Je le crois, car elle aurait pu prétendre à toute ma tendresse et je vis pour toi. J'aime maman ; mais la tendresse que J'ai pour toi est tellement au-dessus ! Et, d'ailleurs, l'amour filial et l'amour qu'on a pour son mari sont deux choses différentes, ou, plutôt, deux choses dont l'une n'est rien et l'autre tout. Ne crois pas, mon ami, que maman ne soit rien pour moi. Je donnerais tout pour elle ; je la respecte, je lui dois tout, et, cependant, ingrate que je suis, je la quitterais pour aller avec toi. De grâce, ne méprise pas une femme qui aime mieux un homme, avant d'être mariée, que sa mère. »
Adèle s'était tirée' avec beaucoup de bon sens de la
question un peu extravagante, mais excusable pour un amoureux, que Victor lui avait adressée sur la jalousie. Elle l'apaisait, du même coup, en lui révélant les sentiments les plus profonds de son cœur, en le plaçant au-dessus même de sa mère.
Elle avait reçu les vers de Victor : A toi.
« Je n'ai pas oiiljiié do te remercier de tes vers, ils sont cliaTmants. Je ne m'y connais pas, mais ils mont fait pleurer. Ne me dis pas plus en vers qu'en prose que je puisse jamais t'oublier, te délaisser. Serais-tu en prison, dans un cachot, dans tous les endroits les plus horribles, que je te suivrais partout. Tous les obstacles ne seraient rien pour moi, et ton Adèle s'attacherait à toi quand bien môme tu t'y opposerais.- Et que croistu que soit la vie? Elle n'est quelque chose qu'autant qu'on la parcourt avec quelqu'un qui sait vous la faire aimer, vous y faire attacher quelque prix, et, pour moi, un tombeau oi!i je serais avec toi serait le ciel pour moi. »
Depuis le 20 avril 1 819, où Victor et Adèle s'avouaient leur amour, il s'était écoulé deux ans et huit mois, puisque nous voilà au début de 1822.
L'attente paraissait cruelle surtout pour le jeune homme, qui se voyait refuser, malgré le temps écoulé, quelques heures d'intimité avec celle qu'il considère comme sa femme. Aussi devient-il de plus en plus nerveux et irritable. Les Foucher ont joué uu jeu dangç reux en consentant à des fiançailles conditionnelles et occultes. Ils avaient cette excuse que l'avenir n'était pas assuré et que, d'ailleurs, le général Hugo n'avait pas
LKS FIANÇAILLES 101
donné son consentement. Mais, d'autre part, Victor pouvait s'étonner que, les Eoucher lui ayant ouvert leur maison, l'accueillissent avec moins de bienveillance qu'un étranger. Adèle, qui est équitable, prend la défense de ses parents; car, si Victor est revenu, c'est parce qu'elle a arraché de la faiblesse de son père cette faveur. Elle s'en explique très nettement, le 7 janvier :
« Tu me dis toujours que je t'aime moins que lu ne m'aimes, et, cependant, je me trouve heureuse de remplir tes moindres désirs. Tu t'étonnes que l'on trouve ridicule que lu sois à cùlé de moi; mais réllécliis, cher ami, et tu verras quelle est la position de mes parents. Je vais remonter à une époque uii peu éloignée. Tu to rappelles qu'il y a neuf mois, mes parents étaient décidés à ne pas te laisser venii'cliez nous. Ils avaient^ pour cela, de bonnes laisons en disant que notre mariage était si vaguer qu'il était peu sage de te présenter chez nous comme le prétendu de leur fille; comme j'attapliais mon bonheur à ce que tu vinsses, je sollicitai mes parents, leur disant qu'il ne fallait pas te regarder comme un homme ordinaire, que tu n'étais pas semblable aux autres. A force de demandes, j'obtins la seule chose qui pouvait me toucher.
« Je te parle de tout cela pour l'expliquer ce qui a, je crois, refroidi maman à mon égard, et môme un peu papa. Mes parents, voyant notre union incertaine, et ne voulant pas revenir sur une chose qu'ils ont accordée, s'en prennent un peu à moi ;
ils sont trop bons et trop généreux pour m'en parler ; mais quelques paroles m'ont prouvé qu'ils ont quelque chose à me reprocher.
« Je vois aussi, mon Victor, lorsque je ne m'étourdis pas, à quel point notre mariage est peu probable. Tu comprends la position de mes parents, ils ne voient rien de fixe, et se repentent (tout ceci n'est que conjectures) d'avoir fait ma volonté. Pour moi, cher ami, tu connais ma façon de penser ; rien ne pourra me détacher de toi, aucun obstacle, aucune volonté, rien au monde; je le suivrai partout. Espérons, cependant, que tu ne te trouveras pas dans ce cas-là et que je pourrai accorder mon amour avec mon devoir. Dis un peu à ta femme quel est ton espoir; dis-lui si lu n'espères rien ; sois franc avec elle comme elle l'est avec toi. Je ne suis pas une enfant, j'ai du courage ; ainsi parle-moi de tes alTaires sans ména- '2:ement, comme à ta meilleure amie., Je n'enlends rien aux affaires ; je ne puis te donner aucun conseil, mais je saurai ce qui est.
(. Je te demande, sur tout cela, une longue réponse. Je t'ai parlé de choses qui m'ont beaucoup coûté, parce qu'il faut sortir de ma sphère et I te dire combien tu m'affliges lorsque tu me dis que je ne t'aime pas autant que tu m'aimes. Quand une jeune fille dit à un jeune homme qu'elle laime ; quand elle lui dit qu'elle le suivra partout; quand elle lui dit qu'elle n'est pas une seconde sans penser à lui; quand enlin, elle
manque ù ses parents, à son devoir, par celte même raison, si elle n'aime pas ce jeune homme autant qu'une femme peut aimer, cette jeune fille est bien méprisable. Ainsi, cher Victor, lorsque tu me dis que je ne t'aime pas, c'est comme si tu me disais que tu me méprises. Oh! si tu savais combien je t'aime, je ne crois pas que tu te mettrais en parallèle avec moi ; s'il fallait donner ma vie, tout ce que j'ai de plus précieux, pour toi, et que cela le fît seulement plaisir, je no balancerais pas un moment, ayant la conviction que tu ne me demanderais pas quelque chose qui me déshonorerait à tes propres yeux.
« Voici une longue lettre, mon ami ; répondsmoi très long, car les moments qui sont employés à lire tes lettres sont autant de moments de félicité. »
La situation devient assez grave. D'une part, les l'^oucher s'impatientent de ne voir rien venir; d'autre part, Victor s'irrite d'être tenu toujours en suspicion. Adèle est bien obligée de ramener son fiancé aux sévères réalités et de lui parler des questions matérielles; malgré toute la répugnance qu'elle en éprouve, elle sait bien que son bonheur est à ce prix. Victor, dans sa lettre du 8 janvier, veut bien descendre jusqu'à ces misérables détails, puisque la destinée ne lui a pas garanti celte indépendance qui lui permettrait de s'abandonner paisiblement à ses rêves d'amour. Mais, au fond, ce qu'il redoute le plus, c'est de ne pas obtenir le consentement de son père et il n'ose pas le lui demander.
104 \.\ VIR 1) UNR FEMMC
« Que nous l;uil-il pour ùlre heureux, chère amie? Quelques mille francs de revenu et le consenlcnient de mon père, voilà tout. De quoi peuton s'alarmer ? »
Et, là-dessus, Victor s'engage dans une longue dissertation sur la carrière des lettres, contre laquelle on a inspiré à Adèle une prévention peu fondée. 11 a confiance en lui, il est sûr de se créer une position ; le rang militaire de son père lui donne le droit, dit-il. de se présenter comme l'égal de tout le monde ; il doit à quelques essais bien faibles les avantages et les inconvénients d'une renommée précoce. On veut bien lui dire qu'il est appelé à il ne sait quelle éclatante illustration : mais il se croit fait pour le bonheur domestique. Aussi aime-t-il mieux trouver, en travaillant, des moyens d'existence, que de les attcTidre de la bienveillance des puissants. Cependant, pour obtenir son Adèle, il est prêt à abandonner les projets et les rêves de toute sa vie et à suivre un état nouveau. 11 pense qu'il aura quelque bien de son père et il ne doute pas de son consentement. Mais il craint que les impatiences des Foucher n'aient comme résultat une séparation ; si ces garanties d'avenir ne suHisent pas, voici ce qu'il fera :
« J'irai ciiez tes parents et je leur dirai : « — Vous m'avez rendu bien heui'eux en me permellanl de voir votre Adèle. Lorsque vous m'avez accordé de vous-mêmes ce bonheur, je m'étais résigné à y renoncer pour un temps. Je ne sais pas si j'aurais vécu longtemps sans !a voir; mais j'aurais essayé, et, avec l'espoir de la posséder un jour, j'y serais peut-être parvenu. Aujour-
UiH FIANÇAII.IJiS lOo
d'imi, vous paraissez doiilcrde mon avenir. Adieu, vous ne me reverrez qu'avec un sort indépendant et le consentement de mon père, on vous ne me reverroz plus.
« ("est ce que je suis décidé à faire, Adèle, le lendemain du jour où tes parents m'auront montré la crainte de compromettre ton avenir en l'unissant au mien. »
Cet amour-propre, cette susceptibilité, cette menace d'une rupture provisoire bouleversèrent Adèle qui lui .adressa quelques rétlexions amères dans sa lettre du 12 janvier :
« Lequel de nous en l'ait davantage pour l'autre? Tu ne me sacritierais pas Ion amour-propre un peu froissé et moi je le sacrifierais mes parents. As-tu réfléchi à cette phrase, et à ce que lu dirais à papa dans le cas où il te ferait entendre que mon avenir est compromis ? La réponse que tu prépares n'est pas généreuse. Je te le répète : si mes parents t'ont laissé venir chez nous, c'est a ma sollicitation. Aussi, crois-tu qu'il soit noble de leur reprocher la faiblesse qu'ils ont eue pour moi? S'il faut peu de chose pour éveiller ta susceptibilité, il faut aussi peu de chose pour me rappeler que je suis fille. Prends-t'en à moi, Victor, si tu crois que mon ascendant auprès de papa t'ait mal léussi, et ne dis jamais que mes parents en sont cause.
« Au reste, j'ai ajouté que tout ce que je le disais
106 LA VIE d"iNE femme
ne pouvait être que des conjectures. J'avais cru pouvoir causer avec toi librement, te dire ce que je pensais : j'aurais été heureuse de savoir ce que tu faisais, de te parler de toi, de te dire que, quelquefois, tu te trompais dans ta manière de voir, d'être la première à t'admirer dans ce que tu as de vraiment admirable, enfin d'être ton amie. Mais j'ai vu qu'une jeune personne doit rester dans sa coquille ; j'ai essayé un moment de lever le voile qui me cachait mon avenir lié au tien, je le baisse de nouveau, et je te promets de ne jamais te parler de tes affaires. Seulement, tu aurais dû avoir égard à lout ce qu'il m'en a coûte de te parler d'affaires auxquelles je suis Irop intéressée pour avoir mes aises; j'aurais dû rélléchir que ma position envers toi, mon sexe, et tout ce qu'une jeune personne se doit à elle-même, devaient me faire prendre le dessus. Mes parents sont assez généreux pour ne rien dire de leurs griefs ; au reste, ils ne me parlent jamais de toi qu'en bien. Ce n'est que dans la crainte qu'ils ne se repentent de m'avoir écoulée que je le faisais ces confidences. Pardonne, Victor, si je t'offense, je causerai toujours avec toi comme avec mon àme. Je vais retomber dans la même léthargie qu'auparavant; tu retrouveras toujours la même Adèle, dévouée. Que ne suis-je, pour un moment, ce que je ne suis pas ! Je te dirais de ne tengager dans aucune démarche à cause de moi. dans la crainte que tu n'interprètes mal ce que je viens de te dire.
« Mais, si tu étais malheureux, mon ami, je serais tout pour toi, je ne te quitterais jamais; sois malade, jamais d'autres n'approcheront de toi. Et tu me dis que je t'aurai bientôt oublié ! D'après quoi me juges-tu '? Et comment prouveraistu ce que tu avances? Va, ne crois pas que je sois faible, j'ai une volonté bien déterminée ; je suis à toi, et nulle puissance ne pouri'a m'en détacher. Tu dois ajouter toi à ce que je dis. Les circonstances ne changeront rien à ma manière de voir et de sentir; ce que je te dis est d'autant plus certain que je t'en fais l'aveu au moment où je pense que notre union présente des difficultés immenses, -urtout si tu es dans Tintenlion de laisser venir les (■vénements; mais, comme je n'y puis rien, je ne l'en parlerai plus.
« Adieu, cher Victor; que tout ceci soit mon dernier rabâchage; je te verrai ce soir; tu me trouveras toujours le même visage ; je t'ai dit ce que je pensais. Adieu. Encoi'e une fois, ne trouve rien qui prouve que je me sois refroidie envers toi, car lu ne sauras jamais à quel point tu es aimé. »
Victor répond, le 13 janvier. La lettre d'Adèle lui paraît « bien amère et bien généreuse ».
« Puisque tu me prives de les avis, je ferai tout ce que tes parents voudront... Trop de précipitation près de mon père perdra toul, peut-être, je le
crains; mais je souscrirai à un désir qui est une loi pour moi. »
Et ce sont des paroles désespérées :
« Ma vie aura élé couronnée par un beau rêve dont je ne sortirai que pour entrer dans un sommeil où l'on ne rêve plus. »
Et il annonce que tout va finir et se rompre de soimême :
« Je n'aurai pas la douleur de prévenir une rupture nouvelle. Elle se fera par mon père dont j'aurais eu le consentement dans un an et dont j'aurai le refus dans trois mois. Cepczidant, tes parents ont raison, et ton sort ne peut rester plus longtemps compromis. Il faut savoir oii l'on va. Il faut que tu puisses songer à un nouvel établissement, te préparer un autre bonheur. >■>
Victor demandait un an pour obtenir le consentement de son père. Pourquoi ce délai? C'est qu'il espérait s'être créé une situation indépendante par quelques succès dans les lettres.
Trois jours après avoir reçu cette lettre, Adèle était souffrante. Le jeudi 17, elle allait à un bal avec Victor, mais elle avait dû rester étendue sur un lit, dans une chambre à côté du salon où l'on dansait. I^e samedi 11), elle était remise, et Victor, oubliant, à la suite de cette alerte, toutes ses sombres prévisions, ne lui parle que de ce bai et d'un autre encore, le jour de l'enterrement de sa mère, lorsqu'il l'avait vue danser, ignorante.
Mis FIANÇAILLES lO'.l
d'ailleurs, du malheur qui accablait son Victor, et elle lui répond à ce sujet, le !2i janvier :
« Oli ! si j'avais pu m'écliapper de celle danse infernale, je serais allée me jeter dans tes bras, et, si j'avais su le malheur qui venait de l'arriver, rien ne m'aurait retenue. Mais j'ignorais tout. Et combien n'ai-je pas pleuré celte malheureuse soirée ! Tandis que tu étais si malheureux, ta femme était censée s'amuser. Si, du moins, j'avais pu te consoler, si j'avais été avec toi, peut-être aurais-tu supporte avec moins d'amertume ton violent chagrin. Mais en voilà assez sur ce sujet, qui rappelle une époque si horrible pour toi et rouvre mes yeux aux larmes. Je suis seule un moment, mon ami, et je voudrais que tu fusses près de moi. Que de choses je te dirais! El lu es loin de moi ! Comme tu es barbare quand tu dis que je ne l'aime pas ! Tu sais bien le contraire. C'est un supplice pour moi quand je te vois du chagrin, et j'aimerais mieux passer sur toutes les convenances que de te laisser partir sans te voir content. »
Victor est profondément touché, et, celte fois, il est animé d'héroïques résolutions :
« Oui, Adèle, tous les moyens pour arriver à ce but, je les saisirai avec joie, à quelques dures conditiotis qu'il faille l'obtenir ; [)ourvu ({u'ellcs soient convenables, elles me paraîtront douces. Je ne vais
rien négliger pour assurer au plus vite mon indépendance et la tienne, j'aurai le consentement de mon père, ou je lui rendrai la vie qu'il m'a donnée ; mais j'aurai son consentement. »
Adèle l'a conquis par sa douceur, sa mansuétude, ses larmes. Aussi, le 25 janvier, Victor, désespéré il y a douze jours, et annonçant sa mort probable succédant à la rupture, entrevoit un avenir souriant; il a obtenu des promesses du ministère, il a l'espoir d'avoir une place de deux ou trois mille francs et aussi des revenus littéraires. C'est la perspective de jours heureux sous le même toit, dans la même chambre, c'est la vie sereine avec peu d'amis et beaucoup d'amour. Le rêve a succédé au cauchemar, le bonheur est proche, on peut le saisir presque, puisque la réussite des projets est imminente. On ne se demandera plus si on s'aime, on s'aimera sans témoins, avec le ciel dans le cœur.
Comme Adèle doit être fière, car c'est grâce à sa volonté, à son énergie, à sa décision, à sa hardiesse à affronter quelques petites colères que le dénouement approche, et, dans une lettre reçue le 26 janvier, faisant allusion au succès possible des démarches, elle lui écrit:
« Je te verrai ce soir, cher ami, cette idée me remplit de joie. Il y a huit jours, j'étais encore plus heureuse, car je t'avais vu deux fois. Quand te verrai-je toujours? L'époque en est bien indécise, mais qu'importe! J'espère qu'elle arrivera. Combien tu te donnes de mal pour rendre notre union possible, cher ami ! Combien celte idée empoisonne
LRS FIANr.AIM-ES 111
toutes celles qui me sont chères et que j'ai tant de plaisir à méditer. Mais aussi, Victor, comme je te récompenserai de toutes tes peines ! Hélas ! que puis-je, si ce n'est de t'aimer? Aussi, es-tu si i3on que tu te contentes de cela. Le sort des femmes est à plaindre d'être si dépendantes, de ne pouvoir rien l'aire par elles-mêmes. Elles n'ont qu'une âme et ne peuvent en offrir davantage. »
Victor a été à l'Odéon, le 30 janvier, pour soutenir une pièce royaliste. Adèle lui écrit le jour même :
« Ne te fais pas casser le cou. Sois prudent. Mais l'avis parviendra trop tard. Cependant, je pense que l'Odéon te verra sortir comme tu y es entré et que tu penseras à moi tout en faisant du tapage. »
Adèle, constatant que sa recommandation arrivera trop tard, garde ce mot pendant trois jours et avec sa candide inexpérience des choses du théâtre, elle ajoute, à la date du samedi :
(( J'ai une petite querelle à te chercher. On m'a dit que tu devais aller à l'Odéon pour tâcher de faire réussir une pièce royaliste; mais il me semhle que, si cette pièce est bonne, elle n'a pas besoin de cabales ; et, d'après ta manière de voir, je ne puis penser que lu l'aurais applaudie, eût-elle été bonne ou mauvaise. Au reste, je parle comme une aveugle qui voudrait juger des couleurs; mais je te dis ce que j'ai pensé en songeant que tu y allais
112 LA VIE d'lNK femme
pour la soutenir. Je uc sais si Je me suis bien exprimée; mais voici ma manière de voir; je pense qu'une bonne pièce n'a pas besoin de soutien et qu'on doit la laisser tomber si elle ne vaut rien. »
U candeur !
Les jours sécoalaient sans laisser prévoir une solution prochaine et les Foucher, assez las d'entendre les commérages peu bienveillants de leur entourage, espaçaient les visites de Victor, tout en recommandant à leur fille une réserve quelle observait et qui lui valait les reproches de Victor. Aussi, un beau jour, voyant Adèle hésiter à s'approcher de lui, il la gourmande un peu rudement. Elle a du chagrin, il reconnaît son tort, il veut se faire pardonner, il l'embrasse. Elle se fâche, elle le repousse, il rit, elle est honteuse, elle pleure. Le tableau n'est-il pas charmant ? La scène nest-elle pas d'une puérilité exquise ? Mais cette révolte d'Adèle pour un baiser ne marque-t-elle pas une époque, peutêtre une éducation ? Croit- on qu'une jeune fille de notre temps, fût-elle la plus chaste, la plus pudique, la plus ombrageuse et la plus religieuse des jeunes filles, se serait accusée à son confesseur d'un baiser donné par son fiancé après deux ans et neuf mois de fiançailles ?
A'ictor répond, le 10 février ; il est très ému, il lui demande pardon :
« Hier, cependant, lu m'as fait un peu légèrement un reproche bien 5; rave : je riais pendant. que tu pleurais I Non, Adèle, je ne te donnerai pas d'explicaliotis amères, j'imposerai silence à tout
LKS fian(;ailm:s 113
ce qui se révolte chez moi à une pareille accusation. Mon Adèle adorée, puis-je t'embrasser sur le papier? »
Le même jour, 10 février, Adèle écrit :
« Je Tui tourmenté sans en avoir l'intention, mais je méritais de Findulgence, et n'as-tu pas été un peu rude lorsque, après m'avoir demandé si je voulais venir m'asseoir près de loi, j'y suis venue un peu tard, il est vrai? Si j'avais suivi mon penchant, j'y aurais été tout de suite ; tu m'as parlé avec un ton qui m'a lait rentrer en moimême. J'ai eu bien du chagrin. Je vais te voir dans une demi-heure ; peut-être arriveras-tu à moi avec un visage fâché. De grâce, ne me fais pas ce chagrin, car rien au monde ne m'afflige plus que de m'apercevoir que tu m'en veux. Il est vrai, hier, je me suis mal conduite; mais j'étais dans un tel état que, vraiment, je méritais quelque pitié, et puis j'ai cru m'apercevoir que tu ne prenais, aucune part à ce que j'éprouvais, et, vraiment, lu as bien ri. Si lu me voyais maintenant, tu me verrais encore bien affectée : je ne sais pas ce que j'ai, mais je n'en puis plus; j'ai tant de chagrin ! Hier, quand je me suis laissée embrasser, aussitôt une tristesse s'est emparée de moi. Victor, sans doute je fais mal. »
Et revenant sur ce fameux baiser qui l'a bouleversée, elle ajoute, en posl scriplum :
114 l.\ VIR DUNE FEMME
« Tu haussais les épaules avec raison et cela m'a accablée. .le sais bien que je suis extraordinaire, lu ne sais pas quelles sont mes soulTrances. Je te dis toujours que je n'en parlerai plus et je t'en parle sans cesse. »
Adèle avait évité de reparler ii Victor de ses atTaires, de ses démarclies, de ses «spérances de réussite : ces sortes de conversations l'embarrassaient. Et, cependant, les questions matérielles tenaient tout en suspens, et puis les bonnes langues marchaient.
(c I']h bien? Et .M. Victor, que fait-il ? On le disait un jeune homme de valeur. 11 ne produit plus rien. N'est-il pas un peu mou, un peu paresseux? Ne vous renseignet-il pas sur ses projets, monsieur I^oucher? Car, enfin, il ne suffit pas qu'il courtise votre fille. C'est un jeu dangereux si son avenir n'est pas assuré. »
Adèle était mise fidèlement au courant de tous ces propos, .\ussi elle écrit, le lo février :
« Je voulais te dire, cher Victor, que je serai heureuse de savoir comment lu emploies ton temps. Je ne doute pas le moins du monde que tu ne l'emploies très convenablement; mais tout ce qui t'occupe m'intéresse. Ne vois, je t'en prie, dans cette question, que ce seul motif. J(> voulais encore le dire que souvent (tout autre que maman) l'on me confiait la crainte que tu n'aies pas le goût du travail. Tu vois que je suis franche; ne m'en, veux pas, je t'en prie. Je suis loin de croire cela. Je n'écoute pas de pareils discours qui ne sont dictés que par l'envie de nuii'o ; mais, cependant,
EL
voilà six mois que probablement lu n'as pas perdus, mais que, sans doute, tu aurais pu mieux employer. Combien il m'en coûte de te parler
. d'aiïaires de ce genre ! Mais c'est nécessaire, car c'est par ce moyen seul que nous. pouvons parvenir à nous réunir. Je suis femme, je ne peux rien; mais je réiléchis à tout, et, je le vois, rien
' n'avance.
(c Cher ami, tu ne te fâches pas, n'est-ce pas ? ïu devines mon motif, et, si ce n'était pas indispensable, je ne t'en ouvrirais pas la bouche. Mais c'est parce que je désire l'appartenir que je trouve des choses effroyables avant d'y arriver. Je dis toujours que je prends ton rôle, cela est vrai ; quelquefois, cette pensée m'humilie. Mais je dois
I tout te dire, et c'est ce que je fais. Victor, réfléchis,
] et tu verras tout ce que nous avons à craindre et, d'un auti'e côté, à quel point il est connu que tu crois m'épouser ; et, pour te dire la chose plus clairement, à quel point la chose est avancée et, en môme temps, éloignée. Ne t'étourdis pas, et médite, et tu concevras quels sont mes tourments. Comment veux-tu qu'on croie que tu m'aimes et que tu désires m'épouser, quand on présume que tu ne fais rien pour cela?
« Je t'en ai trop dit sur ce sujet, cher ami, et jamais je ne te dirai trop combien je t'aime et quels sont mes tourments et mes inquiétudes sur l'avenir. Si tu te fâches de tout cela, jamais je ne te parlerai de les alTaires, je t'assure. Si lu voulais
mo faire plaisir, tu causerais avec papa de ce qui nous regarde, de tes intentions. »
Fallait-il qu'Adèle fût poussée dans ses derniers retranchements pour parler à Victor de son travail et de ses affaires, elle qui avait juré de ne plus aborder ce sujet ! Aussi, comme elle s'entortille dans ses ptirases, comme elle se perd dans un labyrinthe de précautions oratoires enveloppées de mots tendres. On s'impatiente en haut lieu. 11 faut calmer M. Foucher, le rassurer en l'éclairant. Grosse difficulté, car Victor n'est pas dans des relations bien familières avec M. Foucher. N'écrivait-il pas, tout récemment, à Adèle :
« Ton père n'est pas toujours avec moi ce qu'il devrait être ; il n'est ni cordial, ni affectueux avec moi, qui voudrais tant l'aimer puisqu'il est ton; père ; à ma confiance illimitée il repond par une froideur décourageante. Sa conduite envers moi prouve qu'il connaît peu mon caractère. Il saurait qu'auprès de moi une marche franche réussira toujours mieux qu'une marche calculée. »
Voilà, assurément, de bien mauvaises dispositions pour aborder M. Foucher.
.Vdèle avait remis sa lettre le lo février, à Victor. Il lui répond, le 16 :
« Loin de me fâcher, ta lettre m'a fait bien plaisir, comme toutes celles que tu m'écris avec un accent de tendresse et de vérilé. »
Et il consent volontiers à entretenir M. Foucher de ses affaires ; et, d'abord, il donne l'emploi de son temps
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pendant ces six derniers mois. 11 lui parle d<; son roman llan d'Islande, dont elle a été l'inspiratrice en mai 18"21, puis de son malheur, la mort de sa mère, puis de la reprise de son travail, d'un Rapport académique terminé en novembre, de son ode sur la peste pour l'Académie des Jeux Floraux en décembre, puis en janvier, d'un projet de comédie sur le roman de Walter Scott: le château de Keniiworlh avec Soumet, et dont il a terminé les deux premiers actes'.
Et, comme Victor tient à se justifier du péché de paresse si complaisamment invoqué par les commères, il revient, le 21 février, sur ses travaux, il veut les communiquer à Adèle pour qu'elle les juge selon sa conscience, non selon l'opinion des autres.
Adèle répond, le "l'ô février. C'est une petite personne méthodique. Lorsqu'elle commence une broderie, une tapisserie, ou quelque dessin, elle le poursuit et elle l'achève; elle n'aurait pas l'idée d'entreprendre plusieurs ouvrages en même temps, et elle applique cette règle aux œuvres littéraires. En quoi elle se trompe. Combien d'écrivains, par leur nature d'esprit, leur goût ou leurs obligations, sont astreints à conduire divers travaux parallèlement ! Victor Hugo fat de ceuxlà. Mais on a deviné le mobile qui la guidait. Si Victor commençait tant de romans, de tragédies, d'études, de poésies, il ne pouvait, n'en achevant aucun, en tirer un profit matériel immédiat, et elle lui adresse une longue lettre qu'il a entre les mains le samedi 23 février :
« Tu me demandes si je suis con tonte de la manière dont tu as employé ton temps. Gomment voudrais-tu que je ne le fusse pas? Je suis bien persuadée que lu aimes l'élude, car sans cette con-