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Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie

ParadoL.Il y a en ce moment une secousse incontestable. Les murs de Paris sont remplis d'affiches où chaque candidat, de quelque parti qu'il soit, dit son mot, et l'anarchie est dans les rues. La protestation de Persigny contre l'élection de Thiers n'a pas paru heureuse pour le gouvernement. Cette peur du Burgrave montre sa faiblesse et le pays devient brave, ne craignant plus.

«... J'ai rencontré un de ces dimamches soirs, chez Auguste, M. Viguier, un des anciens professeurs de mes lils, en disponibilité maintenant à cause de ses opinions républicaines, toujours épais et rougeaud. Sa grosse main a pris la mienne ; il m'a dit ma bonne aventure et mon caractère, Desbarolles, son ami, l'ayant initié à la chiromancie. Ma ligne de chance serait fort belle si elle n'était assombrie par des signes inquiétants. J'ai l'esprit agité, plus d'intelligence que de volonté, et plus faite pour le mariage des âmes que pour celui des corps. Cependant je ne hais pas le monde Bréda, mais ma raison contient cette tendance légère.

« Vous ne me désirez donc pas que vous ne me demandez pas?

« J'ai écrit à Lamartine à l'occasion de la mort de sa femme. C'est un grand talent et un vieux souvenir.

« Samedi. — Je suis allée hier soir, avec Charles, en pèlerinage place Royale. Je l'ai revue souvent, depuis que je l'ai quittée, dans mon sommeil, avec ses arcades trapues et les hautes fenêtres de

notre loçrement. J'ai retrouvé mon rêve assombri par la réalité. Nous avons suivi les arcades. J'ai reconnu au coin de la rue des Minimes, le pâtissier où mes enfants achetaient des gâteaux, à côté le loueur de livres, et à l'angle de la rue de TEcharpe le café d'autrefois. Nous avons passé devant l'Institution Jauffret dont rien n'est changé à l'extérieur. Nous nous sommes arrêtés à cette petite porte ouverte si souvent pour moi, et j'ai songé à M. et M""" Jauffret disparus, et à tout ce renouvellement étranger pour nous maintenant. Un cimetière m'eut semblé moins triste.

« Victor Pavie, qui a interrompu quelques instants ma causerie, me quitte. Il était accompagné de son fils et de son gendre, un aspirant notaire. Notre vieil ami qui n'est point changé, quoique blanchi, a conservé cet enthousiasme inquiet et de latTection pour nous, malgré la difîérence d'idées que nous avons mutuellement évité d'aborder, »

Le livre de M""' Victor Hugo paraissait le 16 juin. Elle allait repartir pour Guernesey, une douloureuse surprise l'attendait au retour.

Le 18 juin, sa fille Adèle quittait brusquement Guernesey avec M""^ Evans, disant qu'elle allait rejoindre sa mère à Paris, et le lendemain elle écrivait qu'elle était chez miss Lister près Hampton-Court. Victor Hugo, d abord un peu étonné, n'avait pas attaché une plus grande importance à celte fugue. Adèle avait près de trente-trois ans, et se croyait en droit d'user de son indépendance ; elle avait été chez des amis en Angle-

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terre; sans doute ce devait être une absence de courte durée. Mais lorsque M""" Victor IIu^o rentra à Guernesey avec son fils Charles le !2 juillet, elle n'y retrouva plus sa fille.

Sans laisser soupçonner ses inclinations, Adèle aimait un jeune officier anglais. Voilà pourquoi elle ojsposait un refus systématique aux partis qui lui étaient proposés ; elle savait que son père voulait la marier à un compatriote, elle t:raignait un refus. L'officier reçut l'ordre de s'embarquer avec son régiment pour Halifax. Elle le suivit. Brusquement elle écrivit à ses parents pour leur annoncer son mariage avec l'officier.

Cette nouvelle fut accueillie avec stupeur. Victor Hugo eut un mouvement de révolte. M'"" Victor Hugo, bonne, indulgente, compatissante, essaya d'apaiser son mari, et forte d'un amour maternel qui excuse toutes les faiblesses des enfants, elle eut avec Victor Hugo une conversation où se révèle son admirable abnégation.

Nous avons trouvé dans les papiers de famille quelques indications sur cette conversation; en résumé M""^ Victor Hugo dit à son mari :

« Adèle était libre, elle n'a blessé aucune loi humaine en épousant celui qu'elle aimait, pcut-èlre aurait-elle pu nous montrer plus de confiance, mais si nous pouvons lui adresser ce repcoche, n'a-t-clle pas de reproches à nous adresser? Sa vie n a-t-elle pas été sacrifiée auxj-igueurs de la politique ? Ces rigueurs elles-mêmes n'ont-elles pas été accrues par le choix du lieu de l'exil? Pendant que tu remplissais tout ton devoir, remplissions-nous le nôtre vis-à-vis de notre enfant? N'a-t-elle pas eu une existence malheureuse ? Ne

lui était-il pas permis de chercher un refuge dans sa détresse, de faire sa vie? Tu es indulgent, tu es généreux, et ta me comprends. Les chers enfants ont comme nous leurs entraînemenls, nous avons peu de temps à vivre, accomplissons jusqu'au bout notre tâche de bonté. »

Victor Hugo sétait laissé attendrir : et afin d'expliquer le départ de sa fille, il avait laissé annoncer dans les journaux le mariage et le départ des époux pour la Nouvelle Ecosse au mois d'octobre.

Hélas ! à cette époque, lintelligence de la pauvre jeune fille était déjà troublée. Victor Hugo et sa femme apprenaient que leur fille sétait embarquée pour Halifax, où l'officier allait prendre garnison, mais que le mariage n'avait jamais eu lieu.

Ils s'inquiétèrent alors sérieusement de cette équipée. Victor Hugo et ses fils incriminèrent la conduite de l'officier jusqu'à douter de sa délicatesse. M""' Victor Hugo fît résolument tête à l'orage : avant de condamner, il faut se renseigner, écrire à l'officier, écrire à Adèle, écrire même aux personnes qui l'hébergeaient. Ce sage conseil fut suivi, et ce fut François-Victor Hugo qui conduisit Tenquète. H apprit parles braves gens chez qui Adèle logeait, quelle vivait seule, parlant peu, ne recevant aucune visite, menant une vie claustrale. H écrivit à l'officier en le mettant en demeure d'expliquer sa conduite ; il reçut une réponse très courtoise qui ne laissait aucun doute sur le triste état mental d'Adèle ; jamais cet officier ne lui avait demandé sa main, il n'avait appris son départ et sa résolution que trop tard pour en avertir les parents. A Halifax il s'abstenait de la voir; il l'avait seulement fait prier, par deux fois, de rentrer dans sa famille ; il terminait en affirmant n'avoir jamais manqué aux lois de 1 honneur et n'avoir

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jamais encouragé les espérances de M"'' Adèle Hugo ; il se mettait d'ailleurs à l'entière disposition de la famille au cas où elle croirait, que, grâce à son intervention, cette malheureuse jeune fille se déciderait à retourner à Guernesey.

M""' Victor Hugo écrivit à sa fille lettres sur lettres, la rappelant auprès d'elle, toute prête même, malgré ses soixante ans, à entreprendre ce grand voyage pour la ramener ; mais les réponses qu'elle recevait révélaient, en dépit de quelques réponses, très lucides, un trouble mental inquiétant ; elle ne voulait pas qu'on vînt la chercher ; elle dissuadait sa mère de faire ce voyage qu'elle déclarait d'avance inutile ; elle affirmait du reste qu'elle reviendrait bientôt, laissant comprendre que celte vie calme lui plaisait ; elle accusait régulièrement réception de la pension que son père lui faisait, dépensait peu, vivait isolée, confiante dans son espoir, tout entière à son idée fixe et assurée qu'à force de patience et de persévérance ell-e finirait par épouser celui qu'elle aimait ; par moments elle s'illusionnait,«et se croyait réellement mariée.

Par son insistance, M""^ Victor Hugo parvint enfin à arracher la promesse d'un retour prochain ; la date en était arrêtée, fixée irrévocablement... et ajournée sans cesse. Trois fois, on crut qu'elle allait revenir.

Adèle avait été, depuis la mort de Léopoldine, la grande, la chère occupation et préoccupation de j^jme Victor Hugo ; elle laissait, par son absence, un immense vide dans sa vie. La mère attendait toujours fiévreuse, inquiète, l'heure bénie où elle reverrait son enfant.

Elle ne devait jamais la revoir.

DEFINIÈRES ANNÉES

En 18G4, M'"*^ Victor Hugo, trop malheureuse de l'absence prolongée d'Adèle et ne pouvant s'accoutumer à vivre à Guernesey sans elle, se décida à partir pour Paris où elle devait séjourner plusieurs mois.

Des écrivains célèbres avaient projeté d'organiser pour le 23 avril une fête à Foccasion du trois centième anniversaire de la naissance de Shakespeare, et la présidence avait été décernée à l'unanimité à Victor Hugo. Un banquet au Grand Hôtel était arrêté. — Et comme le président, étant en exil, ne pouvait y assister, on avait décidé que le fauteuil destiné à Victor Hugo resterait vide. M""' Victor Hugo donne sur les préparatifs du banquet des détails intéressants.

Dans sa lettre du 12 avril à son fils François-Victor, on lit :

« J'avais commencé une lettre, mon Victor, où je te disais ce que les journaux vous diront demain : la présidence de ton père à la solennité que Ton prépare ici ; lu es du Comité en compagnie de noms célèbres \ Les journaux ne mentionnent pas]

1. Parmi les meiubres du comité, on distingue Auguste Bar-: hier, Berlioz, Alexandre Dumas, Jules Favre, George Sand, Jules!

les commissaires au nombre desquels sont Auguste et Meurice. Ils s'eflacent et n'ont d'autre ambition que de mener la chose à bonne fin. Une sous-commission est nommée pour l'organisation de la fête. Plusieurs questions sont déjà résolues. Le banquet aura lieu au Grand-Hôtel et la souscription est de dix francs. Le déboursé est modeste. Il le faut à la portée de toutes les bourses. Le président étant absent, son fauteuil, maintenu au couvert, restera vide. La question est de savoir si la police sur ce point et sur d'autres n'interviendra pas. Qu'elle agisse ou non, l'elTet sera excellent. On a agité si on devait admettre les femmes au banquet. J'ai donné mon avis, et dit qu'étant en principe pour l'émancipation de la femme qui, dans mes idées, est régale de l'homme, je voyais pourtant un écueil, le cas donné, dans leur introduction. Admettant môme que le choix des femmes ne choquât pas les bienséances, j'ai dit qu'il fallait compter avec les préjugés, que leur présence ôterait du sérieux à la manifestation et que j'étais déterminée, quoi qu'on résolût, à m'abstenir. Il y a eu, dans la dernière réunion, une très vive discussion à ce sujet. On a décidé, non sans lutte, que les femmes seraient exclues du banquet. Il aura lieu à trois heures. Puis on se transportera du Grand-Hôtel au théâtre de la Porte Sainl-Mar-

Janiii, Tli. Gautier, Lefîouvé, Litlré, Michclel, Leconto de Lislo, Paul M(!urico, Auguste Vacquerie, Eugène Pellclan, Henri Rocljel'orl, Laurcnt-Picliat, Louis Ulbacli.

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tin où VHamlet de Meurice et quelques fragments d'autres pièces de Shakespeare seront représentés, M'"^ Sand, absente, ne pourra être. du banquet, mais elle a écrit une lettre faite pour être lue et qu'on lira. J'ai dîné chez Robelin avec Dumas qui est pour quelque temps encore à Paris. Il a été charmant et requiert l'honneur de lire la lettre que doit envoyer mon mari, Ghampfleury avait été chargé de demander à Guizot et à Villemain leur nom pour le festival et Ulbach d'aller voir Lamartine, Guizot a dit qu'ayant refusé d'aller au jubilé de Londres, il ne pouvait être du jubilé de Paris. Villemain a critiqué le choix des membres du comité; il en eût été pourtant s'il y avait trouvé les noms de Viennet et de Lebrun, mais en l'absence de ces deux représentants des lettres, il croyait de son devoir de rester à l'écart.

« Lamartine a dit que, vivant depuis plusieurs années isolé, il avait pris depuis son deuil le parti absolu de la retraite. Hors ces trois illustres, on a rencontré chez tous le plus chaleureux empressement.

« Lacroix est entré hier chez moi avec un exemplaire du livre ' de ton père. Moi de me ruer sur le livre. — «11 n'est pas pour vous, Madame. — Pour qui donc? Il me semble que je dois être servie la première. — Les journaux, Madame, ne sont pas galants et cet exemplaire leur appartient. »

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