‹ La vie d'une femmeChapitre 41 sur 48 · William Shakespeare · texte numérisé non relu

William Shakespeare

« Voilà Auguste et Lacroix qui s'installent devant ma table, mutilent le pauvre livre, mettant les feuillets coupés sous enveloppe.

« Cette lettre, mon Victor, est en déshabillé, comme une femme au saut de lit qui ne se montre qu'aux siens. Aussi mon bavardage n'est-il que pour toi. »

Le gouvernement ayant interdit la fête, M""" Victor Ilugo donne, dans sa lettre du !2l avril, ces détails à son mari :

« Auguste, cher ami, a reçu la lettre que tu adresses au comité. 11 nous en a donné lecture. Elle est fort belle et fort habile. Le banquet étant interdit, elle va paraître dans les journaux et on lui donnera le plus de publicité possible. Auguste est en course pour cela et je t'écris à sa place. C'est samedi dernier qu'a été discutée, eh conseil des ministres, la question du banquet. B... n'a pu supporter l'idée du fauteuil vide, et il a été décidé que le banquet ainsi que la représentation n'auraient pas lieu. Le ministre de l'Intérieur a dit à Vaillant qui l'a dit à Camille Doucet, lequel la redit à Fournier, qu'ordre était donné de suspendre les répétitions. Le lendemain, un agent du ministre de l'Intérieur a été au Grand-Hotcl, et a dit au directeur qu'il eût à fermer ses salons aux souscripteurs du banquet. La nouvelle, reproduite par les journaux, fait grand effet. Meurice a été hier chez son typographe qui lui a dit que ses ouvriers

étaieiil forl montés, qu'il les écoulait parler, que l'un d'eux disait à ses camarades : Est-ce que nous ne ferons rien et laisserons toujours le souvernement maître de tout ?

c( Le correspondant de Vlllustrated, accompagné d'un dessinateur, est allé chez Meurice pour lui demander deux cartes d'admission ; le vrai banquet étant celui de Paris, il n'irait pas à Londres, et le journal aurait pour image le festin du Grand-Hôtel . Le fauleitil vide dont on ménagerait TefTet donnerait à la gravure un caractère visionnaire. Pierre Petit avait eu de son côté l'idée de photographier le médaillon de Shakespeare qu'il aurait entouré des médaillons d'Eschyle, d'Homère, de Dante et du tien. Il comptait en tirer autant dépreuves qu'il y aurait eu de convives qui devaient, d'après les probabilités, être environ six cents. On comprend que ce banquet splendide et presque sans précédent ait inquiété le gouvernement. Il est vrai que ce n'est guère meilleur pour lui de l'avoir interdit que d'avoir laissé faire. Les commissaires sont maintenant occupés à dégorger leur gousset ; ce qui n'est pas petite chose, car il leur faut courir après les souscripteurs pour leur rendre leur or.

« Victor est un vilain. Je lui ai donné des détails sur la manifestation. Il ne m'a pas répondu. Guernesey est bien silencieux et il n'y a de bavard que mon cœur. »

Après rinterdiclion du banquet français, un groupe

voulut organiser un banquet anglais au Grand-Hôtel, jyjme Victor Hugo donne, le 26 avril, la suite de cet incident :

« Le banquet des Anglais, quoi que prétende le Constitutionnel, n'a pas eu lieu, cela parce que le directeur du Grand-Hôtel a dû répondre qu'il n'y aurait pas nn Français à la fête. Or le gargotier ne pouvant demander aux convives leurs passeports, lesquels d'ailleufs sont supprimés, a éconduit les Anglais.

«... C'est Meurice qui, le premier, a eu lidéc du banquet et du fauteuil vide. Auguste a trouvé la pensée touchante et a mis à son exécution la plus grande ardeur. L'appui ne lui a pas manqué. Un noyau d'adhérents s'est vite formé. Les plus chauds et les plus actifs ont été Laurent Pichat, Ulbach, Pagnerre, Parfait, jMario Proth, Rochefort, les comédiens (j'en passe et des meilleurs).

« ... Il a fallu beaucoup d'intelligence, de suite et de zèle pour mener à bien l'afTaire que je considère, dans son résultat, comme ayant pleinement réussi. Le lieu des réunions en particulier n'a pas été chose commode. Auguste et Meurice s'etîaçant et étant par trop des nôtres, on ne pouvait se réunir chez eux, et les réunions étant une mauvaise note pour la police, il fallait attendre une ouverture. Charles de Vauriat d'abord a olfert sa maison, et on s'est retrouvé ensuite chez Parfait et chez Pagnerre. Mon petit Emile a été merveilleux, aide de camp d'Auguste, il s'est dépensé sans

mesure et a fait ce qu'Auguste n'était pas tenu de faire personnellement. Je donne ces détails pour que nous nous souvenions au besoin. S'il est bon d'oublier le mal, il est plus doux encore de garder mémoire du bien.

" Lamartine a dit à Lacroix qu'il trouvait le livre de mon mari superbe et incritiquahh, qu'il en dirait sa pensée dans un de ses entretiens littéraires. Emile Deschamps qui avait fait imprimer son toast pour le banquet s'est présenté samedi au Grand-Hôtel oîi il s'est cassé le nez. Il est accouru chez moi tout penaud et m'a remis son imprimé avec prière de l'envoyer à Guernesey. Il m'écrit , pour me rappeler la commission et il ajoute : a Je viens de lire la noble et magnifique lettre de Victor Hugo à l'occasion du jubilé de Shakespeare et j'en suis ravi comme tout le monde. » Mon mari fera bien d'écrire un mot à Emile Deschamps.

« Auguste a été avant-hier au banquet des conférences de la rue de la Paix. Le banquet était . présidé par Garnier-Pagès qui a porté un toast à ■ mon mari. Mahias a porté le suivant à Victor et pour clore le festin a récité \q.s Abeilles^. Emile me lit le livre de mon mari. Je suis éblouie et débordée par cette grandeur et cette ascension de la pensée. C'est le voyage dans le plus splendide des idéals, el il faudrait être surhumain pour être à la hauteur de celte œuvre surhumaine.

\. Le Duiiiledii unpcrial. (Les Cii.xti.mentsK

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« Si mon esprit est en fête, mon cœur est triste, car le silence que vous gardez ajoute à notre douloureuse se'paration. Je vis avec des absents oublieux, et c'est une faiblesse dont je vais essayer de me guérir. »

A la fin de mai, M'"'' Victor Hugo avait loué pour elle et pour son fils François-Victor un appartement meublé à Auteuil; et après avoir habité Paris, puis Auteuil, elle s'était enfin installée à Bruxelles. Ses fils .étaient le plus souvent à Paris et à Bruxelles, et son mari était à Guernesey tout entier à son œuvre. Elle allait donc là où elle pouvait retrouver des amis. Et puis elle avait un projet, c'était d'attirer Victor Hugo à Bruxelles, le lieu de résidence préféré, pour bien des raisons : d'abord on n'était pas loin de Paris, ensuite on pouvait recevoir les Parisiens plus disposés à venir à Bruxelles qu'à Guernesey ; et enfin son mari se remettrait un peu en contact avec le monde. Elle y tenait parce que, à son gré, il s'isolait trop et resserrait le cercle de ses relations. Et puis elle avait une arrière-pensée, elle voulait réunir sous le même toit tous les siens qui étaient dispersés ; mais elle cherchait en même temps à concilier les convenances de chacun. Cette résolution était justifiée par le départ de sa fille, ce qui lui rendait le séjour à Guernesey insupportable.

Elleditdoncmomentanémentadieuà Guernesey, mais elle rêve toujours etquand même de reconstituer le foyer que des événements d'ordres divers avaient désagrégé. Elle vante à son mari son nouveau logis et lui adresse un appel qu'elle rend encore plus pressant par sa cordialité et sa bonne humeur.

Dimanche, 'Jl janvier [I8i)(>\.

« Jo le tends la main celle fois encore, cher

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grand ami, ce qui pour moi ressemble assez à une pénitence. Le pensum des comptes terminé, je laisse parler mon cœur qui est triste loin de toi. Vraiment tu devrais nous venir promplement. Je ne vois pas ce qui te retient maintenant à Guernesey. Il me semble que tu peux facilement terminer ton volume de théâtre près de nous. Si tu tardes trop je prends le bateau, j'entre à Ilauleville et je te dis : « Me voilà ! » Je gênerai ta vie, mais ce sera ta l'aute puisque tu te refuses à charmer la mienne. Tes fils, il faut bien les compter aussi pour quelque chose. Ils ont besoin de toi, vois-tu. Le père absent, c'est "rame absente, et puis tu auras une jolie maison, avec un mobilier de ton goût. Un corps de logis pour loi, avec une grande pièce où tu pourras faire tes mille pas^ penser, rêver, et nous sentir à tes côtés. Tu seras enfin avec nous et chez toi. -Si bien chez toi que tu auras ta sortie particulière. Si j'étais jeune et jalouse, je verrouillerais la porte qui te laissera des libertés dangereuses, »

M""' Viclor Hugo avait bien choisi son heure pour appeler son mari auprès d'elle. Les Travailleurs de la mer étant achevés, Paul Maurice et A. Vacquerie en corrigeaient lesépreuves à Paris. Victor Hugo n'était plus retenu pour une œuvre de longue haleine exigeant la retraite. Sans doute il songeait à la publication de volumes de théâtre et notamment du rZ/ea/re en //^er/(^'. Mais M""' Victor Hugo pensait qu'il pourrait en poursuivre l'achèvement à Bruxelles ;^etpuis les Travailleurs

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(le la mer devaient paraître prochainement, et Victor Hugo serait là pour en surveiller la publication. Elle ne connaissait rien du nouveau roman ; ce qui la chagrinait un peu, elle qui, d'ordinaire entendait la lecture des œuvres de son mari ; mais elle ne pouvait pas trop se plaindre puisqu'elle n'était pas revenue à Guernesey, depuis le départ de sa fille; ses fils également ignoraient le roman. Mais elle avait été renseignée par Auguste Vacquerie.

Une discussion avait eu lieu entre, Victor Hugo, ses éditeurs et ses amis Paul Meurice et i\. Vacquerie au sujet d'un avant-propos qui devait précéder le livre.

C'était le chapitre préliminaire, VArchipel de la Manche. M'"" Victor Hugo avait été hostile à la publication de l'avant-propos au moins dans la premiè.re édition, et elle donnait, pour Justifier son opinion, des raisons empreintes d'un ferme et clairvoyant bon sens.

La mort de son frère l'avait profondément affectée, mais elle envisageait la vie avec détachement, ayant comme un pressentiment que sa fin était proche ; jusqu'au dernier moment elle s'intéressa à l'œuvre de son mari ; elle fait part de ses impressions à Paul Meurice :

Bruxelles, 10 février [1806.] ô h'is, lUii' lie rAstrunoniic.

« Vous savez sans doute, cher ami, que je viens de perdre mon frère aîné et subitement'. J'ai pleuré et pleure toujours ce vieil ami de mon enfance qui me devance de si peu dans la tombe. J'ai bien besoin de mes amis pour me relever et adoucir ma tristesse. Mon fidèle Auguste a été des

■1. Victor l'ûuclier, mort le 3 lévrier d'une attaque d'apoplexie.

meilleurs dans cette douloureuse circonstance et m'a tendu sa main fraternelle. Nous nous écrivons très souvent et régulièrement. Dans la lettre que je reçois de lui à la minule il me parle des Travailleurs de la Mer dont vous avez l'obligeance de corriger ensemble les épreuves; il m'en dit ses impressions toutes favorables au livre, et me communique aujourd'hui la vôtre qui n'est que la confirmation de son jugement, si éclairé. Vos deux opinions nous sont précieuses et c'est de la lumière que vous nous apportez, car nous ne connaissons pas un mot des Travailleurs, Dans l'obscurité où nous sommes, il nous semble que V avant-propos que vous regrettez serait mieux placé au point de vue de l'art, de l'œuvre définitive dans les éditions suivantes qu'à son apparition. Vos regrets ont raison, et tout lecteur d'élite sera de votre avis. Mais les Travailleurs sont du roman et s'adressent à la foule. Elle cherchera dès les premières pages une émotion et trouvera une description. Tant mieux si la lecture l'intéresse dès l'abord, tant mieux, tant mieux si, en poursuivant, elle est subjuguée et empoignée ; tant mieux si depuis la première ligne jusqu'à la dernière ligne elle ne peut s'arracher du livre. Et puis songez au désaccord du premier volume, qui sera très gros dune addition do cent pages, avec les suivants. Mon mari traqué par les valets de lettres de B. . . n'a pour se défendre que les masses. Quelle bonne fortune pour eux de déclarer le livre ennuyeux par la longue digres-

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sion du début! vous savez que les critiques ennemis sont de l'avant-garde et ont les premiers la parole. Mon mari a compris lui-même l'écueil d'ouvrir le livre sur le chapitre les Iles de la Manche ; c'est en partie pour ce motif qu'il l'ajourne aux éditions suivantes. Je soumets et nous soumettons bien entendu notre jugement au vôtre. Mais réQéchissez toutefois que la - concentration d'intérêt au point de départ du roman est le plus sur élément du succès.

« J'hésite presque, dans mon insuffisance, à vous envoyer cette lettre. Je me mêle là de questions où ma pauvre intelligence est peut-être déplacée. J'ai pour me couvrir et m'absoudre mes fils dont je suis l'interprète, à défaut de plus compétent.

« Souvenirs à M'"" Meurice et à vous du meilleur de mon cœur.

« Adèle Victor Hugo. »

M""' Victor Hugo souffrait des yeux depuis plusieurs années. En 1866, sa santé était gravement altérée, elle entrevoyait sa fin, elle en parlait avec sérénité, et si parfois elle exprimait le regret de partir bientôt, c'est parce qu'elle était arrivée, disait-elle, à une heure où elle appréciait, dans leur plénitude, les grandes œuvres : « Je vais partir au moment où l'intelligence me vient. » Il n'y avait dans cette confidence niaff"ectation, ni hypocrisie : le voisinage d'un homme de génie lavait conduite tout d'abord à s'amoindrir, à se méconnaître, à exagérer encore une modestie qui était une de ses pa-

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rures. La fréquentation durable d'hommes illustres l'avait amenée, eu développant ses dons, à être plus juste envers elle, à se mieux connaître ; elle avait joué un rôle considérable, mais volontairement obscur dans la vie de Victor Hugo ; elle s'était appliquée à ne pas le laisser paraître et à ne pas le laisser deviner. Celait la supériorité de l'homme auquel elle avait associé sa destinée qui avait obscurci la claire vision de sa valeur ; mais elle avait toujours goûté et elle goûtait encore plus vivement la lecture des belles œuvres. Aussi en dépit de ses pauvres yeux malades, comme elle se passionne pour les Travailleurs, de la mer, dans ces trois lettres adressées à son mari :

Bbnanchc 25 février [1866].

« Lacroix m'a envoyé hier ton livre dans Taprèsmidi. J'ai caché mon trésor pour qu'il ne me fût pas enlevé. Je me suis, aussitôt le dîner, réfugiée dans ma chambre. J'ai allumé ma bougie coiffée de son capuchon vert. Jai coupé soigneusement le premier volume et lu ta dédicace à Guernesey touchante et fière. Le début du roman est enchanteur. J'ai aimé immédiatement Gilliatt si mal vu des crédules et des ignorants. Tu abordes la superstition des anciens temps avec une légère et douce ironie qui me semble un aspect nouveau de ton génie. Mes yeux, par je ne sais quel miracle, ont lu d'abord très nettement. Ils se sont obscurcis et j'ai forcément corné le livre à la fin du chapitre où tu expliques le rêve, non à la façon des tireuses de. cartes, mais avec la perception de ton cervoaui

surhumain. Tu fouilles et extirpes les entrailles du mystère de ton vigoureux forceps. Tu éclaires et formules en termes souverains ces visions nocturnes que les penseurs mômes n'entrevoient que vaguement. C'est suprême. J'étais, malgré mon aveuglement, si fort tentée de rouvrir le roman, qu'afin de pouvoir m'y remettre aujourd'hui, je l'ai porté à Charles, sûre qu'il ne le lâcherait pas de la soirée.

« Il est triste pour moi d'être à la fin de ma vie au moment où j'apprécie^ dans leur portée, les grandes œuvres, et de mourir quand l'intelligence me vient. Console-moi. »

11 mars.

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