Paul Foucher
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Samedi, '22 juin [/<SVj7].
« Je voulais l'écrire hier, cher grand ami, sous Timpressioii de la représenlalion qui n'a été qu'une longue et frénétique ovation.
« L'élan des bravos élait donné par un groupe assez nombreux d'étudiants, placés à l'amphithéâtre et ils eussent écharpé quiconque eût murmuré. Aussi il n'y a pas eu apparence d'opposition. Il y avait dans leurs cris réitérés de : Vive Victor Hugo ! de l'amour et de la tristesse de ton absence. Voici un détail louchant : un étudiant nommé Mirpied demande à Auguste dans une lettre louchante de lui faciliter l'enlrée du théâtre, oii il se rendra le soir de la représentation avec dix-huit camarades. La demande était grosse, Auguste prend des informations et sait seulement que le jeune homme était inscrit sur le registre de l'Ecole de médecine. Comme il l'avait vu et lui trouvait l'air honnête, il lui promet les places demandées. La veille de la représentation, M'" Favart dit à Auguste qu'elle sait de bonne source qu'il y a parmi lesdils étudiants des cléricaux forcément hostiles. Auguste fait venir M. Mirpied, s'explique avec lui et se rassure devant rattitude et les paroles du demandeur. C'est de celle phalange q-tie sont sortis les plus ardents applaudissements. M. Mirpied, qui est allé voir hier Auguste, lui a dit du ton le plus pénétré : doutez-vous encore de nous maintenant?
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« Le succès a été si écrasant que les critiques en ont subi l'influence et la presse est généralement admirable. Kmile va mettre demain à la poste pour Guernesey tous les journaux qui parlent d'//e;'/?rtn/. 11 paraît que la location est assaillie. Bochet, qui est d'une agence où on fait commerce de billets, me dit qu'on a vendu pour la représentation de ce soir deux stalles de galerie 300 francs. Comment va se passer cette soirée? A merveille probablement. J'y serai présente et vais reprendre le chemin de ma baignoire.
« Thierry était un peu inquiet, au point de vue de la durée à'Hemani, de l'excès d'enthousiasme, car on a crié : Vive le grand proscrit ! Mais le général Vaillant lui a dit ou fait dire qu'il était content de la soirée. Thierry s'est très bien conduit. La pièce est de tout point très bien montée, les petits rôles très bien tenus, et le théâtre s'est mis en frais ; M"^ Favart, que j'ai été féliciter dans sa loge, m'a priée de te dire qu'elle te devait la plus belle soirée de sa vie.
« Remercie Auguste auquel tu dois tant. Tu as sans doute reçu ce matin une dépêche que j'ai fait envoyer hier matin à une personne qui habite Londres et qui a dû la mettre immédiatement à la poste à ton adresse. »
La duchesse d'Abrantès écrit à M"'" Victor Hugo au sujet de cette reprise :
« Je ne puis vous dire combien je suis peinèe de
ne pas vous voir ainsi que votre mari ! Dilcs-moi donc quel jour vous venez dîner avec moi et les enfants. Je vous aime d'une si tendre et bonne amitié que je ne crois pas dire trop en vous appelant ma fille, car j'en ai pour vous l'affection, ainsi que pour Victor. Nous comptons déjà notre amitié par années, ce n'est plus un jour. Nous n'avons pas eu une seule tempête, de ces orages qui lais- sent bien revenir le beau temps, mais on a été malade du mauvais, et l'on s'en ressent. C'est comme une blessure qui est cicatrisée. La cicatrice fait mal. Eh bien, nous, nous n'avons jamais eu de torts à pardonner, si ce n'est ?7ioi, qui, pour le dire en passant, devrais me fâcher de vos longues absences.
« Oh ! quelle belle joie pour les amis de Victor que cette reprise d'Herna?ii! J'étais malade; mais en recevant la loge, j'ai tout oublié. J'ai fait emmailloter mes deux enfants qui dînaient avec moi, et moi dans une robe de chambre fourrée, nous sommes allés tous les trois dans votre bonne petite loge.
« Quel plaisir j'ai eu à revoir Heniani\ J'écris à Victor aujourd'hui tout exprès pour lui dire mes impressions. Oh! que c'est beau! que c'est admirable ! Je me rappelle toujours la première de toutes les représentations d'Hernani. Et vous si belle, si jolie, si parfaite, couronnée de roses blanches, et si lumineuse de votre bonheur !... Tenez, je ne vous connaissais ni l'un ni l'autre
alors, et c'est la vue de celte expression qui venait éclairer votre beau visage, et puis ce talent de Victor, tout cela me donna la volonté ferme de vous connaître tous deux. Ce fut alors que je vous écrivis, c'est-à-dire à lui, et que je vous connus tous deux. Et c'est depuis lors que je crois quelquefois avoir deux enfants de plus.
« Vos livres sont tous prêts. Venez dîner avec moi, vous les emporterez. J'avais eu la tentation daller vous demander à déjeuner et puis j'ai été surmenée d'ouvrage et par là à la chaîne.
« Adieu, je vous embrasse tendrement et y> veux mon jour.
« Tendresses aux enfants.
jjme Victor Hugo rentra à Bruxelles. Tous ses vœux avaient été exaucés. La reprise à'Hernani avait été un grand triomphe. Sans doute la politique s'y était un peu mêlée ; comment aurait-on pu empêcher la jeunesse frondeuse de ne pas acclamer le proscrit en même temps que le poète'.' Mais la solennité avait eu surtout un caractère littéraire.
Victor Hugo venait rejoindre sa femme à Bruxelles le 19 juillet. Le 25 juillet avait lieu le baptême de son premier petit-fils Georges k Sainte-Gudule. M""' Victor Hugo était la marraine.
Le 18 août, Victor Hugo faisait son voyage en Zélande qui a été raconté avec tant d'humour par son fils Charles. Puis il allait passer quelques jours à Chaudfontaine et revenait à Bruxelles le 11 septembre.
Son cousin Alfred Asseline ayant perdu un enfant, jyjrn- vicLor Hugo lui écrit :
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BruxelU-!^, .* octobre llStil].
« J'ai reçu il y u quelques jours, mon cher Alfred, la douloureuse lettre. J'attendais, pour y répondre, une lueur de mes pauvres yeux que j'attends encore, et c'est Victor qui t'écrit pour moi. Quoique prévu, le malheur qui le frappe est profondément amer. Perdre un enfant est le plus grand de tous. Qu'on vive plus ou moins, la vie est à jamais douloureuse, et l'épreuve constante. Il te reste, ainsi qu'à ta femme, deux petits êtres à aimer, et à aimer pour trois. Tu retrouveras dans tes petites filles la chère créature qui vient de s'envoler, tu puiseras en elles le courage nécessaire pour porter un pareil deuil. Tu te dis errant et désemparé de toutes parts. Pourquoi ne viendrais- lu pas planter ta tente à Bruxelles? Je ne sais encore si j'y passerai l'hiver. Guernesey me tente beaucoup parce que j'espère y reprendre ma santé aujourd'hui altérée. Mais à mon défaut tu retrouveras ici mes enfants, la meilleure partie de moi-même, plus en rapport avec tes goûts, avec les habitudes que ta vieille cousine.
« Mon mari reste jeune et d'une vigueur exceplionnelle. Il est heureux et glorieux. Ce qui est ma plus grande joie.
« 11 est bien entendu que cette lettre de sympathie s'adresse à ta femme comme à toi. Restez deux
dans votre deuil comme vous êtes deux dans mon cœur.
« Adèle. »
A la fin d'octobre M'"'^ Victor Hugo avait tenu à faire son pèlerinage, (le dernier) à la tombe de sa fille à Villequier.
L'Odéon avait songé à reprendre Ruy Blas ; Victor Hugo avait accordé l'autorisation ; brusquement, le 7 décembre, on apprit que la pièce était interdite. On suppose que le poème, la Voix de Gueryiesey , qui avait été publié à la fin de novembre, n'était pas étranger à cette décision. \\ était plus vraisemblable que le gouvernement, peu satisfait du succès à'Hernani, redoutait encore plus Ruy Blafi où cette fois la politique aurait joué un plus grand rôle. M""" Victor Hugo écrivait à son mari :
Décembre [1867].
« Nous apprenons à la minute que Rui/ Blas est officiellement interdit. Je m'attendais à cette issue qui te grandit et t'élève, si tu pouvais grandir et t'élever encore. Tu restes en tout cas sur la magnifique campagne d'Hernani, et tu es le vaincu triomphateur. On a lu ici la Voix de Guerncsey. Mon émotion a été au comble, et j'ai pleuré. Ces vers sont-ils pour quelque chose dans l'interdiction de Ruy-Blas? Je ne m'en occupe pas. Quoi qu'il en soit, tu as bien fait de sacrifier tes intérêts à ta conscience. Et si la chose était à recommencer, je te dirais : fais-la. »
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Ces mois étaient accompagnés de la lettre suivante do Charles Hugo :
« Cher père, tu auras dû recevoir une lettre de (^liilly l'annonçant l'interdiction de Rtuj-Blas, et tu y auras répondu sans doute par une lettre donnant acte au gouvernement de celte nouvelle atteinte aux droits les plus sacrés de la propriété et de la liberté. J'espère que cette lettre, écrite avec l'habileté que nous connaissons, aura été conçue de manière à être publiée... Il est important, très important que la France soit avertie de ce coup d'Etat qui ferme le théâtre à son plus grand poète.
« Un détail à consigner. Quand Dumas lils s'est présenté place des Ikirricade^, il a tiré de sa poche un exemplaire des Châtiments, en s'écriant : Je viens de prendre mon passeport.
« Ch. ))
« Tu as bien fait, écrivait M""^' Victor Hugo à son mari, de sacrifier tes intérêis à ta conscience. Et si la chose était à recommencer, je te dirais : fais-la. »
La femme est là tout entière.
Le 9 juillet 1868 M™- Victor Hugo perdait son oncle Asseline ; elle avait la vue si affaiblie qu'elle dicta cette lettre adressée à son cousin, sa dernière lettre :
42S l.\ VIF. I) UNF, FRMMR
Le i>4 juillet 186S.
« Mon cher Alfred,
« Je suis allée il y a une huitaine de jours voir la mère, elle n'y était pas. Je suis entrée dans la chamhre vénérée de mon oncle, je ne lui ai pas dit adieu, mais au moins à bientôt.
« Ce qui me préoccupe, c'est ma chère tante, dont la pensée est avec moi. Quels sont ses projets et comment est sa pauvre âme? Je la sais forte et courageuse, mais ses vertus n'en laissent pas moins son cœur désert. Je serais retournée la chercher si ma pauvre santé ne me clouait chez moi. Je i l'aime, non comme une alliée, mais comme un f être de notre sang, car elle a toujours été pour nous mieux qu'une tante, mais bien plutôt une mère.
« Je vais partir et ne voudrais pas quitter Paris sans que tu vinsses me parler d'elle; je t'attends donc, soit demain, soit après-demain. »
Ce mot : (c à bientôt » prend un caractère douloureux et tragique si Ton songe que M""^ Victor Hugo devait mourir un mois après.
Victor Hugo était à Guernesey et arrivait le 30 juillet à Bruxelles. M"'" Victor Hugo y rentrait le 2 août venant de Paris. Victor Hugo avait perdu son premier; petit-fils le 16 avril. M"*'' Charles Hugo mettait au] monde le 16 août un garçon qu'on appelait Georges,; comme le premier ; M""" Victor Hugo avait enfin tous] les siens autour d'elle, le ^o aoùl, quand elle fut frappée dune attaque d'apoplexie. Le docteur Crocq et le doc
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teur Jelirand avaient été appelés ; le docteur Emile Allïx avait été mandé par dépêche. Le :26 août au matin avait lieu à midi une consultation des trois principaux médecins de Bruxelles. A deux heures le docteur Emile AUix arrivait de Paris. Le 27 août M'"'' Victor Hugo mourut à six heures et demie du matin. Son mari lui ferma les yeux et lui donna ainsi la fin qu'elle rêvait. Nous lisons en effet dans une des dernières lettres qui appelait son mari à Bruxelles ces mots : « Quant à moi, dès que je te tiendrai, je me cramponnerai à toi sans te demander ta permission. Je serai si douce et si gentille que tu n'auras pas le courage de me déserter. C'est la fin de mon rêve que de mourir dans tes bras. » Suivant son vœu, elle fut transportée au cimetière de Villequier près de sa chère Léopoldine. Victor Hugo a fait graver sur la tombe :