‹ La vie d'une femmeChapitre 6 sur 48 · Ixohsnrl · texte numérisé non relu

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viction je courrais de grands risques en t'épousant L'amour de rétude est nécessaire pour pouvoir comprendre ou sentir les plaisirs et le repos. D'ailleurs, j'ai senti que tous les moments que j'ai passés à travailler n'étaient pas pour moi les plus heureux, mais, du moiix^, n'amenaient aucune idée chagrine. Oui, mon ami, j'ai été contente que tu aies travaillé, ce dont je ne doutais nullement. Peut-être serais-je encore plus satisfaite de te voir plus de suite dans ton travail. 11 me semble qu'à moins de chose qu'on ne peut prévoir, on ne devrait commencer une chose qu'après avoir terminé ce que l'on avait mis en train. Me voilà bien sévère. Je devrais peut-être me taire quand il s'agit de choses que je ne connais pas ; mais tu m'as permis de dire tout ce qui me viendrait en tête et j'use de la liberté ; quand cela t'ennuiera, tu en seras quitte pour me le dire. Je trouve que c'est le moyen de ne rien iinir que de commencer mille choses.

« Au reste, je ne dis pas cela pour toi ; toutes les raisons que tu me donnes sont justes et je te dis tout cela pour que tu saches tout ce que je pense. Certes, je serais bien heureuse que tu fusses de môme pour moi, quand même tu devrais me contredire, et ce sera toujours un bonlieur lorsque tu voudras bien m'enlretenir de ce que tu fais. Je l'aui'ais demandé celte faveur il y a longtemps, sans l'idée qu'étant intéressée à ce qui t'occupe, je ne pouvais te donner aucun conseil. Si je. n'y étais

pour rien, je l'en aurais parlé bien avant ce temps et souvent. Le même molif retenait et retient encore mes parenis. Je m'étonne que tu n'aies pas senti cela. »

Adèle veut, cependant, tempérer par des tendresses la sécheresse de ces conseils.

<f Tu es bien bon, cher ami, de me consoler quand j'ai du chagrin. xVnssi, es-tu la seule personne de qui je reçoive des consolations. Viendrait-il, père, mère, pour me faire sourire quand je pleure, que j'en pleurerais encore davantage ; tu vois bien que tu peux tout sur moi, tu as même encore ce pouvoir quand c'est toi qui es cause de mon afiliction. Quel serait mon chagrin si, un jour, je m'apercevais que j'aurais dû être autrement ! Mais une semblable idée ne peut mètre inspirée que par Satan, car tu seras toujours le môme, toujours mon Victor et tu es comme le Bon Dieu, immuable.

« Après avoir parlé de Dieu et du diable, je ne parlerai })as des saints, mais bien de mon mari. C'est le seul saint que je puisse bonoier et servir, car je suis persuadée que les habitants du Paradis n'avaient pas ton àme ; pas même ton patron. L'on viendrait me soutenir que je lais des sacrilèges en parlant ainsi que je ne le croiiais pas, car je n'ai pas connu ceux qui jouissent de la béatitude élerncUe ; mais je te connais et jamais je ne pourrai m'absenler de mon b(ui sens ni de ma tendresse. »

On pourra s'étonner qu'Adèle parle du ciel, des saints, delà béatitude éternelle; mais ce langage, plus ou moins mystique, était provoqué par la lettre de Victor du 21 février, qui disait :

« L'amour est la vie de l'àme : pour qui médite un peu, c'est une preuve puissante de notre immortalité immatérielle... Ce sont les plus grandes vérités qu'il y ait au delà de la vie que je t'expose ici, et il doit y avoir chez toi comme chez moi quelque chose qui te les révèle. Ce sont ces vastes et magnifiques espérances qui font du mariage le ciel anticipé. »

Adèle répond à certaines observations de Victor; elle proteste contre l'opinion ({u'elle se laisse dominer par 'l'avis des autres, notamment sur les questions littéraires :

« Tu es dans l'erreur, car je ne suis dominée que par toi, excepté quand mon jugement s'y oppose.

« Je ne comprends un ouvrage que parce que j'ai senti ou suis capable de sentir ce que l'on exprime. »

Jamais elle ne dira que tel ouvrage est bon ou mauvais parce qu'elle dirait cela comme un perroquet.

Autre sujet de discussion :

Elle lui avait dit, dans une conversation : « Je ne suis pas sûre que tu sois sage » ; propos bien anodin, bien naïf, sans arrière-pensée, qui signifiait pour elle : « Tu n'es pas raisonnable. » Et Victor, un peu blessé dans sa vertu qu'il a obstinément défendue, s'explique avec une

gravité ingénue dans sa lettre du samedi i'd février. H estime que Thomme doit arriver en état d'absolue pureté au mariage.

Victor s'empresse, d'ailleurs, d'ajouter que ces idées ne sont pas de ce siècle, ni de ce monde, et il ajoute :

« Te dire que l'observation de ces devoirs rigoureux que je me suis imposés ne m'ait jamais coûte, ce serait, certes, mentir. Bien souvent, je ne le le cache pas, j'ai senti les émotions extraordinaires de la jeunesse et de l'imagination; alors j'étais faible, les saintes leçons de ma mère s'effaçaient de mon esprit; mais ton souvenir accourait et j'étais sauvé. »

Voilà, assurément, une singulière confession qui devait embarrasser une jeune fille. Adèle ne pouvait guère garder le silence sur de pareilles confidences ; il lui jetait interdit aussi de les discuter. Elle se bornait donc à lui dire qu'il y avait quelque chose à' extraordinaire dans sa dernière lettre, et, pour une jeune fille naïve comme elle l'est, ce mot signifiait, dans sa bouche, quelle avait été effarouchée.

Victor s'était torturé l'esprit pour découvrir le sens de ce mot : extraordinaire. Il a donc supposé qu'elle avait dû être choquée par cet aveu, et le voilà tout surpris :

« Je croyais être ton mari et avoir, par conséquent, quelques privilèges de plus qu'un autre. Il me semble, en outre, qu'il n'y a rien dans des réflexions chastes et intimes qui ait pu te choquer. »

Il juge que cette confession aurait dû lui plaire, et il pose cette question :

(( Serait-ce que lu ne m'aimes pas'? »

Il aurait pu penser que, par cet aveu de chasteté, il soulevait un coin du voile où l'amour se présentait sous une forme matérielle, alors que, jusqu'à présent, il avait célébré Tamour idéal. La conversation en restera là sur ce sujet.

Adèle ayant reçu le commencement du roman Ilan d'Islande, profitant de la confiance que Victor lui a témoignée, se montrera plus hardie pour hâter le dénouement de leur roman d'amour dont elle lit les premiers feuillets dans Han d'Idande. Et le dénouement, c'est le consentement du général Hugo.

Elle juge qu'il n'est ni convenable, ni adroit, ni respectueux, de laisser le général dans l'ignorance. Quelle situation bizarre, en effet ! Les fiançailles ont été acceptées sous bénéfice d'inventaire avec la complicité des Foucher et sans le concours du général. Le père du jeune homme ne sait rien : il n"a pu faire, suivant l'usage, la démarche obligatoire auprès de son vieil ami Foucher. N'y a-t-il pas un danger à cacher plus longtemps la vérité ? Et Adèle a confiance dans la mansuétude de M. Hugo : aussi elle exhorte Victor à faire cette démarche qui peut lui sembler pénible et délicate et, pour lui donner plus de courage, elle lui annonce qu'elle fait son dessin, le portrait d'elle qu'elle lui a promis.

« J'ai lu, avec altenlion, les caliiei's que tu m'as prèles; ils moul fait grand })laisir. il faudrait en lire davantage pour le dire au juste ce que j'en pense. Il y a beaucoup d'originalité et d'imagina-

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tion; cela minléresse tellement qu'ils ont été lus de suite et que j'aurais donné beaucoup pour avoir les autres livres. Tu serais charmant de me les apporter demain.

« Tu me ferais un plaisir extrême de continuer ce roman et je t'en veux de l'avoir mis de côté. Tu m'aimes assez, je pense, pour le terminer. Je ne t'ai encore rien demandé et tu me donnerais nne grande preuve d'afTection. J'ai vu que tu tenais à mon portrait; tu l'auras, ressemblant ou autrement; dans tous les cas, sois certain que j'ai lait mon possible pour qu'il te parut agréable. J'ai eu beaucoup de peine pour que seulement il eût quelque cliose de moi. Je tâcherai de te le montrer ce soir pour que tu m'en dises ton avis. Il est pour loi; pourvu que tu le trouves à ton gré, je me moque du reste.

« As-tu bien travaillé, cette semaine? Tu m'as donné le droit de te faire cette question ; pour moi, je n'ai fait que penser à toi, et, cependant, je n'ai pas quitté deux jours de suite le travail. Du reste, je me suis occupée à l'aiguille; lu es venu tard chercher papa : je t'en ai voulu, et je dirai même, j'ai été inquiète.

« J'ai toujours bien des tourments, car il me revient sans cesse dans l'idée, que tu ne peux rien sans le consentement de ton père, et il peut si bien te lefuser ; que faire? Tu devrais lui écrire tout de suite parce que ton père pourrait avec raison se fâcher de ce que tu ne lui parles que

pour avoir son consentement. Il serait mieux de lui écrire cela comme projet, de lui dire quelles sont tes espérances. Ce qui m'a retenue jusqu'ici, c'est la crainte qu'il ne te retire tapeusion; mais il ne peut le faire lorsque tu causes avec lui comme ami: j'ai toujours pense qu'il était peu convenable de ne lui en parler que par nécessité.

« J'en ai parlé, ce matin, avec maman; je lui ai dit ce que je t'écris. Je te le répète, je ne serai jamais heureuse tant que cette position durera ; et plus tôt j'en sortirai, plus tôt ton Adèle sera tranquille.

« Quelle est ma vie? Il faut, pour me faire supporter ces chagrins, ta tendresse. Il est vrai, c'est tout pour moi. Mais l'idée qu'un non peut tout renverser empoisonne tout. Il faut éloigner toute idée fâcheuse ; mais, cependant, tant que tout ne sera pas terminé, ou au moins la chose à laquelle nous ne pouvons rien, je serai toujours portée aux réflexions et aux souvenirs. Oue tout cela s'éloigne. Je te verrai ce soir et tout sera fini. Adieu, mon ami, sois heureux; il est inutile que deux soient également tourmentés. »

Au moment où approchent les grandes résolutions^ et où de grosses responsabilités doivent être assumées, des querelles s'élèvent. Adèle avait dit à Victor : « Tu me laisses ton rôle à faire ainsi qu'à mes parents. »

Elle avait provoqué cette réponse :

« Si j'avais vingt-cinq ans et dix mille francs de

rente, tu n'aurais pas un moment à m'adresser ce reproche, je ne laisserais mon rôle à personne. Je montre à tes parents mes afTaires telles qu'elles sont, je les dirige comme ils le désirent... »

Et il avait d'autant plus de mérite qu'il faisait tout ce qui lui répugnait le plus.

« Je suis fier et timide, et je sollicite ; je voudrais ennoblir les lettres et je travaille pour gagner de l'argent. J'aime et je respecte la mémoire de ma mère, et je l'oublie, cette mère, en écrivant à mon père. »

Car il en voulait à son père d'avoir accueilli une femme à son foyer et d'avoir remplacé si rapidement M '"^ Hugo.

A ces graves préoccupations, Victor joignait d'autres soucis. Ce dimanche 3 mars il sort avec Adèle, il marche sans doute, à un moment, derrièreelle, et il remarque... Il s'excuse d'avance dans sa lettre du?» mars de lui dire ce qu'il a remarqué :

« Je voudrais, Adèle, que tu craignisses moins de crotler ta robe quand tu marches dans la rue. Ce n'est que d'hier que j'ai remarqué, et avec peine, les précautions que tu prends. »

Il sait l)ien que c'est une des recommandations « étranges » de sa mère : « Il me semble que la pudeur est plus précieuse qu'une robe », et il serait capable de donner un soulllet à l'insolent qui oserait dans la rue se retourner sur elle.

Victor Hugo s'est rappelé plus tard [cet incident en écrivant Les Misérables. Car il nous-montre Marius suivant du regard Cosette, dont la robe fut tout à coup soulevée par le vent, Marius prêta exterminer un invalide qui paraissait satisfait d'avoir vu la jambe de la jeune fille, l^auvre invalide ! il enviait peut-être cette jambe, lui qui avait perdu la sienne !

Mais Victor, très sincère, n'était pas fâché de critiquer certaines idées de M"'' Foucher :

« Je crois qu'elle est trop peu sévère pour certaines convenances, tandis qu'elle s'en crée, en revanche, bien d'autres fort inutiles. Est-il, par exemple, de maxime plus malsonnanle que celle dont lu me parlais, qu'on doit être plufi réservée avec riiomme qtfon doit épouser t/uavec tout autre? y ViYona qu'elle sulTirait pour me faire fuir une jeune fille qui la mettrait en pratique. Toi, mon Adèle, lu as en toi un instinct exquis qui te révèle toutes les bienséances ; il y a dans ton organisation morale quelque chose de merveilleux que j'admire quand je considère combien Ion âme est sortie grande et pure de toutes les fausses idées dont elle a éld entourée dès l'enfance. »

Dans la lettre que Victor reçoit le samedi 9 mars, Adèle s'explique sur la question de la robe et aussi sur toutes ses démarches qu'il lui a fait un peu durement sentir :

« J'étais bien loin do penser que ma tenue avait quelque chose de peu convenable, cl, quoique j'eusse la prélonlion du contraire, je n'en accueille

pas moins ton avis avec reconnaissance. Maman a raison lorsqu'elle me dit d'être propre et de ne pas laisser li-aînor ma robe dans la tjoue. Toutes les le m mes ont cette précaution et on ne les remarque pas. Mais moi qui lais toutes ces choses d'iMu; manière ridicule, je ne m'étonne pas si je me fais remar(|uor. Je t'assure que j'y ferai attention.

« Si tu savais, cher ami, quel mal tu me fais lorsqu'il l'arrivé de me parler autrement que d'habitude, de faire Ion œil rond, de promettre de venir à telle heure et de manquer <à ce que tu avais promis ; alors, je suis bien plus malheureuse, c;ir je m'inquiète de toi ; lorsque je te vois arriver bien portant et que tu me donnes un prétexte que j'aurais dCi prévoir, je m'étonne de ma faiblesse, de mon peu d'énergie. Je passe mon temps, ma jeunesse, à être tourmentée et à me demander quand je ne le serai plus; d'autres pensées plus tristes encore viennent m'assiéger et, avec mon air heureux, personne ne sait que le bonheur a fui loin de moi. Mais, lorsque tu viens, je sors de mon état ordinaire, et tout le monde devrait m'envier ces moments, e.xcepté quand tu me boudes : et encore te vois-je, puis-je te parler, quoique tu ne veuilles pas me répondre, et, quand tu es parti, je regrette ces instants qui coulent comme un rêve.

« Mon Victor, il faut (jue je te gronde, ton avant-dernière lettre était rude. Je sais, cher ami,

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que lu fais beaucoup pour moi, beaucoup plus que tu ne devrais faire. Je le sais. Pourquoi me le dire ? Qu*ai-je besoiu de savoir que tu te le reproches quelquefois ? Laisse-moi au moins lillusion, ne me dis pas que lu manques à ton devoir en écrivant à ton père. Si jcusse su qu'il entrait dans ton devoir vis-à-vis de ta mère de n'avoir aucun rapport avec celui à qui tu dois la vie, j'aurais été la première à te prier de faire ce que tu aurais jugé conforme à ton honneur. Certes, je sais que tu as beaucoup trop sacrifié pour celle qui te sacrifierait tout. Et comment peux-tu dire que la seule considération qui doive me faire envisager mon mariao:e avec toi comme avantageux pour moi est le rang de ton père? Quelle erreur est la tienne ! Toi qui es tout pour moi, qui es mon seul bonheur 1 Et que me font les rangs, les dignités! Serais-tu dans une position qui te mettrait au-dessous des autres que je ne t'en aimerais pas moins. Ton âme n'en changerait pas. Tu serais toujours Victor, le Victor que j'aime surtout tel qu'il est, non dans un salon, entouré d'hommages, mais seul, pauvre même ; partout je t'aimerai, dans toutes les situations, et je te déclare que la dernière des considérations est pour moi celle que tu mettais au-dessus des autres. Quelle âme me crois-tu ? Que me fait d'être la femme d'un académicien, pourvu que je sois la tienne ? Comprends ce que me doit faii'e d'être la bel le- fille d'un général, et si. quelquefois, je te

dis de travailler, ce n'est sûrement pas pour que tu acquières de la gloire, mais bien parce que je désire arriver à pouvoir te dédommager de tes peines ; si, certainement, il suffit d'avoir pour femme un être uniquement occupé de toi, faisant, du reste, abnégation de tout, ne voyant que toi, tu seras heureux.

« J'ai trouvé la lettre que tu as écrite à ton père très bien, elle est dictée à merveille. Ce que tu dis est vrai, en cela elle serait bien si tu n'avais par trop loué ton Adèle. Je ne suis nullement angélique, c'est une idée qu'il faut que tu t'ôtes de la tête. Je suis terrestre, et, si quelque chose m'élevait, ce serait sûrement la tendresse que tu me portes, et, si quelque chose pouvait donner à ton père ridée d'une personne peu ordinaire, ce serait d'être aimée de toi. »

Vicier avait donc communiqué à Adèle, probablement le 7 mars, la lettre adressée à son père pour lui demander son consentement.

Le 8 mars, la lettre était expédiée ; le samedi soir, 9 mars, M°'^ Foucher avait fait une scène à sa fille. De quelle nature ? Nous l'ignorons. Adèle n'a pas écrit. Mais Victor, qui en a été le témoin, nous apprend dans sa lettre du dimanche 10 mars, dix heures et demie du matin, qu'il avait souffert, qu'il aurait bien voulu détourner d'elle cette colère, mais qu'il avait craint de tout gâter par son intervention. Il ajoute :

« Je vais sortir afin de te voir de loin, à l'église.

Tu ne me verras pas, mais je serai là; c'est ce qui m'arrive bien souvent. «

Il continue sa lettre, à deux heures et demie :

« C'est dans cet instant même, ma chère et trop bonne Adèle, que notre bonheur ounotre malheur se décide loin de nous. »

Et, le II mars, il vit dans l'espérance.

« L'espérance!... dans huit jours, dans trois jours, qui sait s'il m'en restera quelque chose ! Pourquoi la destinée change-t-elle, quand le cœur ne peut changer ?

« Enfin, quelque sort qui se présente, Adèle, je l'attends de pied ferme. Je me souviendrai que tu as daigné m'aimer, et que n'afTronterais-je pas avec cette pensée ? On a d'ailleurs toujours une porte ouverte pour sortir du malheur, et, du jour où la dernière espérance me sera enlevée, je fuirai par là. »

La pauvre Adèle traversait une période douloureuse, obligée de subir des scènes de sa mère et de lire les funestes résolutions de son fiancé. Quant à elle, sa décision était prise ; elle l'avait confiée à Victor, elle s'y] attachait avec plus d'énergie que jamais et ne songeait pas à retirer la parole donnée : Si le général refusait son consentement, si tout espoir était perdu, elle quit^j terait ses parents. Elle suivrait celui qu'elle aimait] partout où il irait. Ainsi, elle, la jeune fille peu préparée aux aventures» habituée à une vie bien bour-

geoise, bien paisible, bien monotone, encore écolière, suivant des cours et se consacrant à des arts d'agrément, affranchie des lectures qui auraient pu exalter son imagination, elle est conduite à bâtir le roman de demain, à le vivre même ; on trouvera, dans la lettre que Victor reçoit le 13 mars, un étonnant mélange d'ingénuité et de maturité, de droiture et d'inconscience. C'est qu'à l'heure où se jouait sa destinée, l'amour ne lui laissait plus la liberté de son jugement.

c( Tu as sans doute cru, mon ami, que je parlais sans réilexion, lorsque je te disais que je le suivrais partout. Mais c'est la résolution la plus méditée et la plus réfléchie. Et crois-tu qu'après avoir été ton amie dans une situation heureuse, je t'abandonnerais lorsque tu aurais besoin, plus que dans toute autre occasion, d'être soutenu? Et, lorsque tu me dis que c'est peu généreux à toi de m'cnlever à ma patrie, à mes parents, crois-tu donc encore qu'il serait plus généreux à toi de m'abandonner et de me laisser seule, puisque, toi n'y étant pas, je suis aussi isolée que si j'étais dans un désert ? Je ne demande qu'à pouvoir te consoler, remonter ton courage quand il s'affaiblira, enfin partager ton sort, quel qu'il soit. Je n'ai d'autre bonheur que toi et comment veux-tu me laisser ainsi? Mais, cher ami, que ce ne soit qu'aux dernières extrémités que nous nous trouvions forcés de quitter ce que j'ai, après loi, de "plus cher au monde. Des parents si bons, si généreux pour moi, demandaient une autre fille; car, mon ami, est-il rien de meilleur qu'eux ? Et quand

je pense qu'il est possible que je laisse de semblables parents dans la douleur, je voudrais qu'ils n'eussent jamais rien fait pour moi. Mais je pense aussi qu'ils auront des sujets de consolation, qu'ils ont d'autres enfants, et que toi, mon ami, tu es seul au monde. Non, jamais je ne te quitterai ! Gomment, je pourrais te rendre moins malheureux et je ne le ferais pas !

« Victor, tu n'aurais pas ainsi abandonné ta mère, et moi qui suis fille, moi qui ai été et suis encore chérie d'une si tendre mère, je me propose de la laisser ! Mais, dans cette circonstance, si je ne faisais pas ce que tu n'aurais pas fait, je mourrais.

« Ainsi, cher ami, ne vois dans celte action, que tu dis être généreuse, que de l'égoïsme de ma part. J'ai peur de ne pouvoir supporter un pareil événement, et c'est pour moi que j'agis, c'est parce que l'inquiétude m'enverrait dans la tombe et que je ne veux pas y aller. Je suivrai en tout ton destin. Après cela, c'est à toi à ménager la bonté de mes parents, à tâcher de ne me les faire jamais quitter. Mais ne crois pas pouvoir me laisser sans me retrouver folle ou morte. Tout espoir n'est pas perdu. Pourquoi avons-nous de semblables pressentiments? Qu'y a-t-il de plus inquiétant maintenant qu'il y a quinze jours? Ton père peut faire quelques difficultés au premier moment, c'est même naturel; il t'élèvera de grands empêchements, on doit s'y attendre. Tu feras ton possible,

et si, après n'avoir rien à nous reprocher, il persiste à vouloir nous séparer, c'est alors qu'il aura mal calculé, car je suis la femme, et Dieu, qui lit dans mon ame, sait quelles sont mes intentions, et me pardonnera une action qui a un but si légitime, et, sûrement, ce grand Dieu n'a pas fait deux êtres qui no peuvent vivre l'un sans l'autre pour les séparer. »

Au moment où Adèle écrivait cette lettre, Victor recevait le consentement de son père et il le lui annonçait le 13 mars, trois heures et demie : •

« Adèle, mon Adèle, je suis ivre de joie. Ma première émotion doit être pour toi. J'avais passé huit jours à me préparer à un grand malheur. C'est le bonheur qui vient! Il n'y a qu'un nuage. »

Le nuage, c'est que le général avait épousé, trois semaines après la mort de M"" Hugo, la femme pour laquelle il avait quitté sa famille ; et il n'en avait même pas averti ses enfants.

Il y avait tant de soleil dans le cœur de Victor que le nuage s'était dissipé sous l'influence de ses rayons. H avait vu Adèle le 13 et le 14 mars ; le 15, il lui écrit une lettre débordante de lyrisme, il s'abandonne avec transport à son rêve réalisé. Emotion, admiration, reconnaissance, il offre tout à Adèle. Il glorifie le sacrifice qu'elle voulait lui faire en fuyant avec lui, mais il la rassure. Au cas oîi ils seraient partis, il aurait obéi à son devoir ; il l'aurait respectée jusqu'à ce qu'un prêtre lui eût donné tous ses droits de mari. Après s'être ainsi grisé d'amour, il envisage les nécessités

matérielles: la lutte pour la vie; il a passé toute sa journée « à courir les ministères ». Aucune démarche, aucun obstacle, ne le rebuteront pour conquérir son Adèle ; il a du courage, il réussira. La joie lui donnait une robuste confiance et un bel optimisme. Victor a mis de côté sa tierté ; il bataillera dans les bureaux du ministère.

Les fiançailles sont désormais officielles. Aussi doit-on escompter une recrudescence de commérages si elles se prolongent.

L'avenir se dresse toujours avec un gros point d'interrogation : la question matérielle. Il n'y a pas un moment à perdre. Aussi, dans sa lettre du 15 mars, Adèle parle affaires, intérêts, place :

« Comment, après tout ce que je t'ai dit, est-il possible que tu me dises encore que je n'aurais pas été avec toi ! Tu me le dis toujours ! Je t'en prie, si telle est ton opinion, et qu'il me soit impossible de la changer, ne me lé dis plus, car tu m'affliges beaucoup. 11 est bien triste pour moi que tu doutes de mon dévouement: mais je ne puis t'en assurer que par des paroles, puisque les événements ont tourné de façon que toute ma tendresse pour toi n'a pu que t'être dite. C'est, cher ami, le seul nuage qui m'empêche de goûter parfaitement le bonheur que j'aurais ressenti si vivement, sans cette conviction où tu parais vouloir rester et le peu de confiance que tu as dans mes paroles. Mais je n'ai pas moins été sensible à cette lettre à laquelle notre bonheur est attaché.

« Enfin sommes-nous certains qu'il n'y a plus

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d'empêchements qu'on ne puisse vaincre. 11 faut espérer que les événements nous serviront. Mais, mon ami, il ne faut pas compter sur lès autres ; au reste, tu en as la preuve. Je t'engage à prendre une place quelconque, pourvu qu'elle soit convenable. Seulement, jusqu'à nouvel ordre, car mon intention (je parle un peu impérativement, mais tu me permets tout), mon intention dis-je, n'est pas que tu la gardes, car je sais que cette manière de vivre, quel que soit l'emploi, ne te convient pas. Mais comme, pour t'assurer l'existence seulement par tes ouvrages, il faudrait un temps énorme, je t'engage à tâcher de faire tout ce que tu pourras pour obtenir une place, pourvu qu'elle soit honorable. Je te parle d'affaires, mais elles nous sont communes, et je croirais être dans mon tort si je ne te parlais pas ainsi.

« Pour les ouvrages auxquels tu travailles en ce moment, je t'engagerais à finir ton roman le plus tôt possible, et, si tu croyais pouvoir le finir plus vite en prenant quelqu'un qui écrirait sous ta dictée, je m'étonne que tu n'agisses pas ainsi, dût-il t'en coûter un peu. C'est, cher ami, quelques mois de travail, et, si je pouvais t'aider en quelque chose et même en faire la plus forte partie, je m'estimerais très heureuse ; mais je ne puis que faire des vœux de t'aider et te donner quelques conseils, si, toutefois, ils peuvent t'êtrc agréables, et voilà tout.

« Mais ce n'est pas assez que de l'avoir rompu la

lête, je te dirai qu'il faudra nécessairement trouver quelque argent au moment du mariage.

« En voilà assez sur un chapitre si ennuyeux. Si lu savais combien il m'en coûte de te parler de tout cela, tu me plaindrais, car, quand je t'écris, je voudrais ne m'occuper que de toi.

« J'ai passé une heureuse soirée, jeudi ; c'est certainement la plus heureuse que j'aie jamais passée. Qu'il me sera doux, lorsque nous serons mariés aux yeux du monde, d'en passer de semblables, et combien je sentirai un pareil bonheur ! Mais le temps n'est pas encore venu, il faut de la patience.

« Tu me parlais (je ne sais si c'est sérieusement) de venir à Gentilly. Quelle serait ma joie si cela se pouvait ! Mais, outre qu'avant le temps qui me semble si long, cela ne se pourrait pas, il faut que tu sois à Paris pour tes affaires. Au reste, tu viendras nous voir le plus souvent que tu pourras, et cela sera même plus possible qu'à Paris, à cause du voisinage. Que ne pourras-tu y être toujours ! Que manquerait-il à mon bonheur"?

« Encore adieu. »

Les Foucher devaient aller à Gentilly au mois d'avril, et ils accueillirent favorablement le désir de Victor de les y rejoindre. Adèle était ravie ; ce qui ne lempêche pas de prévoir quelques petites hostilités dans la lettre que Victor recevait le 19 mars :

« Tu vas donc venir à Gentilly! Gomme j'en

serai heureuse ! Mais aussi nous aurons, je le parierais, souvent des contrariétés. Nous les supporterons parce que nous serons sous le même toit. Et je serai si contente de savoir que tu es près de moi ! Je te verrai tous les jours, tous les jours je te parlerai. Quand nous aurons des discussions, nous serons moins longtemps fâchés. Aussi lorsque je serai dans le jardin et que tu seras à ton colombier, nous nous dirons bonjour. Tu vas rire de mes projets, et, si tu t'en moques, je me brouillerai avec toi. »

Victor, en efTet, devait habiter dans un ancien colombier, en forme de tourelle, situé dans le jardin de la maison où les Foucher avaient loué un appartement. C'est là qu'il travaillerait, mais il serait autorisé à prendre ses repas chez sa fiancée ; en revanche, la consigne serait toujours rigoureuse ; il lui serait interdit de faire des promenades dans le jardin avec Adèle hors de la présence de M"*" Foucher. Il fallait d'autant plus se résigner à ces exigences que l'entourage des Foucher et la tante Asseline n'avaient pas désarmé, malgré l'annonce officielle des fiançailles. Adèle écrit, le 20 mars :

« il est étonnant que ma tante ait trouvé que tu lui avais parlé d'une manière insolente, hier. Pourtant, j'étais témoin du dialogue et rien, dans ce que lu as dit, ne m'a paru que très convenable. J'attache très peu d'importance aux idées de M'"'' Asseline, et ce n'est même pas pour moi une contrariété qu'elle ne le trouve pas capable de

faire mon bonlicur. Il est incroyable qnc loi, étant si supérieur et si vraiment bon et généreux, d'autres n'aient pas pour toi de l'admiration.

« Mais, cher ami, voudras-tu écouter ton Adèle ? Aie un peu plus de liant dans le monde. Cet air de bienveillance entre parfaitement dans cette dignité qui doit nous accompagner. Depuis longtemps, je te le dis; fais-le, je t'en prie, et pense que tu me feras plaisir.

« Je pense toujours au bonheur de te voir tous les jours. Je serai donc plus heureuse que je n'ai jamais été. Nous serons presque toujours à la même table, et, quand je dormirai, je rêverai de toi, et, quand je me réveillerai, je penserai que tu es près de moi. La même cloche nous dira qu'il est l'heure de nous dire mutuellement bonjour, et, si le feu prenait, nous brûlerions ensemble. Quelles idées je te suggère ! Mais une telle mort serait si douce pour moi que je suis heureuse d'y penser. Mais, aussi, point de promenades ensemble dans le jardin sans maman, tel est l'ordre. »

Victor répondait, le 22 :

« Comment se fait-il, chère et bien-aimée Adèle, qu'un être tel que toi soit si singulièrement entouré d'esprits étroits et de cœurs arides? Ce n'est pas à cause de moi que je m'afflige de tout ce qui t'environne. Que m'importe ce que cela pense de moi? C'est pour loi qui es obligée de

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vivre au niveau de ces gens qui te traitent comme une égale et auxquels tu es si supérieure ; c'est pour toi, noble amie, qui es condamnée à être incessamment examinée de leurs petits yeux, jugée de leur petit jugement, tourmentée par leur petite tyrannie. En vérité, il me semble voir une colombe parmi des canes, et je rirais bien de tant de discordance, s'il ne s'agissait de toi. Il y a bien des espèces d'animaux dans les hommes !

« Chère amie, il est bien inutile de te dire combien j'excepte de tout cela tes parents, que j'aime puisqu'ils sont les tiens. Ils ont bien aussi quelquefois, à parler franchement, le tort de voir de près ou de travers; mais, chez eux, ce n'est pas un défaut, parce que ce n'est pas une habitude. «

Mais la pensée d'habiter sous le même toit, à Gentilly, atténuait bien des amertumes. Victor écrivait, le ^3 mars :

« Je serai là, au haut de cette tour, comme la sentinelle qui veillera sur ton bonheur et sur ton repos. »

Cependant, la menace de surveillance de M'"*" Foucher éveillait en lui le souvenir de sa mère qui, pense-t-il, n'aurait pas compris ainsi son rôle :

« Une fois réunis, ce n'est pas elle qui nous eût imposé des entraves si singulières et presque si offensantes. Elle eût cru s'humilier elle-même, si, nous estimant tous deux, elle eût gêné notre

liberté ; elle eût voulu, au contraire, que, par de hautes et intimes conversations, nous nous préparassions mutuellement à la sainte intimité du mariage. »

Mme Foucher, sous prétexte de remplir trop sévèrement son rôle de mère, jouait celui de belle-mère avant la lettre. Ce qui devait compliquer la vie d'Adèle, lors de la villégiature prochaine. Mais Adèle avait repoussé déjà bien des assauts, et elle y avait d'autant plus de mérite que Victor, égaré dans ce milieu médiocre, ne pouvait, parfois, se défendre de quelque vivacité lorsqu'il entendait une sottise, ni de quelque sécheresse ou de quelque dédain lorsqu'il devait subir les petites humiliations de l'espionnage. Elle entendait alors ces propos, qui la blessaient au cœur :

— Comme votre Victor est dur, hautain !

Alors, elle écrivait à Victor, le Îi4 mars, pour l'exhorter à l'indulgence. C'était un moyen pour elle de prendre des garanties pour l'avenir, et aussi de réduire à néant toutes les petites perfidies.

« Il me semble qu'il y a un siècle que je ne t'ai vu, car, lorsqu'il y a plus d'un jour, je suis bien malheureuse. Je te verrai ce soir, mais à peine je pourrai te parler. Quel ennui de n'être pas seuls ! Avoir toujours des gens qui vous regardent, qui ne perdent pas un mouvement, est un esclavage continuel. J'ai été bien triste, jeudi, ou, du moins, ai-je regretté de ne pas te voir; car je me suis mise dans un coin, j'ai pensé à toi et n'ai vu personne. J'étais aussi isolée que si j'eusse été dans un bois. Et, réellement, ce n'est pas là du malheur. Je suis

bien heureuse quand je ne connais personne, parce que je ne suis pas forcée de m'en inquiéter.

« Toujours je pense que le temps où nous nous verrons tous les jours est proche. Je compte tous les instants. Quel bonheur pour moil Sans doute, nous aurons des contrariétés et même des chagrins. Mais nous n'aurons pas le plus grand de tous ; celui d'être séparés. Je m'étonne d'avoir eu tant de courage et de n'en être pas morte. L'espérance que j'avais était si vague que je ne comprends pas oi^i j'ai trouvé le courage d'en avoir. Et, si je ne me suis pas laissée aller, je le dois à mes parents.

« Maintenant, je ne pourrais plus le faire ; on ne trouve pas deux fois la même force, et, si tu voulais me quitter, tu me donnerais la mort.

« Je t'avais dit que M'"" Asseline t'en voulait ; qu'elle t'avait trouvé malhonnête, et, le lendemain de cet aveu, elle m'a dit du bien de toi à propos de rien. Je ne sais ce que signifie cette conduite; mais, dans tous les cas, je lui en veux beaucoup d'avoir eu l'intention de me faire de la peine. Je l'excuse bien, et, si ce qu'elle me dit ne te touchait pas, je ne lui en voudrais nullement. Mais, aussi, pourquoi svient- elle entamer une conversation oii elle me rend mauvaise ?

« La dernière fois, je lui ai répondu que lu étais au-dessus de tout ce que l'on pouvait dire de toi. Au reste, elle ne peut parler de ton caractère, et elle n'a jamais pu que dire seulement « qu'elle « le trouvait trop dur pour rendre une femme

heureuse ». Elle sait bien que c'est le seul côté attaquable; pour moi, je ne crains nullement ce qu'elle me dit, et j'aime tellement tout en toi que même l'on m'assurerait que tu serais un peu raide que cela ne m'effraierait pas. Je serai si soumise que tu n'auras pas le courage de te fâcher contre , moi, pas même d'en avoir l'air.

« Cher ami, n'est-ce pas que tu seras bon et indulgent? Et si jamais je te fâche, sois toujours convaincu que mon intention est de te plaire en [ tout. »

La famille Foucher s'installa à Gentilly en avril et donna l'hospitalité à Victor. Mais c'était là une villégiature coupée par de fréquents voyages à Paris. Les deux fiancés se voient aux repas et dans le jardin, suivant le cérémonial fixé. Ce cérémonial les irrite bien un peu. Plus on se voit, plus on veut se voir. On devient exigeant; et les heures de la séparation semblent dérobées au bonheur. Adèle s'explique à ce sujet dans sa lettre du 13 avril :

« 11 t'a semblé que j'étais triste, à Gentilly; j'étais seulement heureuse ; j'étais aussi chagrine quand je pensais que tu allais t'en aller seul dans ta tour. Je crois que le seul moyen de supporter cette séparation est de travailler, de penser que ce même travail amènera le bonheur. Je voudrais pouvoir partager tes travaux, mais je n'ai pas même cette jouissance ; que je reste dans l'inaction ou que je m'occupe, cela n'avance à rien. Plainsmoi, mon ami, de te sentir passer ta vie dans le

LES FIANÇAILI.CS 143

travail, et de n'être, moi, qu'une espèce de paresseuse. Il est vrai, j'aide maman dans le mdnage, je la soulage, et je me plains ! Ne devrais-je pas me trouver heureuse d'ôtre de moitié dans ses actions"? Non, ce sont les tiennes que je veux partager, celles de mon mari, de mon ami. Ce ne sera que par ton travail que j'achèterai mon bonheur. Dis-moi, puis-je te servir à quelque chose ? »

La présence de Victor à Gentilly compliquait singulièrement la tâche d'Adèle, obligée de concilier toutes lessusceptibilités, et d'abord et surtout la susceptibilité de M""' Foucher exaspérée par laplus impérieuse, la plus tyrannique jalousie. La mère, sentant que sa fille va lui échapper, voudra retarder l'heure delà séparation. Elle est, comme toutes lès mères, prête à tous les sacrifices pour le bonheur de son enfant. Mais, lorsque le moment approche où le mariage va rompre bien des liens, l'égoïsme lui inspirera quelque révolte en songeant qu'elle a couvé pendant près de vingt ans une enfant qui lui préférera un étranger. Dans sa lettre du i2i avril, Adèle laisse deviner une partie des reproches auxquels elle est en butte :

« Vraiment, toute ma famille tombe doucement sur moi, en me disant toujours que j'anticipe sur le temps, que j'appartiens à mes parents sans que tu aies le moindre droit sur moi jusqu'au jour du mariage, que tu dois être pour moi un étranger jusqu'à ce moment, et qu'il est inadmissible que ma famille soit secondaire pour moi. ïu es, malgré tout cela, fort aimé chez nous, mais apivs lii

fille de la maison ; et maman qui voit sa fille lui échapper sans jamais n'avoir do sa part qu'une tendresse fort éloignée par rapport à celle que je te porte, maman voudrait le plus possible reculer ce moment. »

Les fiancés se voient fréquemment et s'écrivent peu. Victor travaille, ce qui est une manière de penser à Elle ; mais Adèle écrit, ce qui est une manière de penser à Lui.

■ Il faut croire que la surveillance de M"'" Foucher s'était un peu relâcliée et que, peut-être, les promenades dans le jardin étaient plus solitaires ; il faut croire que Victor se permettait quelques familiarités, — oh ! bien inoffensives ! la taille pressée, un baiser sur la joue. Adèle gronde, a du chagrin, se croit déshonorée et ne répond pas à ces innocentes caresses qui lui paraissent illicites, elle dirait volontiers criminelles, avant le mariage. Victor est froissé puisqu'il considère déjà Adèle comme sa femme, et il pousse l'exagération jusqu'à dire qu'Adèle ne désire pas voir le jour où la loi autorisera officiellement leurs tendresses réciproques.

Lisez la lettre d'Adèle, 19 mai :

« Ne m'en veuille pas, cher ami. Hier, hélas! je t'ai fait de la peine, mais quel chagrin n'avais-je pas ! Cher ami, tu sais bien ce que je suis, ce que je pense ; connais-moi toujours, ne juge pas les actions sans peser les motifs, les intentions. Comment peux-tu me dire que le jour oii je pourrai, sans crainte de mépris, me laisser caresser et répondre à tes caresses, que ce jour ne peut pas

être désiré par moi ! Cet aveu que je fais peut-il me faire mépriser? Pardonne à ton Adèle tout ce qu'elle te dit, pardonne à ta femme, mais surtout plains-la. Oh ! non ! tu ne peux me juger que d'après ce que tu éprouves, tu méjugeras d'après toi, et alors je serai noble et pure.

« Commençons, cher ami, lorsque nous serons mariés, par avoir des mœurs sévères. Il ne faut pas d'indulgence. Ayons de l'ordre dans notre conduite, que jamais le temps ne se passe inutilement. Faisons du bien; dans toutes les positions, on peut en faire ; la manière de soulager les malheureux avec de l'argent est rarement la meilleure. Et, quand une journée se sera écoulée, que nous puissions dire que toutes nos actions se sont tournées vers le bien. Des premières années dépend le sort des dernières. On prend des habitudes de nonchalance d'esprit, de sentiments mous; et les habitudes se détruisent difficilement; de là, une vieillesse fâcheuse et triste. Ce que je dis, mon ami, s'il était bien exprimé serait compréhensible pour toi, car je crois que c'est juste. »

Les Foucher ayant dû aller à Paris, Victor a quitté momentanément Gentilly; Adèle lui écrit, le 29 mai :

« Je suis bien ennuyée d'être à Paris ; je t'y vois si peu, tandis qu'à la campagne je te vois presque toujours, je couche dans la même maison. Quand je te dis adieu, je sais que tu t'éloignes peu de

146 LA VIK d'une femme

moi ; encore faudra-t-il rester dans ce triste Paris la semaine procliaine. J'éprouve un sentiment si douloureux lorsque lu me quittes ! Qui sait ce qui peut m'arriver pendant ton absence ? Moi qui serais si heureuse de ne jamais te quitter ! Oh ! mon ami, promets que, si jamais'je suis malade, même avant d'être mariée aux yeux du monde, tu ne me quitteras pas du tout, que nul autre que toi ne m'approchera. »

Mais c'est Victor qui est souffrant, très légèrement. Dans sa lettre du 30 mai, elle rappelle un peu de ce passé qui provoqua, il y a un an, son désespoir, lorsqu'elle crut irréalisable le doux projet de s'unir à lui :

« Je suis heureuse dans mon ennui; quand je ne te vois pas, je t'écris; quand je ne t'écris pas, je pense à toi. Voilà ma vie, cette vie qui t'est précieuse et qui me devient aussi, par cette raison, importante. La mort m'eût tant rendu service, il y a un an. Je la demandais. Mais, maintenant, mon existence t'appartient, et je la conserve comme ton bien. Il y a un an, je n'avais nul espoir de passer mes jours avec loi. Quelquefois, je pensais que tu pouvais m'oublier; d'autres fois, je me disais que, malgré ma persistance dans une atïection que tu mettais en doute, je n'en serais pas moins une étrangère pour toi. Quel temps ! Je m'étonne de voir ma pauvre machine capable de sentir le bonheur après tant de chagrins. Je suis heureuse. Je le serais maintenant, mais tu es

malade et je ne puis te soulager. Pauvre ami, ton Adèle est plus à plaindre que toi.

« J'ai du chagrin, j'ai eu beaucoup d'inquiétudes, aujourd'hui, sur ton compte. Est-il possible que je ne sois pas auprès de toi, lorsque tu me dis que ma présence te soulage et que je suis si tourmentée, lorsque tu es loin de moi ?

« Viens, mon Victor, viens ; j'ai tant besoin de te voir ! Que cette journée m'a semblé longue, et combien il s'en succédera de la sorte ! Si tu ne venais pas, je courrais chez toi à la dérobée et ne te quitterais plus que tu ne sois bien portant. Tant pis pour les « on dit » ; mais ton Adèle te suivra partout, et nulle considération ne pourrait m'arrôter dans une circonstance semblable. Je t'appartiens et rien ne pourrait m'empêcher d'être à toi. »

Victor guéri passe la soirée chez les Foucher. Il se plaint à Adèle de ne pas la voir assez. Ils se querellent. Il voudrait qu'elle réalisât son projet de venir chez lui. Que craint-elle ? Oh ! elle ne craint rien. Elle a confiance en sa loyauté. Mais ce qui lui paraissait légitime, quand Victor était souffrant, lui semble à présent répréhensible. Elle le lui écrit le 7 juin :

« Quelle soirée nous avons passée, mon ami ! Je t'ai fait de la peine ; pardonne-moi, je t'en supplie. J'étais aussi bien malheureuse et le suis encore. J'ai de la tristesse et de l'ennui d'être si longtemps sans nous voir. Je suis souffrante, ce qui se joint

un peu à mes tristes pensées. Que je voudrais te voir heureux, et bien heureux ! Quel bonheur pour moi de te voir ! Mais, mon ami, ce serait nous exposer à nous perdre. Tu le sentiras toimême ; je n'ai pas la force de dire que je n'irai pas; tout cela me coûte à penser. Mais c'est toi, mon Victor, qui dois me soutenir dans cette détermination.

« Cher ami, je t'ai vu pleurer, jeudi; combien tu m'as fait de mal ! et à cause de moi, et dans un endroit où je ne pouvais pas baiser les larmes. Mais tu as pardonné à ton Adèle, qui ne savait pas te faire de la peine, car, si je l'avais su, il est impossible de croire que j'aurais eu seulement l'idée de te faire l'ombre d'un petit chagrin, moi qui passe mon temps à chercher tout ce qui peut te rendre heureux ! »

On est revenu à Gentilly à la fin de la première semaine de juin. Le volume Odes et Poésies dive?'ses parait ; le premier exemplaire revêtu dune couverture marbrée bleue, avec un dos de basane vert, est destiné à Adèle. Sur la page du titre, Victor trace ces lignes :

Premier Exemplaire :

A mon Adèle bien aimée, à l'ange qui est ma seule glaire comme mon seul bonheur.

Les mots : « Premier exemplaire » ont été écrits avec une plume fatiguée, trop grosse, trop chargée d'encre. Les caractères sont gras, le papier est mince, presque transparent, et a bu l'encre.

Victor prend une plume neuve, parce qu'il va écrire : « A mon Adèle bien-aimée » ; les traits sont plus minces, plus déliés, plus nets, plus décidés. Adèle devait accueillir cet hommage avec fierté. Ce livre n'ctait-il pas rempli de son souvenir?

La correspondance se poursuit, un peu monotone, avec les mêmes petites querelles, oh ! bien douces, sur leur thème favori : « Je t'aime plus que tu ne m'aimes. » On se crée quelques chagrins afin de pouvoir les apaiser avec des tendresses. On se tend des pièges innocents ; la plume écrit ce que le cœur ne pense pas; et le cœur proteste aussitôt; on s'aperçoit, lorsque les pleurs coulent, qu'on s'est livré à de petites cruautés inutiles ; puis, on recommence parce que chacun ressent sa passion intérieure qu'il désespère de faire partager.

Il a fallu quitter Gentilly dans la première semaine de juillet. C'est une grosse déception. Mais ce retour facilitera peut-être les démarches, permettra à Victor de s'occuper plus activement de ses affaires. C'est ce qu'Adèle espère. Hélas ! Victor a appris qu'un délai de six semaines serait nécessaire avant d'être en possession du litre de ses pensions.

« Je me demande comment il se fait que la réalisation des espérances les plus pures et les plus idéales soit retardée par un obstacle aussi matériel, l'argent ! Et cela est, pourtant. C'est comme si je voyais un nuage attaché avec une chaîne de fer, »

H reçoit d'Adèle cette lettre, le mardi 0 juillet :

« Combien je regrette la campagne, oîi nous

IbO LA VIE D UNE FEMME

étions si heureux ! Il faut toute ma raison pour ne pas gronder maman d'avoir voulu revenir. La seule chose qui me console, c'est que les affaires qui doivent amener notre mariage avanceront davantage.

«... J'ai aussi du chagrin : tous les jours j'ai plus de froid pour mes bons parents, car je suis tellement occupée de toi que le reste n'est rien pour moi. Uu pareil aveu à une autre personne paraîtrait incroyable, mais toi, mon Victor, tu le comprends ; je sens que j'ai l'âme capal^e d'entrer en parallèle avec la tienne ; et crois aussi que ta femme sera toujours digne de toi. Je me regarderais bien coupable d'avoir jamais quelque chose de caché pour toi parce que tu es moi; de même qu'il me semblerait bien mal de faire la moindre confidence à qui que ce soit parce que tout ce qui n'est pas toi m'est indifférent. Adieu, mon Victor, Demain, je me lèverai de bonne heure pour t'écrire. Adieu, à ce soir, »

Victor lui répond le 13, au sujet de sa froideur pour ses parents :

« Est-ce donc à ta mère de m'envier une tendresse que tu ne pourrais me refuser sans la plus profonde ingratitude, car il n'y a que l'amour qui puisse payer l'amour ! »

Mais, dans Tintervalle, il avait reçu d'Adèle une lettre, le 12 juillet :

LES FIANÇAILLES i;>l

« Trois mois encore et je serai toujours près de toi. Quand nous pensons à cela, nous devrions nous trouver heureux, et, quand nous pensons que nous n'aurons rien fait qui soit indigne, mais que nous avons préféré notre propre estime à notre bonheur, combien ne serons-nous pas plus heureux ! Mon Victor, que jamais nous ne fassions rien qui puisse empêcher de considérer notre conduite avec joie, et, quand môme nous serions pauvres, nous nous contenterons de ce que nous aurons, mais nous serons purs. Je parle pour deux, quoique je ne puisse rien pour nos affaires; mais je serai toujours de moitié dans ce que tu feras ; toutes les jouissances que j'ai en ce monde sont de songer que toutes tes actions sont les miennes ; elles font toute ma gloire. C'est la seule qui soit permise à une femme.

« Je pense toujours combien est douce pour moi la confiance que j'ai en toi; ma vie s'écoulera avec une personne qui me connaîtra tout entière, qui recevra toutes mes pensées, qui écoutera tout ce qui me sera inspiré avec indulgence et qui répondra à cette confiance sans bornes de la môme manière, car, s'il n'était pas ainsi, alors, tout serait brisé. Mais aussi je vois l'avenir comme mon Victor me l'a annoncé ; il m'a dit que mon âme serait toujours inséparable de la sienne, que je saurais tout ce qui s'y passera. Ce sera l'union qui existera toujours entre nous deux. Tu me l'as promis, mon Victor, te lo rappelles-tu ? Jamais il n'en sera

i'6-2 LA VIE D UNE FEMME

autrement, car sans cela comment pourrais-je vivre ? Moi qui mets toute ma vie dans la tienne ! Oh ! jamais, Victor, tu ne trouveras quelqu'un qui ait un amour plus pur et plus désintéressé. Je me demande toujours pourquoi, étant si peu de chose, tu as bien voulu m'aimer; c'est bien aussi ce qui me donne de l'orgueil et qui me met au-dessus des autres créatures.

« Oui, mon Victor, que jamais le désir.que nous avons d'être mariés ne nous fasse rien faire de bas, car cette idée me fait horreur: il ne faut jamais oublier sa dignité. Dieu nous a placés sur la terre pour parcourir l'espace qu'il y a entre nous et Téternité, de manière que nous puissions, dans celte vie terrestre, nous honorer du titre de créatures de Dieu. Il nous a donné la même manière de sentir pour nous faire supporter les maux que nous ne pouvons éviter avec un courage réciproque. Nous sommes, mon Victor, aussi heureusement placés que possible et notre union parfaite est le plus grand bonheur que des hommes puissent atteindre. »

Nous voilà au 7 août ; Tincerlitude pèse toujours sur la destinée des amoureux; la vie matérielle n'est pas assurée. Victor na pas encore sa pension. Il a appris que c'était un retard de quelques jours. « J'avoue que je n'y tiens plus », écrit-il. Il maudit l'homme de bureau qui retarde son bonheur, et cependant, il y a un mois, on l'avait averti qu'il devrait attendre six semaines, c'est-à-dire jusqu'au '20 ou io août. Il

LES FIANÇAILLES l'>!

semble qu'il ne devrait pas y avoir pour lui de sur- |irise; mais sa position lui paraît de plus en plus critique vis-à-vis des Foucher. Il essaie de se consoler en rappelant les douces promenades à Arcueil, à Bourgla-lîeine, les parties sur l'eau, les visites de la fiancée dans la tour de Gentilly. Adèle lui répond, le 10 août :

« Oui, c'est bien triste de ne plus être à Gentilly ; j'y étais si heureuse, car je t'y voyais tous les jours. Maintenant, à peine puis-je te dire mes pensées ; au moment d'être mariés, c'est bien rude de vivre comme cela. Ma seule consolation est de songer que tout cela sera passé avant deux mois.

« Mais le temps me semble bien long, et je suis effrayée du nombre de jours qu'il me reste à parcourir avant d'être ta femme. »

Tous ces retards agitaient Adèle et faisaient lever dans son esprit des doutes et des craintes. Que lui arriverait-il si, ayant perdu un peu de l'afîection des siens et pour les siens, Victor ne réalisait pas toutes les espérances escomptées? Sa petite âme est inquiète et se débat dans ce conflit des sentiments, comme le témoigne sa lettre du 23 août :

« J'ai passé une bien mauvaise nuit, mon Victor ; j'ai rêvé de bien tristes choses. Mais ce n'était qu'un rêve, car, sans cela je ne vivrais pas. Cher ami, n'est-ce pas que tu n'aimeras jamais que moi ?

« Je viens d'être grondée ; maman ne m'aime plus; je n'ai que toi, mon Victor; maman m'a

154 F.A VIE d"uNE femme

dit que je naime plus personne que toi, que je déteste PauP . Elle m'en veut beaucoup. J'avoue que, ne sachant pas dissimuler, tout le monde peut s'apercevoir que je juge ma famille d'après une personne que j'estime, que j'aime par-dessus tout. Toutes les actions de mon entourage me paraissent, en comparaison des tiennes, tellement au-dessous, qu'elles ne peuvent pas soutenir la comparaison. Qu"ai-je dit, mon ami? Crois que, cependant, après toi, je ne vois rien de comparable à mes parents, que je les estime ; je sais tout ce que ma bonne mère a fait pour moi ; qu'elle a sacrifié ses veilles, tout au monde pour sa fille, qu'elle aurait donné mille vies pour me sauver une douleur; et moi, fille ingrate, j'aime mon Victor tant de fois plus qu'elle que je ne saurais le dire.

« Maman me disait, l'autre fois, qu'elle avait l'âme triste, que les soins qu'elle avait donnés à sa fille n'avaient point été sentis, et elle me dit :

« — Qui te dit que M. Victor ferait pour toi ce que j'ai fait"?

« — Parce que, lui répondis-je, j'en ferais davantage pour lui.

« Cette réponse m'a .échappé, elle était dure pour maman et je m'en suis repentie; mais j'ai dit ce que je pensais.

« Quelquefois, je songe qu'un instant peut tout

1, Paul Fûucher, frère cadet d'Adèle.

changer et que cette personne pour laquelle j'ai tout oublié ne sera peut-être pas toujours de même. Je pensais cela de toi, mon Victor, et j'étais bien coupable, n'est-ce pas?

« Mais j'ai promis de ne te rien cacher. Car, si tu changeais, sur qui pourrait-on compter? De tout ce qui doit quitter celte terre, tu es le seul être sur lequel je fonde tout ce qui fait vivre, tout mon bonheur. »

Mais les impatiences de M. Foucher se renouvellent. Lui aussi s'unit à sa femme pour gourmander sa tille. La pauvre Adèle est bien obligée de pousser un cri d'alarme, dans sa lettre du 16 août :

« Cher Victor, je ne pourrai pas l'attendre, ce soir ; ta femme n'aura pas ton premier bonjour; et mon cœur ne battra pas de joie lorsque j'entendrai ton pas dans le corridor. 11 est donc dit que toutes les jouissances me seront défendues maintenant, et papa m'a dit, ce matin, que cela l'ennuyait que je te parle bas, ou, du moins, il ma dit que c'était naturel, mais que la crainte que notre mariage ne se fît pas aussi tôt qu'il l'aurait voulu lui faisait trouver tout cela fatigant.

« Que ne donnerais-je pas pour que ta pension arrivât tout de suite, car je t'avoue que mes parents seraient mieux disposés pour moi. Peut-être ai-je tort de te dire cela, mais je ne veux rien te cacher.

« Mon cœur est triste, en ce moment: c'est assez son habitude lorsque tu n'es pas auprès de moi.

lo6 LA VIE D UNE FEMME

Tâche de presser les événements ; je serai si soulagée lorsque ce maudit brevet sera arrivé.

« Adieu, mon Victor chéri. Maman va s'inquiéter de ce que je fais. »

Victor retourne au ministère, il apprend à connaître les lenteurs administratives dont il rejettera volontiers la responsabilité sur les innocents employés qui le renseignent. Sa lettre est du 20 août :

« Je sors du ministère ; encore une ou deux semaines de patience, mon Adèle ! Ces gens-là ne se doutent pas que ce qu'ils appellent des « semaines de patience » sont, pour moi, des « siècles de souffrance ». Ils traitent l'afTaire de ma pension comme une affaire, sans soupçonner qu'ils devraient la traiter comme un bonheur... Il faut que nous soyons mariés dans deux mois, et nous le serons, ou je serai mort. »

Adèle comprend qu'elle a été imprudente en racontant les querelles de ménage, qu'elle a peut-être paralysé l'élan de Victor, car, le même jour, elle veut lui rendre de la confiance :

« C'est mal de nous plaindre. Si on nous avait dit, il y a un an, qu'une année après nous n'aurions à attendre que quelques jours, combien n'aurionsnous pas été contents ! Et pour des obstacles qui se présentent, nous nous désespérons ! »

Mais un nouvel obstacle, assez imprévu à l'âge de M'"' Fouclier, vint relarder encore l'accomplissement

de leurs rêves. Ces parents si sévères, si intransigeants, n'observaient peut-être pas toute la réserve nécessaire ; car la naissance d'un nouvel enfant était proche et Adèle allait être obligée de prodiguer à sa mère des soins qu'elle aurait réclamés un peu plus tard pour ellemême. Victor s'en inquiète pour sa santé, mais elle entend remplir tout son devoir. Elle aurait désiré s'échapper, ne fût-ce qu'une heure, pour voir un feu d'artitice. Oh ! ce n'est pas pour le feu d'artifice. Le feu d'artifice était le prétexte, Victor était le but, car il devait l'accompagner. M'"- Foucher lui reproche alors de vouloir s'amuser, tandis qu'elle souffre. Adèle écrit cette phrase charmante :

« Je ne cherchais pas le plaisir, mais je voulais le bonheur. »

Elle avait réussi à engourdir un peu les tourments de Victor à force de tendresse. Ce qui avait conduit Victor à oublier momentanément les misérables questions d'intérêt et à reprendre le roman d'amour en racontant ses rêves. Etaient-ce des rêves? Il était peutêtre bien éveillé ; mais enfin, à elle, il présente ses pensées comme des rêves. C'était un moyen de pouvoir dire àsafiancéedes choses douces d'abord, puis plus hardies. Oîi serait le mal? N'est-ce pas un rêve? Qui pourrait s'offusquer du récit d'un rêve? En est-il responsable ? Comment lui ferait-on un grief de petites audaces dont il n'est que le complice innocent? Écoutez-le :

« Souvent, d'enchanteresses illusions te transportent dans les bras de ton mari ; il te serre sur son cœur. »

C'est un rêve.

Adèle lui répond, le 28 août:

« J'ai fait aussi de doux rêves, contre mon ordinaire. »

Mais c'est tout. Ce même jour, Victor annonce à Adèle la grande nouvelle. Il a la pension. Mais, aulieudedouze cents francs, elle est de mille francs ; il regagnera les deux cents francs par son travail ; et puis, il y a la pension de l'Intérieur, qui le dédommagera peut-être. Mais, pour lui, il considère qu'au moins son avenir est assuré. . . avec mille francs ! Et il lui répond en même temps qu'il est heureux de lui procurer un doux rêve.

Exalté par ses songes qui sont pour lui comme les soutiens de sa patience, il accentue, il force la gamme de sa passion ; et comme cette passion a changé de nature en se prolongeant, comme elle est devenue moins idéale, comme elle est servie par un langage nouveau, moins mystique, plus terrestre, elle devient plus exigeante. Victor n'écrit-il pas son Han d'Islande où les cœurs s'embrasent à chaque page ? Il s'exalte en parlant, lui Urdener, à son héroïne Ethel ; et il voudrait qu'Adèle parlât comme Ethel. Il s'étonne que sa fiancée ne soit pas plus tendre, il le lui dit et ne réussit qu'à provoquer de nouveau cet aveu, le samedi 31 août :

« Tu mas fait de la peine en me disant que l'on t'écrivait des lettres qui étaient plus tendres que les miennes. Elles peuvent l'être; mais, certes, nul ne pourra t'aimer comme ton Adèle... Qui donc quitterait parents, amis, tout enfin, pour suivre avec joie celui qui dit que je l'aime moins que d'autres. »

jyimp Foucher va accoucher. Adèle se doit d'autant

LES FIANÇAILLES ISO

plus à sa mère qu'elle se reproche de ne pas lui témoigner assez de tendresse ou, tout au moins, de lui ravir une partie de sa tendresse d'autrefois. La voilà donc condamnée à ne voir que rarement et peu d'instants son fiancé pendant une dizaine de jours :

« Dans un mois, — quel bonheur ! — je t'appellerai mon mari aux yeux de tout le monde.

« Je suis chagrine ; maman va accoucher et à peine nous verrons-nous pendant neuf à dix jours. L'on m'ôte mon seul bonheur.

« Cher Victor, je suis si heureuse lorsque je te vois, lorsque je suis avec toi ! Ta lettre m'a fait plaisir ; elle m'a causé de la joie. Tu me dis que je fais ton malheur lorsque je le dis que j'ai des doutes sur ton amour; mais il m'est impossible de te dire à quel point tu m'en fais lorsque tu me dis la même chose. Cher Victor, tu me désoles; oui, tu désoles la femme, cette femme qui t'aime sans bornes, qui croit t'en avoir donné des preuves. Que me parles-tu de mort? La mort ne saurait nous séparer ; elle doit, au contraire, nous réunir. »

Victor est devenu de plus en plus ombrageux ; il épie les mouvements, les gestes de sa fiancée, il scrute les expressions de la physionomie, il analyse les mots, il commente le ton, car, pour lui, c'est dans les riens que l'amour se décèle. Aussi, quand, le 5 septembre, Adèle lui a dit : « A demain, six heures », il n'a pas surpris un regret, et, pourtant, le délai était long. 11 conclut qu'elle est bonne et généreuse, mais nullement qu'elle l'aime. Il a « cette pensée désolante » et il ajoute aussitôt :

« Tu Tendors quelquefois par de grandes protestations damour, mais, bien souvent, tu la réveilles par de petites marques d'indifîérence. »

Adèle proteste aussitôt par ces lettres des 6 et 7 septembre :

Vendredi.

« Cher ami, que tu me fais toujours de la peine ! Tu es bien cruel de me dire toujours la même chose ; mais j'ai été bien heureuse, hier soir, d'être près de toi et d'avoir ma main dans la tienne. Tu sais bien, mon ami, que tu es tout mon bonheur, toute ma joie, et qu'il est mal à toi de ne pas faire le mien.

« Cher ami, dans un mois, n'est-ce pas, je serai ta femme aux yeux de tout le monde ; car tout cela m'ennuie bien de ne pas pouvoir montrer comme je t'aime. Oh oui ! car c'est bien dur d'avoir presque l'air de t'ètre étrangère lorsque je suis liée à toi par l'amour le plus grand.

« Oh ! que nous aurons acheté notre bonheur ! N'est-ce pas, mon ami, que nous serons heureux ? »

Samedi, di.v hetiies.

« Que dois-je penser, mon Victor, de ta conduite d'hier? Lorsque tu es arrivé, j'étais heureuse d'aller au-devant de mon Victor, de recevoir une caresse de lui ; je vins au-devant de toi et tu me

reçus d'un air préoccupé, et surtout fort embarrassé de ne savoir comment te défaire du bonjour de ton Adèle.

« En vain, j'ai désiré savoir ce qui te portait à m'aflliger ainsi ; en vain, je l'avoue, j'ai cherché dans ma pauvre tôte les motifs de ta conduite, et rien ne s'est offert à mon esprit qui pût me faire croire que je t'avais affligé au point de me désoler.

« Tu me dis que c'est dans les petites choses qu'on remarque l'amour et, pourtant, de pareils détails pourraient prouver que ce sont de petites choses, du moins en apparence, qui m'ont rendue si malheureuse ; comme je te l'ai déjà dit, si des preuves comme je t'en ai donné ne te suffisent pas, il n'est plus en mon pouvoir de te prouver à quel point je t'aime. Comme il le paraît, tu es résolu à me rendre la plus malheureuse femme, et, ensuite, tu interprètes tout ce que j'ai pu faire pour toi de manière à toujours pouvoir me dire - que c'est pure générosité; alors, je me tais.

« Cependant, je dois à la vérité de dire que personne n'est moins porté que moi à ce sentiment si noble; si jamais je t'ai donné des preuves de mon amour, c'est que ce même amour m'y portait ; lorsqu'il fut question de quitter ce pays pour toi, je voulus partir avec toi parce que je ne me sentais pas la force de supporter ton absence, et que je considérais comme rien le désespoir de mes parents auprès du malheur de n'être pas avec toi ; je te demande si cela n'était pas plutôt de l'égoïsme

que de la générosité. Oui, je sentais que je .serais morte si je ne t'avais pas suivi, et je n'avais pas le courage de supporter la mort. C'est, sans doute, une ironie de ta part d'appeler cela de la générosité.

« Tout ce que je fais pour toi, tout ce que j'ai fait pour toi, est dicté par l'amour que j'ai pour toi. Si après tout ce que je viens de te dire, tu me dis encore la même chose, alors il sera inutile de clierclior à to convaincre; je me résignerai en attendant que les événements puissent te prouver que ta femme n'a jamais menti. Je pleurerai mon impuissance de réussira te persuader. Je prierai Dieu, qui peut tout, de l'apprendre la vérité comme, jadis, il l'enseigna à Joseph lorsqu'il lui dit que Marie était pure. Je prierai ce Dieu qui, j'espère, m'écoutera plus que celui pour qui je donnerais mon sang, pour lequel le sacrifice de mon bonheur n'est rien pour moi, et qui est décidé à me donner la mort. »

Les fiançailles approchent de leur terme. Encore un

.^nois, cependant. Mais les amoureu.v croient le jour

plus prochain, car. le jeudi 12 septembre, Adèle a laissé

prendre, pour la première fois, un baiser sur ses lèvres ;

mais elle est toute troublée.

« Mon ami, tu as été heureux, hier soir. Pourvu (c'est la dernière fois que je t'en parle), pourvu que tu m'estimes toujours, que je sois toujours aussi pure! Tu me l'as promis, je suis toujours la

même, toujours la femme-demoiselle? Alors, mon Victor, je puis dormir tranquille, car, sans cette idée, adieu le repos.

« Oh ! oui, mon ami, mon âme est bien pure, et môme ma conscience est paisible. Je pense que Dieu verra toujours mes intentions.

« Mon Victor, je suis calme parce que j'ai confiance en toi, que tu ne peux me tromper et que tu m'as dit que j'étais toujours la même Adèle hier que le jour qui précédait. Quand tu devrais me désoler, dis-moi toujours la vérité. »

Enfin, le 18 septembre, Victor écrivait à son père:

« J'ai donc prié M. et M"" Foucher de faire commencer la publication des bans dimanche prochain 22. Elle se terminera le dimanche 6 octobre. Les nom et prénoms de ma bien-aimée fiancée sont : Adèle-Julie Foucher, fille mineure de Pierre Foucher, chef de bureau au ministère de la Guerre, chevalier de la Légion d'honneur, et d'Anne-Victoire Asseline.

« A dater du 1" octobre, ma pension me sera comptée; l'autre ne tardera pas, sans doute. »

Désormais, Adèle et Victor se voient chaque jour. La correspondance est presque terminée. Victor travaille avec acharnement. Il n'écrit plus que quelques lettres apaisées avec les mots : amour, adoration, idolâtrie, et sa dernière lettre, du 4 octobre, renferme cette conclusion ':

« Notre histoire, chère aimée, aura été une preuve de plus de cette vérité que vouloir fermement, c'est pouvoir. Quelques mois ont suffi pour vaincre beaucoup d'obstacles. Mais q4ie ne peut celui qui t'aime et qui se sent aimé de toi ! »

Le premier aveu datait du 2(3 avril 1819. Le mariage eut lieu le 12 octobre 1822. Il fut célébré à Saint-Sulpice dans cette chapelle de la Vierge où avait été conduit, le 29 juin 1821, le cercueil de M""" Hugo.

Le ménage était pauvre. Adèle apportait deux mille francs en meubles et en espèces. Victor n'avait que sa pension, mais déjà un passé qui rassurait ses amis sur son avenir. Il avait consacré les 700 francs de droits d'auteur sur ses Odes à l'achat d'un cachemire français, le don obligatoire d un fiancé à cette époque. Une jeune fille ne se considérait alors comme une véritable dame que si elle portait un cachemire français ou un cachemire des Indes.

Les jeunes mariés logèrent chez les Foucher tout d'abord, puis se rendirent àGentilly, le nid des souvenirs et maintenant l'asile des désirs réalisés. Adèle était enceinte.

C'est ce nouveau séjour à Gentilly qui dicte ces vers T

Souvent ici, domptant mes douleurs étouffées Mon bonheur s'éleva comme un château de fées. Avec ses murs de nacre, aux mobiles couleurs, Ses tours, ses portes d'or, ses pièges, ses trophées, Et ses fruits merveilleux, et ses magiques fleurs.

Vallon! j'ai bien souvent laissé dans ta prairie.

Comme une eau murmurante, errer ma rêverie ;

Je n'oublierai jamais ces fugitifs instants :

Ton souvenir sera, dans mon âme attendrie,

Comme un son triste et doux qu'on écoute longtemps !

Et c'est encore xVdèle qui inspire à la même date cette poésie Paysage :

C'est que pour m'amener au terme où tout aspire, Il m'est venu du ciel un guide au front joyeux ; Pour moi, l'air le plus pur est l'air qu'elle respire ; Je vois tous mes bonheurs, muse, dans son sourire Et tous mes rêves dans ses yeux!

Et c'est toujours à Adèle qu'il adresse cette poésie: Encore à toi :

A toi ! toujours à toi ! Que chanterait ma lyre?

A toi l'hymne d'amour, à loi l'hymne d'hymen !

Quel autre nom pourrait éveiller mon délire ?

Ai-je appris d'autres chants ? Sais-je un autre chemin"?

C'est toi, dont le regard éclaire ma nuit sombre ; Toi, dont limage luit sur mon sommeil joyeux ; C'est toi qui tiens ma main quand je marche dans l'ombre, Et les rayons du ciel me viennent de tes yeux !

Quand ton œil noir et doux me parle et me contemple, Quand ta robe m'effleure avec un léger bruit. Je crois avoir touché quelque voile du temple, Je dis comme Tobie : un auge est dans ma nuit !

Et c'est d'Adèle qu'il parle encore dans Aciions de grâces.

Un ange sur mon cœur ploie aujourd'hui ses ailes, Pour Elle un orphelin n'est pas un étranger; Les heures de mes jours à ses côtés sont belles; Car son joug est aimable et son fardeau léger.

Victor pouvait désormais vivre personnellement leroman d'Ordener etd'Ethel. Ce roman', il s'était empressé de le relire après son mariage ; il en avait rapidement corrigé les épreuves dans l'espoir de gagner quelque argent.

Han d' Islande fut publié le 8 février 18:28 sans nom d'auteur. Il lui parut délicieux quoiqu'il eût été écrit dans une crise de désespoir. Il était le miroir de toutes les joies que son amour avait conçues et que l'événement consacrait. Le bonheur du ménage s'accrut encore ; un fils, Léopold, naquit le IG juillet. L'enfant était délicat, aussi fragile que l'avait été Victor en naissant. La mère était trop faible pour l'allaiter. Ce fut un gros chagrin. Elle fut obligée de le confier à une nourrice qui dut être congédiée à cause de son caractère acariâtre et remplacée par une autre qui fut envoyée de Blois le 2 août par le général Hugo.

Lorsque le général et sa femme arrivèrent à Paris dans le courant d'août,- ils reçurent l'accueil le plus empressé, ils s'intéressèrent si vivement au petit qu'ils proposèrent de l'emmener afin de le faire profiter du bon air et de laisser à la mère le temps de' se remettre de ses couches. Cette offre si cordiale provoqua tout d'abord une résistance. C'était le premier enfant : une séparation était cruelle ; assurée cependant que le bébé serait bien soigné, M""^ Victor Hugo consentit à ce sacrifice ; mais aussilût après le départ, la mère était anxieuse ; sans doute elle n'avait pas ménagé toutes les recommandations que son cœur lui avait dictées. Mais elle aurait eu encore tant de choses à dire ! elle les écrira ; et avec quelles précautions! car elle ne veut pas froisser les susceptibilités de sa belle-mère, aussi sa lettre du ISseptembre est-elle pleine d'une sollicitude confiante; quoique un peu inquiète :

« Ma chère maman,

« Depuis votre départ, je n'ai cessé de penser à mon Léopold et cette pensée est inséparable des bontés que vous avez pour ce cher enfant et de toutes celles que vous avez pour nous, et si je suis si à plaindre d'être loin de lui, il est bien heureux d'être près de vous. J'ai été charmée de sa bonne conduite pendant le voyage, j'espère qu'il a continué d'être aimable et de vous sourire, car il serait bien ingrat s'il en était autrement. J'espère aussi que la nourrice ne vous a donné que des sujets de contentement, c'est une bonne femme qu'il faudra, je crois, surveiller pour la propreté ; j'ai oublié de faire emporter à la nourrice une petite brosse pour sa tête. Il y en a à Paris de fort commodes en chiendent. S'il n'y en a pas à Blois, je vous en enverrai une ; dites-moi aussi, chère maman, si vous pouvez vous procurer de la biscotte, nourriture, dit-on, très saine et surtout légère pour les enfants. Dans le cas où la bouillie ou bien une petite panade ne lui conviendrait pas, je lui en enverrais. Croyez-vous aussi qu'il ne lui serait pas bon de le mettre dans son berceau les jambes un peu à l'air, ce qui lui donnerait des forces et lui ferait plaisir ; car j'ai remarqué qu'il ne disait jamais rien démailloté, et criait très fort lorsqu'il sentait ses petites jambes en prison : cela n'empêcherait pas de le couvrir lorsqu'il ferait froid. Je ne me permets de vous dire tout cela que parce

que je suis que vous en agirez suivant votre volonté et pour le bien-être de notre fils.

« Je suis retenue à la chambre par une écorchure au pied qui me fait souffrir. Mais toutes mes souffrances sont des bonheurs pour moi, puisque tous les soins qui mo sont prodigués viennent de mon Victor qui est toujours un ange et fait toujours de belles odes".

« Agréez, chère maman, tous mes sentiments

de respect ',

« A. Hugo. »

Nous avons reproduit cette lettre un peu longue parce • que nous surprenons là sur le vif Adèle sous ses deux aspects : la jeune mère très attentive et très clairvoyante puisqu'elle condamnait le maillot si fort en honneur à cette époque et si décrié aujourd'hui, et la belle-fille très respectueuse et même très affectueuse qui avait commis la petite imprudence bien justifiée de glorifier son Victor. Or Victor ne jouissait pas d'un grand crédit auprès de la femme du général à laquelle il avait gardé quelque rancune ; il la considérait volontiers comme une intruse, affectant dans ses lettres de présenter ses hommages à « la femme » du général et à « la grand'mère » de Léopold, tandis que ]\|mc Victor Hugo n'hésitait pas à lui décerner le litre de « maman ».

La générale Hugo aurait dû être touchée par tant de délicatesse ; mais altière, vindicative, elle avait trop vivement senti que Victor lavait subie plutôt qu'acceptée pour ne pas faire retomber plus tard sur Adèle une rancune qu'elle contenait pour l'instant.

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