Victor Hugo à vinr/i ans, par M. Pierre Dufay
Que faire maintenant de toutes mes pensées, De mon front, qui dormait dans tes mains enlacées, De tout ce que j'entends, de tout ce que je vois? Que faire de mes maux, sans toi pleins d'amertume, De mes yeux dont la flamme à tes regards s'allume, De ma voix qui ne sait parler qu'après ta voix ?
Ainsi donc aujourd'hui, demain, après encore, Il faudra voir sans toi naître et mourir l'aurore, Sans toi ! Sans ton sourire et ton regard joyeux ! Sans t'entendre marcher près de moi quand je rêve : Sans que ta douce main, quand mon front se soulève, Se pose en jouant sur mes yeux !
Il faudrait citer toute la pièce, Victor partait avec la confiance qu'Adèle serait choyée :
Et mon père, essuyant une larme qui brille, T'invite en souriant à sourire à ta fille.
Il se rendait d'abord à Paris, pour aller ensuite à Reims, il écrit à M"'" Victor Hugo et s'aperçoit qu'au lieu de la consoler, il l'attriste par son désespoir. Adèle écrivait ce même jour à son mari :
Ce 19 mai.
« Je ne puis résister, mon Victor, an plaisir de t'écrire, et de te raconter comment j'ai passé ma journée ; hélas ! mon ami, elle a été bien triste, je n'avais pas auprès de moi mon bien-aimé, je le cherchais partout, je ne le trouvais pas ; je l'appelais, nul ne me répondait ; cependant, mon chéri, personne ne s'est aperçu, du moins je le crois, de ma profonde tristesse : je l'ai cachée même à
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mon A'ïctor, il faut savoir souffrir en silence. J'ai affecté de rire ; et même je me suis forcée pour manger, car, lorsque j'ai le cœur triste, les étoufFenients ne me quittent pas. J'ai travaillé toute la journée, mes mains seules travaillaient. Aussitôt que tu as été parti, je me suis occupée de compter mon linge, de mettre tout en ordre, car mon ménage ne doit pas se ressentir de mes douleurs : pii donc mis tout mon zèle à tâcher de prendre sur moi, en m'efforçant de remplir ma tâche de ménagère comme si j'eusse eu la tête à moi; pendant ce temps, ma Didine a dormi, ensuite on est venu me dire que le déjeuner était servi ; j'y suis allée ; tes parents ont fait ce qu'ils ont pu pour m'être agréables ; nous avons bu à ta chère santé, et par trop de sensibilité, j'ai paru insensible, je craignais tellement de parler : car aussitôt je sentais des larmes à mes paupières. Ensuite M"'" Hugo a dormi, je suis revenue dans ma chambre avec ma Didine et ma bonne. On a mis mon petit chou sur une couverture...
« Mon bien aimé, j'ai ensuite continué de travailler jusqu'au dîner, on a encore bu à la santé de mon Victor, et l'on doit vider la bouteille de vin que nous avons entamée aujourd'hui pour ne boire qu'à ta santé. C'est une attention de ton excellent père ; après cela, j'ai caressé ma Didine qui a été charmante. Je suis montée dans ma chambre avec elle et la bonne ; j'ai couché l'une, j'ai fait coucher l'autre. Je me suis mise à
t'écrire. Voilà la fin de ma journée, je ne sais pas riieure qu'il esl, mais elle est bien douce ; mon Victor, que je t'aime ! Je t'embrasse là, je verse une larme ici, je te dis adieu, mais je vais rêver de toi; oh ! pense à moi ! toujours, toujours !
« Adieu, mon adoré, ce soir je commencerai mon journal que j'enverrai, quand tu me récriras, à Rheims... adieu, mon Victor, si tu m'aimes, écrismoi une lettre très longue où tu me raconteras tonte ta vie loin de moi ; quand on aime, on en trouve toujours le temps. »
Celte lettre était adressée à Victor Hugo, rue du Clierche-Midi 39, chez M. Foucher, où il logeait ; et le cachet de la poste porce la date d'arrivée 22 mai. Victor Hugo était à Paris le 20 mai et il écrivait ce même jour à Adèle dans la chambre nuptiale ; on trouve toutes ses lettres dans le volume de Correspondance ; nous ne les reproduisons donc pas; il lui dit tout son amour, il lui raconte son voyage de Blois à Paris, ses démarches.
T^jme Yictor Hugo répond le 20 mai à 9 heures du soir à une lettre que son mari lui a envoyée d'Orléans pendant son voyage de Blois à Paris.
« Mon Victor, mon bien-aimé, c'est bien vrai, tu m'as rendue bien heureuse en m'écrivant, quel bonheur! Quand j'ai aperçu ton écriture chérie, j'ai baisé la lettre avant de la décacheter. J'ai dévoré chaque mot, chaque phrase ; elle est là devant mes yeux cette lettre chérie ; combien ton amour m'est cher, sans lui je serais... morte
demain. Dis le moi, écris le moi souvent que tu m'aimes,- je neveux que cela...
« Tous nos repas se passent à parler de toi, de ton beau caractère. Comme ton père reconnaît ton génie, comme nous sommes fiers tous les deux, moi d'être ta femme, papa d'être ton père; je ne veux point sortir de la maison de tes parents. là jo puis parler de toi toujours, on m'en parle constamment, lorsque tu es loin de moi, que me faut-il de plus ? Une lettre de toi ! et je rends grâce à Dieu; aussi ces deux jours se sont-ils passés sans que je quittasse la maison; ne me prie pas de me promener, ma santé se contentera très bien du jardin de ton père. Pour finir ma narration, aussitôt le déjeuner je suis montée dans ma chambre, j'ai habillé ma Didine. M"^ Hugo l'a sortie jusqu'à 4 heures, pendant ce temps j'ai travaillé. En rentrant, M™" Hugo a donné à Didine une très jolie robe qu'elle venait de lui acheter, elle est pleine de bontés et d'attentions pour moi, remercie-la dans ta première lettre. Ma petite bonne est très attentive. J'ai passé le reste de mon temps à dîner, nous avons porté la santé. J'ai ensuite, avec ]yjme Hugo, taillé la robe de Didine, je l'ai couchée, je suis rentrée dans ma chambre, tout le monde dort. Adieu mon adoré, mon bonheur. Je vais me coucher avec ta lettre sur mon cœur.
« P. -S. — Jusqu'ici il n'est venu aucune lettre. »
Victor est encore à Paris et kii écrit tous les jours, il
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se sent bien seul sans elle, il est triste ; mauvaise disposition pour prépa.TerV Ode du 6'acr<?; sa muse, dit-il, ne sera pas gaie, et le 21 il donne l'emploi de son temps; il a essayé son habit qui est fort laid mais qui va bien, il fait faire la culotte et il louera ou achètera une épée, il doit partir le mardi 24 pour Reims avec Charles Nodier et Alaux ; la voiture, aller et retour, coûtera 400 francs : le voyage durera deux jours pour aller ; sa nuit a été lugubre parce que c'est la première qu'il passe loin d'elle dans un lit quelconque. ^
Le 21 mai M"*= Victor Hugo écrit à son mari à 0 heures du soir :
« Ma Didine, mon ami, a montré aujourd'hui une petite dent, et ce qu'il y a d'heureux, c'est qu'elle se porte à merveille, cette nouvelle te fera plaisir, mon bien-aimé, nous aimons tant notre Didine ! Ta lettre, mon chéri, m'a rendu encore une fois heureuse, depuis que tu es parti ta tendresse fait ma joie, j'ai besoin que tu me l'exprimes. Je me retrouve hlle par mes émotions, un sentiment douloureux ne me quitte pas, et m'oppresse, et chaque mot de toi me soulage ; quand je pense que c'est ta main chérie qui a tracé ces mots, je baise et rebaise tes lettres et les relis jusqu'à ce qu'une autre la remplace. Oh! mon Victor! écris-moi exactement tous les jours et de bien longues, bien longues lettres, jusqu'ici elles sont bien courtes, mais je ne t'en remercie pas moins ; ne m'épargne aucun détail, aucune pensée, aucune action ! Si tu savais dans quel état tu me mettrais si, un jour, un courrier ne m'apportait une lettre de toi !
Aujourd'hui, en recevant la tienne, je fus ravie en la sentant chargée, je lus aussitôt la première ligne, toutes celles qui la suivaient jusqu'à la troisième page — mais quand je vis que ce n'était pas ton écriture, je jetai la lettre de ce bon M. Soumet par terre et je fus bien aflligée d'avoir si peu à lire de mon Victor; cependant je dis: cette lettre de M. Soumet parle de mon Victor, de mon adoré, je la lus; elle est charmante, comme elle doit être enfin ! c'est bien vrai, tu es le plus grand poète de l'époque, l'homme le plus adorable et le plus adoré ! je te parlerais de mon amour jusqu'à demain, je vais tâcher d'être raisonnable, et te rendre compte de ma journée ; elle s'est passée comme celles qui se sont passées depuis ton départ ; la nuit à rêver de toi, le matin à penser à toi en travaillant, à y penser en déjeunant et le reste de la journée de même. Je n'ai pas quitté la maison de ton père depuis que tu es parti. »
Elle remercie ses parents Foucher de bien soigner son Victor.
« Les tiens me soignent bien aussi, j'en suis touchée ; mais ce n'est pas mon Victor ! Enfin ils font ce qu'ils peuvent, et je les en remercie bien tendrement...
« Mon Victor, ne te fatigue pas trop, prends force cabriolets; écris-moi quel jour tu partiras| pour Riieims et surtout quand et comment tu vien-j dras de Rheims à Paris...
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« Fais une belle ode, mon Victor, digne de toi, de ton nom, ta gloire m'est ciière, et ce sera ma récompense. Nos bons parents seront si contents; mon bon papa de Paris qui est le papa chéri, quoique l'autre soit bien bon, sera si content. Quand je pense à cela, j'ai du courage. Aies en aussi, ne te laisse pas abattre. Tes lettres me rendent heureuse, je dois l'avouer, parce que tu me dis que tu es si malheureux d'être loin de moi. Mais je dois te dire de prendre sur toi, pour que ton voyage puisse prouver ce que tu peux. Adieu, mon adoré, je vais me coucher auprès de ma Didine qui dort; elle est toujours charmante. Sa petite peau est toute hâlée, ça me chagrine, papa de Paris aime tant les peaux blanches, mais dis lui que ça reviendra, ses petits traits se développent bien, ses yeux surtout ont une expression touchante. Adieu, mon Victor, dis à maman ^ que je l'aime, que sa bonté, le dévouement sans bornes qu'elle a toujours eu pour moi me touche profondément, dis lui que souvent mon caractère n'a pas toujours répondu à sa touchante sollicitude et que ce sera toujours un chagrin pour moi, mais qu'elle me pardonne, et dis lui que je réparerai autant que possible mes torts qui sont grands. »
C'est une allusion à ses fiançailles quand elle se reprochait ses lettres écrites en cachette.
Cette lettre datée du 21 est arrivée le 25 à Paris chez