III. — L'amour au moment de la mort
Nous ne devions pas mourir. La mort est le châtiment du péché, et tous les hommes en doivent subir le sort. Dieu toutefois a déposé des grâces d’amour même dans la mort. Si la mort est une peine, elle est aussi une expiation ; et quoique nous ne puissions l’éviter, nous pou-
vons et nous devons l’accepter comme un hommage rendu à la souveraineté de Dieu que nous avons offensé, et comme une reconnaissance filiale à Celui qui nous fournit par là le moyen de donner satisfaction à sa justice et de lui prouver notre amour.
S’il faut de l’amour pour vivre, il en faut plus encore pour mourir. Il en coûte plus à la nature pour passer par cette séparation de l’âme et du corps — qui n’était pas dans les desseins de Dieu à l’origine et qui est le sacrifice total de tout ce
l’amour dans l’ame chrétienne
qu’on peut lui offrir en réparation — que pour vivre, même au milieu des épreuves de tout genre. C’est en faisant appel alors à toute sa capacité d’amour, que l’âme peut faire face chrétiennement aux tristesses et aux angoisses de ce moment suprême.
Voir dans la mort l’accomplissement d’un devoir de justice et y acquiescer pleinement, c’est de l’amour. Y reconnaître la volonté de Dieu et s’y soumettre entièrement, c’est de l’amour. Offrir généreusement le sacrifice de sa vie, pour plaire à Jésus qui le réclame, c’est de l’amour. S’associer à Jésus mourant, pour Lui ressembler dans la mort comme dans la vie, c’est de l’amour. Rendre son âme à son divin Sauveur, en s’abandonnant à sa miséricorde, c’est de l’amour. Entrevoir dans la mort le passage à une vie meilleure et aspirer à la possession éternelle du Souverain Bien, c’est de l’amour.
Bienheureux sont ceux qui meurent dans le Seigneur. Bienheureux sont ceux qui vivent comme s’ils devaient toujours mourir. Bienheureux sont ceux qui aiment, pour se préparer dans la fidélité à mourir dans la pureté. Bienheureux sont ceux qui pendant leur vie développent en eux l’amour divin, afin de s’en faire une réserve plus grande pour le moment de la mort.
La mort, en effet, a ses avant-coureurs. Elle s’annonce déjà dans la vieillesse, les maladies et les infirmités. Souffrir, c’est mourir un peu ; vieillir, c’est mourir à petit feu. Pour supporter toutes les peines qui cheminent avec nous vers le terme final de la vie, il faut une somme de patience et de résignation que seul l’amour est capable de nous donner.
L’isolement et l’abandon de la vieillesse creusent des vides dans le cœur, que l’amour seul peut combler. On ne voit pas s’éteindre peu à peu ses espérances et peut-être ses illusions, sans sentir le besoin de s’attacher à quelque chose qui demeure ; et ce quelque chose, c’est l’amour. On n’assiste pas à l’isolement forcé des personnes et des choses, qui crée autour de soi comme un désert de l’esprit et du cœur, sans tourner ses regards vers les consolations que procurent les fruits et la stabilité de l’amour. On n’observe pas la décroissance progressive de ses forces, annonçant le voisinage de la mort qui s’avance, sans comprendre que pour avoir la force chrétienne de mourir, il n’y a qu’à s’y préparer par un surcroît d’amour.
S’il est coupable de vivre sans aimer, il serait insensé de prétendre mourir en paix sans aimer davantage. L’union éternelle avec Jésus est alors
l’amour dans l’ame chrétienne
trop voisine pour qu’il ne s’en échappe pas déjà des influences d’amour et de miséricorde ; de sorte que l’on peut envisager la mort comme une avance amoureuse de Jésus vers nous et un élan d'amour de notre âme vers Lui.
C’est ainsi que du berceau à la tombe, l’amour joue dans notre vie un rôle prépondérant, correspondant aux desseins de Jésus sur nous et à notre éternelle destinée. Considérons la mort, de près ou de loin, comme le couronnement de notre vie d’amour ici-bas, et aimons assez pour mériter de mourir dans un acte de parfait amour.