‹ La vie dans le Nouveau-MondeChapitre 3 sur 5 · LE ROI DES ÉVERGLADRS · texte numérisé non relu

LE ROI DES ÉVERGLADRS

- Avant de raconter les aventures du roi des Éverglades et la décadence de sa tribu , je suis obligé de demander au lecteur la permission de lui faire connaître mon opinion sur la race indienne et sur le sort que la civilisation et la politique ont réservé à cette race.

Pour m'expliquer mieux, j'en appellerai tout simplement à quelques passages de mon livre intitulé les Peaux-Rouges, où je m'exprime ainsi :

« Le but forcé de la politique des Américains envers « les Indiens, c'est la destruction radicale de ces in- « digènes. C'est par ce seul moyen qu'ils sont parve- « nus à l'occupation de l'immense étendue du sol au-

« jourd'hui cultivé et prospère... Sous ce rapport, la (( politique des États-Unis a été vivement critiquée, « même au delà de l'Atlantique. Ces critiques, je ne « crains pas de le dire, ont été inspirées par un accès « de sentimentalité bien plutôt que par la raison et la « réflexion. »

On voit par ces lignes que je ne suis pas un partisan de cette race qui ne représenta que la barbarie en lutte contre la civilisation. Je ne déplore donc pas sa destruction progressive, puisque tous les efforts ont été inutiles pour l'assimiler à la race blanche, dont elle n'a pris que les vices. — Dans la conclusion de mon livre, je m'exprime ainsi :

« En retraçant les mœurs et le caractère des In- « diens, nous avons tâché de démontrer les causes qui <( poussent à leur destruction, puisque leur assimilais tion à la race blanche est impossible , par leur opes posilion volontaire à toute alliance avec la civilisais tion,.. Le sort déjà si misérable des Indiens du « continent américain pouvait encore laisser quelque « doute sur l'issue de cette lutte engagée depuis plus « de quatre siècles. Le sort des Caraïbes, dont on ne « sait plus quelque chose qu'en fouillant les pages « poudreuses de chroniqueurs dont le nom est à « peine connu du public, ne doit plus permettre la « moindre illusion... Il ne faut accuser de ce dénoues ment ni le christianisme ni la civilisation , au nom a de qui a commencé, s'est accomplie en partie et doit « s'achever cette destruction de toute une race d'hom-

« mes. Le christianisme lui a ouvert ses bras pater- « nels, la civilisation Ta convoquée au partage de ses « glorieuses conquêtes. Elle s'est armée contre l'une « et contre l'autre. Si le christianisme et la civilisa- « tion avaient succombé , dans le Nouveau-Monde , à « cette lutte contre l'ignorance et la barbarie, c'en « était fait des principes sur lesquels repose la société « moderne. »

Cette guerre entre les Indiens et la race blanche dure encore et durera tant qu'il y aura un Indien en Amérique. Et dire qu'il y a encore aux États-Unis des écrivains pour défendre la cause des Peaux-Rouges!

Nous en puisons la preuve dans les renseignements suivants que nous trouvons dans un récent article d'une feuille américaine dont voici la traduction :

« Les nouvelles de la vallée de Garson annonçaient dernièrement que quinze mille Indiens étaient assemblés en armes et prêts à faire aux blancs une guerre sans merci. Gomme toujours, il y avait une exagération évidente dans le chiffre donné; mais il paraît néanmoins certain qu'un nombre considérable d'Indiens (trois mille, suivant les meilleures informations) se sont concentrés dans le voisinage du lac Pyramide , et qu'à moins d'une intervention de la part des troupes fédérales , une guerre d'extermination va s'engager entre les guerriers peaux-rouges et les visages pâles. Ces derniers ont une force de cinq à six cents hommes bien armés et qui sont tout disposés à chasser les Indiens du territoire.

« La cause de l'homme rouge a été plaidée avec tout le talent possible par des écrivains gens de cœur et de sentiment, et elle a été gagnée au point de vue de la justice et de la morale, mais elle a été perdue à tout jamais au point de vue du fait brutal, et c'est une question désormais jugée sans retour dans l'histoire, — la race rouge disparaîtra du continent américain, de la surface de la terre.

« Les deux Amériques avaient été données à la race rouge comme l'Afrique à la race noire, l'Asie à la race jaune, et l'Europe à la race blanche. Or, l'homme a reçu la terre en domaine à la condition de perfectionner ce domaine par son travail et de se perfectionner lui-même. Il est appelé à jouer un rôle dans les conditions d'existence de l'astre sur lequel il vit, puisque la culture a pour résultat de modifier l'atmosphère qui enveloppe le globe. Deux des quatre races que nous venons de nommer ont manqué à leur rôle, et elles sont punies du non-accomplissement de leur tâche, l'une par la réduction à l'état servile, l'autre par l'anéantissement.

« Dans une même espèce, une variété peut être absorbée par une autre et disparaître sans être anéantie : c'est ainsi que sur le sol américain on voit les types divers des peuples européens se fusionner pour former une nouvelle nation; mais les blancs et les peauxrouges semblent constituer deux familles distinctes qui ne peuvent s'assimiler : de là une guerre incessante faite par les envahisseurs aux anciens possesseurs du sol.

« Cet anéantissement, pour ainsi dire fatal, 'opère par des guerres injustes. Les Indiens, sans cesse refoulés à l'Ouest, se sont trouvés depuis la colonisation des États du Pacifique, pris entre deux marées toujours montantes. Acculés des deux côtés aux Montagnes- Rocheuses, privés de leurs terrains de chasse, réduits à vivre de la maigre pitance que leur donne le gouvernement, ils se voient en butte aux provocations et aux outrages des maraudeurs blancs, et, aux moindres représailles de leur part, menacés d'une destruction complète.

« C'est une triste et lamentable histoire que celle de cette fuite incessante de l'Indien devant la marche envahissante des colons. Nous trouvons dans ce qui vient de se passer à la vallée de Carson un exemple curieux des épisodes qui donnent lieu si fréquemment à ces guerres. Dans la plupart des cas, la provocation vient des blancs , et il est facile de comprendre que, parmi les aventuriers qui fréquentent ces parages , il est des hommes qui se font un jeu de tuer ou d'outrager les Indiens, et s'inquiètent peu des conséquences de leur action.

« UUniondu Sacramento envisage la bataille du lac Pyramide sous un jour bien différent de celui sous lequel elle a été présentée. Au dire du correspondant de ce journal , les Américains seraient responsables de cette lutte, et ils auraient eu le tort grave de tirer sur le porteur d'un drapeau parlementaire. Voici un passage de cette correspondance :

« Ils aperçurent tout d'abord les Indiens sur une « éminence et embusqués derrière d'épaisses brous- « sailles. Pendant que la colonne Ormsby, composée « d'une centaine d'hommes, se massait, un Indien à « cheval s'avança portant un drapeau blanc. Un des « hommes de la compagnie, M. Elliot, armé d'un ri- « fle à télescope, tira sur lui. A l'instant même les In- « diens ripostèrent, et le commandant Ormsby ordonna « de charger l'ennemi. Une trentaine d'hommes seule- « ment obéirent à cet ordre. Néanmoins les Indiens « battaient en retraite. Si toute la colonne eût donné, « il est très-probable qu'elle les eût mis en fuite ; « mais il paraît que les autres volontaires cédèrent à une « panique, et prirent la fuite assez peu glorieusement, « abandonnant ainsi leurs camarades à une lutte iné- « gale. Les chevaux harassés servirent mal ces der- « niers; les Indiens le remarquèrentet réussirent près-' « que à les entourer.

« Il y a différentes versions au sujet du drapeau « parlementaire que portait l'Indien. L'un des officiers « déclare que ce qu'on a pris pour un drapeau blanc « n'était autre chose que le côté poli d'une hache de « bataille reluisant au soleil ; il ajoute qu'il a donné « l'ordre de tirer sur cet Indien qui brandissait cette » hache en signe de provocation. Mais le plus grand « nombre affirme que ce n'était point une hache, mais « un drapeau parlementaire. Du reste les antécédents « des Indiens attestent assez qu'ils n'étaient point dis- « posés à entrer en guerre avec les blancs de Carson

« Valley. Depuis plus de deux mois, ils étaient en « hostilité avec la population de Honey Lake, particu- « lièrement avec les propriétaires de bestiaux , et s'é- « taient retirés dans les montagnes voisines du lacPy- « ramide, engageant les blancs à s'en tenir éloignés. « Maintenant il est trop tard pour entrer dans la « voie des négociations. »

Le même journal explique l'origine de la lutte entre les blancs et les Indiens.

Voici ce que dit à ce sujet le témoin Osmer Darst :

« Un vieil Indien était allé à William's Station avec « une femme indienne. Là se trouvaient quatre hom- « mes blancs qui garrottèrent le vieil Indien , assouvi- « rent successivement leur brutal sentiment sur la « squaw qui l'accompagnait, puis détachèrent le mal- « heureux et le congédièrent. Plus tard , ce dernier , « étant revenu avec d'autres Indiens , fit sortir de le « maison une femme blanche et trois hommes blancs « qui s'y trouvaient, mais n'avaient pas pris part à « l'atrocité précédente, après quoi ceux qui avaient « abusé de la squaw furent attachés à leur tour et le « feu fut mis à la maison.

« Le témoin a rapporté ces détails comme les tenant « directement de la femme blanche qui a été épargnée « par les Indiens, et qui est en ce moment à Silver « City. »

« Les amis des victimes de la vengeance des Indiens sont parvenus, en racontant lés faits sous d'autres couleurs, à exciter l'exaspération de tous les colons

de la vallée, et ont ainsi amené des conflits entre les compagnies de volontaires et des bandes d'Indiens, conflits qui ont rendu la guerre générale.

« Une fois le premier sang versé, il est très-difficile d'opérer une conciliation, par suite des idées particulières qu'ont les tribus sur la vengeance. Les deux partis n'ont d'ailleurs aucune confiance l'un dans l'autre, et souvent, quand la paix a été signée par un général des États-Unis , un acte d'agression imprudente de la part d'une compagnie de colons ravive les hostilités. La guerre indienne de la vallée de Carson se prolongera donc, selon toute probabilité, et pourra fournir de.nombreux incidents à ajouter à l'histoire du far-west. »

Cela dit, je reviens à l'histoire du roi des Ëverglades.

J'étais à la Nouvelle-Orléans pendant l'été de 1858, lorsqu'y arrivèrent les débris de la célèbre tribu des Éverglades, réduite à une trentaine de guerriers, à peu près autant de femmes, quelques enfants, — et à leur tête Je fameux Billy Bowlegs, un de ces chefs d'Indiens qui ont tenu en échec pendant si longtemps la politique et l'énergie militaire des Américains.

La nouvelle de l'arrivée de Billy Bowlegs produisit une certaine émotion dans la ville. Ce n'était pas seu-

lement un sentiment de curiosité banale qui se manifestait dans cet empressement du public autour de la personne de ce célèbre chef; mais quelque chose qui tenait de l'intérêt, comme une sorte d'hommage rendu à sa bravoure. Billy Bowlegs avait été l'Abd-el-Kader et le Schamyl de la Floride. Quelque sang que l'on ait versé et quelque patience que Ton ait mise à les vaincre, de tels ennemis inspirent toujours le respect et l'admiration à leurs vainqueurs.

Billy Bowlegs venait, faute de pouvoir continuer la guerre avec une poignée d'hommes , de se rendre à merci. En échange de sa royauté des Éverglades, il avait accepté pour les guerriers qui lui restaient des terres dans l'Àrkansas, et pour lui une rente annuelle de 10,000 dollars.

Bien qu'ils ne fussent pas prisonniers de guerre, on s'était gardé de laisser à ces enfants de la nature le moindre couteau, pas même pour manger, ce dont ils se passaient très-bien. On avait en outre pris la précaution de les enfermer dans les vastes casernes qui se trouvent hors de la ville, dont la circulation leur était interdite. De pareils hommes ne peuvent être libres impunément qu'en pleine forêt.

Billy Bowlegs avait seul obtenu le royal privilège de se montrer partout où bon lui semblait, et je dois dire que les lieux où la foule l'attendait étaient les cabarets, qui avaient toute sa prédilection. Billy Bowlegs arrivait en ville le matin à peu près sain d'esprit, et on le rapportait dans l'après-midi ivre mort. Les eu-

neux qui s'en allaient visiter la tribu aux casernes étaient donc admis à contempler le héros dans cet état.

L'histoire de Billy Bowlegs est intimement liée à celle de la guerre de Floride, qui a coûté aux Américains plus de cinq cents millions de francs; commencée en 1835, elle ne s'est terminée qu'en 1858, avec la soumission de ce dernier chef.

Billy Bowlegs paraissait âgé d'une soixantaine d'années; il était d'une taille colossale et d'une force herculéenne. La couleur de sa peau était d'un rouge plus foncé que celle des autres Indiens, plutôt brune et tirant un peu sur le noir. Au surplus, parmi les guerriers qui accompagnaient Billy Bowlegs se trouvait un nègre géant, vrai type de la race africaine. Son père était un esclave marron qui s'était réfugié chez les Indiens et s'y était marié. Ce fait laisserait croire volontiers que le sang africain s'est un peu mélangé dans beaucoup de tribus, et à toutes les époques, avec le sang pur des Indiens ; nous en aurons la preuve tout à l'heure. Malgré sa grande taille, le roi des Ëverglades avait la tête petite, les traits fins quoique énergiques, l'oeil ardent et vif, et les mains d'une délicatesse de femme, contraste singulier avec la vigueur de ses membres.

On avait eu le projet de recevoir et de fêter Billy Bowlegs à la Nouvelle -Orléans en vrai souverain ; mais, comme je l'ai dit, il se montra si enclin à l'ivresse et cacha si peu des instincts cupides qui al-

laient jusqu'à la mendicité, que le prestige attaché à son nom disparut bientôt. On ne le regardait plus passer que comme une curiosité, et ceux qui le visitaient en son domicile l'y allaient voir comme on va voir un lion en cage.

Je me souviens qu'à une de ces visites aux casernes, je trouvai le roi des Éverglades étendu dans une immense pièce obscure, jambes et bras nus, ouverts en croix. Il était immobile, plongé dans le sommeil de l'abrutissement; de sa large poitrine sortait un souffle puissant, et, par intervalle, s'échappaient de ses lèvres de ces paroles incohérentes comme on en prononce dans les rêves, moitié en anglais, que Bowlegs parlait dans la perfection, moitié en indien. Sur les parties visibles de son corps je pus compter les cicatrices de trente-deux blessures.

Par moment, Billy Bowlegs avait des mouvements qui faisaient trembler le sol. Les spectateurs reculaient avec une sorte d'épouvante, comme si ce colosse allait se dresser tout à coup et fondre sur eux. Il y eut un instant où, retrouvant un peu de ses forces, Billy Bowlegs se souleva, resta quelques minules appuyé sur son coude vacillant en regardant autour de lui d'un air stupide, puis il se glissa à quatre pattes jusqu'à moitié de la chambre pour retomber dans son sommeil et dans son immobilité. La terreur avait été

t générale à ce mouvement de l'Indien ; chacun s'était retiré précipitamment. 11 y avait, en effet, quelque

façon de se traîner de Billy ; on eût dit qu'il se sentait au milieu de ses forêts et qu'il allait surprendre par ruse quelque ennemi caché.

La femme du terrible chef s'approcha alors de lui, et, avec ce calme et cette insouciance qui caractérisent les Indiens, elle jeta sur le corps de son mari un long manteau qui le déroba aux regards des curieux. Quant à elle, elle supporta bravement et sans y paraître sensible l'examen dont elle devint l'objet. C'était une femme jeune encore, au visage niais, mais qui avait dû être très-belle. On verra plus tard comment elle devint la femme de Billy Bowlegs.

Quelque chose m'étonna et me confondit : c'était le respect profond que ses sujets montraient pour ce roi cruel et despote, même dans l'état misérable où ils le pouvaient contempler chaque jour. Le prestige de la force brutale, sans doute, et l'ascendant du courage imposaient à ces hommes l'espèce de vénération dont ils entouraient leur roi.

Malgré la liberté qu'il avait été convenu de laisser, et qu'on ne pouvait plus guère retirer à Billy Bowlegs, de circuler dans la ville, il y était l'objet d'une surveillance de tous les instants. Ce roi avait une escorte plus ou moins dissimulée d'agents de police pendant ses promenades à travers les cabarets de la Nouvelle-Orléans , buvant le wiskey et le gin à pleins verres. C'était miracle que sa raison résistât si longtemps à ces pantagruéliques libations; mais arrivait un degré où son cerveau naturellement prenait feu.

Billy Bowlegs devenait alors un danger public. Sa voix tonnait, ses lèvres frémissaient, ses yeux s'injectaient de sang; ses gestes étaient menaçants. Le sauvage se révélait tout à coup ; il eût assommé ou tué ceux qui l'entouraient. A ce moment commençait la mission des agents de police, laquelle consistait à compléter l'ivresse de Billy Bowlegs, et à le faire tomber au plus vite dans l'abrutissement et le sommeil de l'impuissance. Après quoi on ramenait aux casernes ce héros de vingt combats dans l'état pitoyable où nous l'avons décrit.

La guerre contre la tribu des Éverglades ne commença qu'en 1835; mais elle a des antécédents curieux et terribles qui remontent au delà de l'annexion de la Floride aux États-Unis. Les faits antérieurs à 1835 sont si étroitement liés à ceux qui se sont accomplis depuis cette époque, qu'il est difficile de les laisser dans l'oubli.

Et d'ailleurs, la tribu des Séminoles, que nous retrouvons dans les Éverglades de la Floride, n'était qu'une famille émigrée de la grande nation des Greeks, que les Américains avaient chassée précédemment des territoires du Tennessee et de la Géorgie, après une lutte acharnée qui coûta bien du sang de part et d'autre.

Nous y verrons figurer un des hommes les plus illustres des États-Unis, et nous y constaterons des incidents d'un intérêt particulier qui ne pouvaient avoir d'autre théâtre que l'Amérique du Nord.

Cette destruction plus ou moins lente, mais radi-

cale, des populations indiennes a élé une nécessité de la politique civilisatrice des États-Unis, en même temps qu'une mesure de défense. C'est par ce seul moyen qu'ils sont parvenus à occuper l'immense étendue de sol présentement cultivé et prospère. Et la logique leur commande de poursuivre cette œuvre de destruction pour compléter la conquête définitive des portions de territoires encore possédées parles Indiens. Au point même où en sont arrivées les choses, ce n'est plus une question de guerre. Les Indiens faisant aujourd'hui un métier de maraudeurs, de détrousseurs de grands chemins et d'assassins, c'est une question de surveillance et de droit légitime de défense contre des voleurs à main armée/

C'était en 1812. Un fameux chef nommé Tecumseh, dont j'ai retracé la vie ailleurs (1), avait formé le plan d'une coalition entre toutes les tribus indiennes de l'Amérique du Nord, et organisé un soulèvement général. Ce plan, plusieurs fois renouvelé, échoua. Cet insuccès fut dû à une cause qui a sauvé incontestablement la civilisation européenne sur le sol du Nouveau-Monde : la rivalité naturelle qui existait entre les diverses tribus, rivalité que contribuait à entretenir la diversité des dialectes. Il est certain que si ces millions d'Indiens qui occupaient le continent américain avaient pu s'entendre, leurs haines individuelles eussent disparu devant l'intérêt général dominant :

(i) Voir le volume les Peaux-Rouges.

la destruction de la race blanche. Ce fut là, n'hésitons pas à le dire, un fait providentiel au point de vue de la civilisation. Pour que les nombreuses tribus éparpillées sur le continent américain du nord vinssent à se comprendre, il eût fallu que des rapports d'amitié s'établissent entre elles ; or, elles ne se rencontraient jamais que pour se faire la guerre et exterminer mutuellement leurs prisonniers. Jusqu'au dernier moment, avec leur animosité réciproque, subsista l'ignorance des dialectes.

Ainsi s'explique l'insuccès des tentatives de coalitions de quelques chefs ambitieux et de celle où échoua Tecumseh. Néanmoins, ce chef, d'une intelligence remarquable, avait pénétré plus avant que ses prédécesseurs dans l'esprit des tribus, auprès desquelles il s'était présenté comme envoyé par le Grand- Esprit pour leur ordonner la destruction «des faces pâles ».

La nation des Greeks, qui habitaient les frontières de la Floride, sur le territoire espagnol, fut du nombre des tribus que l'éloquence de Tecumseh parvint à entraîner dans la ligue. S'il faut ajouter foi à des soupçons fort accrédités à cette époque, il ne paraîtrait pas impossible que les autorités espagnoles eussent prêté la main à l'exécution de ce complot.

Un peu pour ces causes, la guerre avec les Greeks fut d'une longue durée; en outre, elle eut un caractère de férocité peu commune, qui nécessita de la part des vainqueurs de cruelles représailles. Ce fait

est attribué, non sans raison, à la présence parmi les Creeks de Landes considérables de nègres marrons de la Géorgie. Ceux-ci avaient apporté dans les rangs de la nation où ils trouvèrent l'hospitalité, leurs haines d'esclaves, leur soif de vengeance, leurs passions peut-être plus aveugles encore que celles des Indiens.

Au premier bruit des hostilités, la Géorgie s'était empressée de garder ses frontières, qui ne tardèrent pas à être attaquées. Quelques compagnies de volontaires, quoique inférieures de beaucoup en nombre et peu aguerries, supportèrent bravement ce choc terrible, refoulèrent les Indiens sur leur territoire, et les •y poursuivirent jusqu'à une assez grande distance. Mais les Indiens, reprenant l'offensive, revinrent à la charge en masse plus compacte, attaquèrent de nouveau les Géorgiens, et, après un combat qui dura jusqu'à l'entrée de la nuit, obligèrent ceux-ci à se retirer dans leurs lignes de défense.

Ce n'était là qu'une escarmouche, prélude d'un drame sanglant qui devait s'accomplir à quelques jours de là, et ouvrir décidément cette longue lutte.

Une petite colonie de trois cents personnes environ, composée en majeure partie de femmes et d'enfants, s'était établie, sous la protection du fort Mimms, à peu de distance de la frontière. Cette petite colonie avait assez rapidement prospéré, grâce surtout aux bonnes relations qui avaient existé d'abord avec les Indiens. Peu de jours après l'échauffourée que nous venons de raconter, une bande de Creeks, abusant

de ces rapports d'amitié, pénétrèrent pendant la nuit dans l'intérieur du fort, mirent le feu aux bâtiments, et, sans pitié pour le sexe ni l'âge de leurs malheureuses victimes, massacrèrent les colons.

Des trois cents personnes qui composaient la petite colonie du fort Mimms, dix sept seulement parvinrent à s'échapper et se réfugièrent dans les villages voisins. Ce massacre avait été organisé et dirigé par un chef nommé Weatherford, que nous retrouverons plus tard.

La nouvelle de cet odieux attentat souleva un cri d'indignation et de terreur qui retentit au delà de la Géorgie, dont les frontières venaient d'être si lâchement violées. Un État voisin, Je Tennessee, offrit ses services pour laver cette injure et venger la mort des premières victimes des Greeks. Le Tennessee était alors sous la conduite militaire du général Jackson, qui ne demandait que les occasions de guerroyer, après avoir donné déjà des preuves d'une rare intrépidité.

Jackson inspirait une égale confiance aux troupes et aux populations un peu tumultueuses de ces États nouveaux. Quoique souffrant encore d'une grave blessure reçue dans un duel récent où il avait eu le bras fracassé, il obtint de la législature du Tennessee l'autorisation de lever des volontaires qu'il mêla aux troupes régulières placées sous ses ordres, et il se mit en marche à la tête de 3,500 hommes.

Jackson n'était pas homme à entreprendre une campagne de cette sorte sans en vouloir tirer de très-

grands et de très-prompts résultats. Pour y arriver, il était résolu à ne rien ménager et à agir avec toute la rigueur dont il était capable. Il ne s'était pas fait d'illusion sur la gravité de cette guerre qui commençait sous de si sanglants auspices. Jackson connaissait les plans de Tecumseh ; il savait l'influence qu'un lel chef, qu'il avait déjà rencontré sur le champ de bataille, était susceptible d'exercer; enfin, il fut le premier à deviner ou à soupçonner la connivence des Espagnols dans ce soulèvement des Greeks.

Aucun officier, aux États-Unis, n'était, en résumé, plus capable que Jackson, sous le double rapport du courage et des talents militaires, de conduire une pareille guerre, où il y av lit peut-être une responsabilité considérable à assumer, et peu de scrupules à montrer dans les moyens d'exécution. Jackson prévoyait ou pressentait enfin que cette campagne lui fournirait l'occasion de s'illustrer et de prendre, par quelque coup de tête ou de main hardi, une de ces positions qui font la fortune d'un soldat dans l'avenir. Il avait caressé, peut-être en secret, dès le premier jour, un plan que ses soupçons à l'endroit de la complicité des Espagnols dans les événements présents, avaient fait luire à ses yeux, et son ambition, déjà vive à cette époque, s'y était attachée avec ardeur.

Pendant que Jackson laissait le soin à ses lieutenants d'ouvrir la campagne par des combats préparatoires qui montrassent déjà aux Indiens avec quel ennemi ils avaient affaire, pendant que ceux-ci rem-

portaient des avantages marqués, notamment le brave colonel Coffee, qui, à la tête d'une poignée d'hommes, battit les Giveks, après une résistance opiniâtre, à Tallushatchee, où ils laissèrent cent quatre-vingt-six guerriers sur le terrain, le général se porta en avant, avec le gros de son corps expéditionnaire, à Talladega, où il savait qu'étaient réunies des masses considérables d'Indiens.

Le plan de Jackson était d'envelopper la place et de cerner l'ennemi de façon à le prendre dans un cercle de feu. Le matin du 7 décembre 1813, il avait, après des étapes faites au galop, atteint le ternie de sa course. Il campa à quelques milles de l'ennemi pour prendre ses dispositions, et le lendemain lança à l'attaque, sous les ordres du général Garroll , un corps d'avant-garde dont les premiers coups de fusil firent sortir l'ennemi du fond de ses bois. Le plan de Jackson eût complètement réussi sans la timidité d'une compagnie de volontaires qui, épouvantés par le nombre, par l'aspect et par les cris effroyables des Indiens, ouvrit ses rangs et lâcha pied dès le commencement de l'action.

Les Greeks, vigoureusement attaqués et battus de toutes parts, eussent été hachés en pièces s'ils n'avaient trouvé cette solution dans le cercle qui les enveloppait.

Jackson eût voulu profiter du grand coup qu'il venait de frapper pour continuer sans relâche une guerre si heureusement commencée; mais, arrivé au fort

Strother, situé au lieu appelé le Ten-Islands, sur la rivière du Tennessee, où il venait pour se ravitailler et donner un peu de repos à ses troupes, il n'y trouva aucun des approvisionnements que la législature de son État s'était engagée à lui envoyer : ni vivres, ni munitions, ni renforts d'hommes.

Force fut donc à Jackson de s'arrêter dans sa marche, et d'attendre, aux prises avec des embarras considérables ; sans compter que les volontaires, naturellement indisciplinés, se voyant presque à la veille d'une disette, demandèrent à se retirer. Jackson les renvoya. Avec le peu de troupes qui lui restaient, le vainqueur de Talladega ne pouvait pas entrer en campagne; il fut condamné à un repos dont le moindre inconvénient était de laisser aux Indiens le loisir de reconstituer leurs forces. Heureusement ils étaient tenus en haleine par les corps détachés des généraux Cocke, White et Floyd, qui, à la tête des milices du Tennessee et de la Géorgie, harcelaient l'ennemi et gagnèrent sur lui deux victoires assez importantes.

Billy Bowlegs, le futur roi des Éverglades, encore enfant, avait assisté à quelques-uns de ces combats. Sa jeunesse s'était aguerrie à ces luttes où le sang coulait à flots. Les défaites successives de sa nation avaient éveillé dans son cœur, contre la race blanche, des haines qui ne devaient s'éteindre que devant l'impossibilité où il serait, quarante ans plus tard, de résister à l'ascendant moral et matériel de cette race qu'il devait combattre jusqu'à la dernière extrémité.

Dès que le général Jackson eut reçu les approvisionnements qu'il demandait, et un renfort d'un millier d'hommes, il ne perdit pas un jour et se mit en route, en plein hiver, le 24 janvier 1814, pour attaquer les Indiens, accumulés sur les rives de laTallapoosa. Il n'eut pas la peine de chercher l'ennemi ; l'agression vint des Greeks. La mêlée fut épouvantable; un combat acharné tantôt sur une rive, tantôt sur l'autre, et au milieu même de la rivière, dura toute la journée. Les Indiens déployèrent un courage opiniâtre; mais enfin leur déroute fut complète. On ne put compter le nombre des morts, car une partie des cadavres s'en alla au courant des eaux.

Une pareille victoire coûtait nécessairement cher au vainqueur. Jackson, embarrassé du grand nombre de ses blessés, et à qui manquaient les moyens de secours, se replia sur Ïen-Islands. Sa marche était lente à cause des nombreux convois de blessés et de la fatigue de ses troupes. Il arriva sans encombre, vers le milieu de la journée, à une petite rivière nommée Enotichopco. A peine la moitié du corps américain en avait-il effectué le passage , qu'il fut vigoureusement assailli par un détachement considérable d'Indiens.

L'avant-garde avait reçu le choc, qu'elle supporta avec bravoure, mais en souffrant des pertes énormes ; elle fut obligée de se replier un peu en désordre vers la rivière. Jackson, laissant alors les blessés sous la garde du gros de son armée, s'élança de l'avant à la

tête de quelques centaines d'hommes, et attaqua les Indiens avec un tel élan que ceux-ci lâchèrent pied promptement; les troupes américaines, malgré leurs fatigues, les poursuivirent à une très-grande distance, et, selon l'expression un peu crue d'un narrateur de l'époque, « en firent bonne chasse ».

Rentré au fort Strother avec des blessés nombreux, dès troupes harassées, des volontaires dont le temps de service était expiré, Jackson ne trouva pas rendus les approvisionnements qu'il attendait, non plus que les nouveaux régiments qu'on lui avait promis. Cette fois encore il eut à combattre le mécontentement de ses soldats et à calmer leurs plaintes, dont au fond il reconnaissait la légitimité sans en excuser la forme, qui compromettait la discipline de l'armée. Jackson a souvent dit depuis que, s'il avait été secondé efficacement par la législature du Tennessee, la guerre eût coûté moins de sacrifices, en argent d'abord, et surtout en hommes; car chaque halte qu'il était obligé de faire dans la poursuite de ses plans annulait de moitié les résultats acquis.

Son plus grand souci était de voir ses soldats, éprouvés par de si rudes fatigues, exposés encore aux privations. Les troupes se plaignaientque le peu de provisions qui restait au camp fût réservé aux malades, et elles accusaient les officiers, leur générai en tête, d'en détourner une partie au profit de leur table.

Un matin que Jackson était appuyé contre un arbre, un soldat s'approcha de lui d'un ton de mauvaise nu-

227 — meur, le visage hâlé par la faim, et se plaignit en termes amers de n'avoir rien à manger. L'irritation de ce malheureux pouvait se justifier, au moins en apparence, par la vue de son général occupé à faire ce qu'il pensait être un bon repas. Jackson, avec un accent de bonté extrême, lui répondit :

« Mon habitude étant de ne jamais rencontrer un pauvre ayant faim sans partager avec lui ce que j'ai, je t'offre volontiers la moitié de mon déjeuner. »

Et, disant cela, Jackson mit la main dans sa poche et en tira une poignée de glands bouillis qu'il donÉjt au soldat en ajoutant :

« C'est avec cela que je déjeune, dîne et soupe tous les jours. »

Le soldat se retira tout confus, et s'en alla raconter à ses camarades ce qui venait de lui arriver, concluant que, « puisque leur général se nourrissait de « glands bouillis, ils n'avaient pas, eux, le droit de se « plaindre. »

Cet incident calma pendant quelques jours le mécontentement des troupes; mais ce ne fut qu'un éclair. Les murmures recommencèrent bientôt, et, en grossissant, ils prirent le caractère décidé d'une révolte. Les milices, officiers et soldats, prirent la résolution d'abandonner le camp. Elles avaient été poussées dans cette coupable résolution par les conseils de quelques officiers des volontaires, qui, ne voulant pas donner l'exemple de la désertion, y avaient poussé les milices, sauf à en prendre prétexte pour agir de même une fois

que la débandade aurait commencé. Mais quel ne fut pas l'étonnement des milices, le lendemain matin, au moment où elles allaient opérer leur retraite, de rencontrer devant elles et leur barrant le passage, les régiments des volontaires la baïonnette au poing ?

Bien que tout ceci ait les apparences d'une comédie, comédie trop sérieuse, hélas! je suis obligé de raconter que le lendemain les volontaires ayant à leur tour voulu mettre à exécution le projet de désertion qu'ils avaient empêché les milices d'opérer, trouvèrent cèiles-ci en armes, le fusil en joue, pour s'opposer à leur fuite.

De pareils jeux, et ces revanches prises par un corps sur l'autre, eurent cette terrible conséquence qu'ils établissaient un sentiment de désunion profond dans les rangs d'une armée déjà aigrie par des privations sans nombre.

Quelques jours après, Jackson reçut enfin des lettres lui annonçant que de nombreux approvisionnements étaient en route. Réduit à composer avec une armée en révolte et épuisée par les privations, il communiqua cet avis aux troupes et demanda un délai à leur courage et à leur résignation.

Le délai se passa sans que les promesses se fussent réalisées. Il y eut dans les rangs de l'armée un cri général de désespoir, suivi de désertions en masse. Tous les liens de discipline avaient été brisés. Jackson, à bout de conseils et de prières compatibles avec son autorité méconnue, s'était écrié :

« S'il me restait seulement deux hommes sur qui compter, je demeurerais à mon poste ! »

Un capitaine nommé Gordon s'approcha du général et lui dit :

(.< Vous avez en moi l'un de ces deux hommes, général ; je vais tâcher de trouver l'autre. »

Gordon, avec un zèle heureusement couronné d'un plein succès, se jeta au milieu des rangs et ramena une centaine d'hommes qui jurèrent de rester aux côtés de leur général et de lui obéir aveuglément.

Jackson, le pistolet au poing, monta à cheval, parcourut les lignes en désordre , harangua les troupes avec une éloquence fiévreuse , et se plaçant avec le capitainev Gordon à la tête des cent volontaires que celui-ci lui avait recrutés, il annonça qu'il était décidé à faire feu sur quiconque ferait un pas en avant. L'attitude énergique du général imposa aux révoltés; ils mirent bas les armes, rentrèrent dans l'ordre, et s'engagèrent de nouveau à attendre l'arrivée des convois annoncés.

Ces scènes tumultueuses que nous venons de raconter avaient confirmé ce que l'on savait déjà du caractère ferme, résolu, inébranlable, du général Jackson.

Les revers éprouvés par les Creeks depuis le commencement de la campagne auraient pu les décourager et leur faire sentir la puissance de l'ennemi qu'ils avaient soulevé contre eux. Il n'en fut rien. Après chaque défaite, on retrouvait les Indiens tout aussi

nombreux, tout aussi ardents au combat ; on eût dit que les morts renaissaient pour grossir les rangs de ces hordes sauvages. Jackson avait moins de doute que jamais sur la complicité des Espagnols dans cette résistance énergique des Indiens. En attendant qu'elle lui fût clairement démontrée , diverses circonstances que nous dirons tout à l'heure vinrent confirmer ses soupçons.

Jackson reprit campagne le 14 mars 1814, sur les avis qui lui furent donnés que les Indiens étaient réunis en masses considérables à Tallapoosa. Comme si ceux-ci eussent compris qu'il importait de porter un coup décisif, et se sentant peut-être plus forts qu'ils ne l'avaient encore été, ils avaient, en effet, rassemble à Tallapoosa la plus nombreuse et la plus formidable bande de guerriers que jamais aucune tribu indienne eût encore opposée aux faces pâles. Leur plan était de laisser un corps d'éclaireurs au-devant des Américains, avec ordre de se replier en entraînant l'ennemi à sa poursuite jusque devant Tallapoosa, où ils étaient en nombre et en force suffisants pour envelopper l'armée de Jackson. Celte combinaison ne sortait pas du cerveau des Indiens; on y reconnaissait le conseil plus habile de quelque chef européen, comme aussi on trouvait la trace de mains étrangères dans la manière dont Tallapoosa avait été fortifiée. Weatherford , ce même chef qui avait dirigé le massacre de la petite colonie du fort Mimms, commandait les Sauvages.

Jackson ne s'inquiéta pas si ses forces suffisaient à attaquer un ennemi huit ou dix fois supérieur en nombre. Avec trois mille hommes, sur le courage desquels il savait pouvoir compter, il se mit en route un peu à l'aventure et au pas de course. La rapidité de ses opérations déjoua les plans de l'ennemi, surpris et intimidé. Jackson prit promptement ses dispositions de combat, et à dix heures du matin il lança ses troupes à l'assaut. Les Indiens résistèrent vigoureusement ; mais, abandonnant la place après un combat de cinq heures, ils se retirèrent en bon ordre dans un bois adossé au fort et où ils s'étaient ménagé une retraite. Le général leur envoya un parlementaire. Ils tirèrent sur l'escorte et blessèrent un homme.

Les Indiens se croyaient hors d'atteinte dans les bois. Jackson y fit mettre le feu; l'ennemi se trouva démasqué. On ne peut plus donner le nom de combat à la lutte qui s'engagea alors; ce fut un véritable massacre qui se prolongea dans la nuit, à la lueur de l'incendie. Chaque arbre de la forêt était converti en une torche gigantesque qui éclairait ces scènes horribles. Les Indiens laissèrent sur le champ de bataille sept cent cinquante guerriers et trois cents prisonniers. Les Américains eurent deux cents hommes mis hors de combat, dont cinquante-cinq morts.

Jackson ramena son armée victorieuse à Fort-Williams ; mais décidé à ne point laisser cette fois le temps à l'ennemi de reprendre haleine, il se remit tout aussitôt en campagne, afin d'opérer une jonction avec

le corps du colonel Milton, de la Géorgie, à Hickory- Ground, où il avait appris que s'étaient réunis les principaux chefs des Creeks.

Les deux corps d'armée, après avoir balayé le pays dans leur marche convergente et s'être assurés de la soumission des tribus qu'ils rencontrèrent sur leur passage, se retrouvèrent au lieu du rendez-vous. A l'arrivée des troupes américaines, les chefs vinrent en députation pour proposer la paix.

Parmi eux se trouvait le fameux Weatherford . Cet homme jouissait d'une double réputation de bravoure extraordinaire et de cruauté implacable. Jackson s'était promis, si Weatherford tombait jamais entre ses mains, de lui infliger un châtiment exemplaire. Mais le général, frappé de l'éloquence sauvage de ce chef, de la crânerie de son attitude, si nous osons nous servir de cette expression, de sa fierté dans le malheur, et de la sincérité de ses protestations en faveur de la paix, se laissa émouvoir, et les raisons politiques l'emportèrent sur le souvenir du crime commis par Weatherford. Celui-ci avait abordé Jackson par ces paroles dont on ne contestera ni la hautaine énergie, ni l'habileté vis-à-vis d'un soldat.

« Je suis en ton pouvoir, » lui dit-il , « fais de moi ce qu'il te plaira. Je suis un soldat comme toi. J'ai fait aux blancs tout le mal que j'ai pu ; je les ai combattus, mais je les ai combattus avec courage. Je ne me fais plus d'illusion, tout espoir est perdu pour moi. Autrefois je pouvais, à ma voix, enflammer l'âme

de mes guerriers ; mais je ne puis ranimer des morts. Mes guerriers n'entendent plus ma voix ; leurs ossements sont àTalladega, àTœllus-Hatchee, à Emucfaw, à Tohopeka. Tant qu'il y a eu des chances de succès pour moi, je n'ai pas quitté mon poste et n'ai pas sollicité la paix. Mais mon peuple est anéanti, et maintenant je demande la paix pour ma nation et pour moi. »

Cette paix que Weatherford demandait lui fut accordée. Jackson lui imposa un traité dont les conditions suffisaient pour annuler complètement la puissance déjà bien affaiblie des Creeks. Mais, en prévision de l'avenir, Jackson ajouta aux clauses du traité que les Indiens ne devaient entretenir aucune relation avec les garnisons anglaises et espagnoles, et que la libre circulation des cours d'eau baignant le territoire des tribus était garantie aux Américains.

La nation des Creeks, décidément anéantie et dispersée, ne se montra plus sur les champs de bataille. Pendant trois ans, le traité qui avait été sanctionné à Hickory-Ground assura aux Américains la paix avec les Indiens. Mais il ne devait pas en être toujours ainsi. Des événements préparés de longue main et dans l'ombre firent éclater de nouveau les hostilités.

Jackson avait toujours suspecté la prétendue neutralité des Espagnols de la Floride pendant la guerre contre les Creeks. 11 ne tarda pas à être parfaitement édifié sur ce point.

Le dénoûment de la guerre dérangeait les combi-

naisons et les calculs des ennemis de l'Amérique. Ils avaient espéré mieux de la résistance des Creeks, et résolurent de les entraîner à une nouvelle prise d'armes. Jackson fut avisé que trois cents Anglais avaient débarqué à l'Apalachicola avec l'agrément des autorités espagnoles, s'y étaient fortifiés, etvque de là ils incitaient les Creeks k rompre le traité de paix. Leur présence sur le territoire assigné aux Indiens était déjà, de la part de ceux-ci, une violation aux clauses du traité de Hickory-Ground.

Jackson écrivit immédiatement à son gouvernement pour l'informer de ces faits, et demanda, comme moyen efficace de mettre fin à ces menées et d'éviter même la guerre dans le Sud, qu'on l'autorisât à marcher sur Pensacola, port militaire très-important sur le golfe du Mexique, et qui est aujourd'hui, comme on sait, le plus bel arsenal maritime des États-Unis.

Le cabinet de Washington s'opposa formellement à ce projet, et n'autorisa Jackson à prendre des mesures extrêmes qu'après s'être bien assuré de la complicité des autorités de la Floride avec les Anglais et les Indiens.

Jackson prétendit n'avoir reçu que le 17 janvier 1815 cette dépêche qui était datée du 18 juillet 1814, c'est-à-dire six mois après, ce qui ne paraît guère probable. Toujours est-il que Jackson agit comme si sou projet avait été approuvé, en prenant du moins pour une approbation le silence ou le prétendu silence du cabinet. H est permis de croire que Jackson avait son

absolution garantie à l'avance, ou que, tout au moins, on lui laissait la responsabilité personnelle de ses actes , quitte au gouvernement à s'abriter derrière cette dépêche du 18 juillet, qui devait mettre six mois à parvenir à sa destination.

Jackson écrivit préalablement au gouverneur de Pensacola, en le sommant de lui livrer les chefs indiens qui se trouvaient réunis auprès de lui. Une réponse tardive et pleine d'hésitations et d'arguties ne laissa plus l'ombre de doute à ce général sur l'attitude de ces prétendus neutres. Il expédia au gouverneur espagnol une seconde lettre où son caractère se peint tout entier.

« Ne soyez pas surpris, lui dit-il, si je me mets en « tête d'aller, un de ces jours, vous demander dans « votre ville un logement pour mes troupes. » Puis il ajoutait pour terminer : « Veuillez vous abstenir dé- « sormais de toutes insinuations injurieuses envers « mon gouvernement, je ne suis pas d'humeur à les « supporter. Ne me considérez nullement comme re- « vêtu d'une mission diplomatique : je ne dois et ne « veux discuter avec vous que par la bouche de mes « canons. »

L'officier chargé d'aller présenter cet étrange message raconta, à son retour de Pensacola, qu'il y avait vu cent cinquante à deux cents officiers anglais, un parc d'artillerie et cinq cents Indiens bien armés; enfin, que le pavillon de la Grande-Bretagne flottait sur divers points de la ville.

Jackson, exaspéré, revint à son projet d'attaque contre Pensacola. Toujours en attendant les ordres de son gouvernement, il réunit deux mille hommes, presque tous des volontaires, bien équipés et parfaitement montés, et se mit en marche, enleva plusieurs points fortifiés au pas de course, pour ainsi dire, et arriva devant Pensacola, où une flotte anglaise venait de débarquer d'importants renforts. Jackson envoya d'abord un parlementaire au gouverneur espagnol , lui demandant d'autoriser des garnisons américaines à occuper les forts et la ville, jusqu'à ce que le pavillon espagnol se sentît assez fort pour observer la neutralité promise.

Le gouverneur de Pensacola ayant refusé d'accepter ces conditions, Jackson ordonna l'assaut.

Après un vif combat, l'armée américaine entra victorieuse dans la ville, défendue jusqu'à la dernière extrémité.

Jackson était maître de la Floride à ce moment, et c'était une belle conquête que les Américains auraient pu plus ou moins justifier. Mais le général comprit la gravité de son action et ne voulut pas compromettre le caractère de châtiment qu'il avait entendu donner à cette audacieuse expédition. Les Anglais s'étaient retirés du territoire, et les Indiens s'enfuirent de nouveau au fond de leurs forêts. Le gouverneur espagnol avait acquis le droit de rester neutre. Jackson constata cette situation régulière, et deux jours après évacua Pensacola et même le territoire de la Floride.

Tout ce qu'il avait rêvé, du jour où le cri des victimes du fort Mimms avait retenti jusqu'au fond du Tennessee, Jackson l'avait obtenu dans cette guerre qu'il venait de clore par un coup de main hardi, mais qui devait renaître quelque temps après sous le nom de guerre des Séminoles.

Les Séminoles étaient une famille de la nation des Creeks qui s'était retirée dans le sud de la Floride, vers les derniers temps de la lutte qu'avait soutenue Weatherford. Leur nom signifiait fuyards dans la langue des Creeks et leur avait été donné au moment de leur séparation, qui fut attribuée à des jalousies entre les chefs. Les Séminoles, en se détachant de la nation-mère, ne se considéraient pas comme solidaires du traité accepté par Weatherford, et se tenaient prêts à reprendre les hostilités à la première occasion.

Billy Bowlegs appartenait à cette famille.

L'expédition de Jackson contre Pensacola et les événements qui remplirent les années suivantes avaient arrêté les intrigues des agents instigateurs, qui trouvaient dans les Indiens de si dociles instruments contre les Américains. Cependant, peu de temps après la conclusion de la paix avec l'Angleterre, deux officiers anglais, le colonel Edwards Nicholls et un capitaine nommé James Woodbine, restèrent en Floride et entreprirent de soulever les Indiens. Ils s'adressèrent aux Séminoles, comme les héritiers directs de la haine des Creeks contre les Américains, bien qu'une partie

de l'ancienne nation se fût, sous le commandement d'un chef, nommé Mac-Intosh, ralliée aux États-Unis. Les Séminoles écoutèrent avec complaisance les insinuations de Nicholls et de Woodbine, qui leur persuadèrent que le gouvernement de la Grande-Bretagne, dont ils se donnaient comme les agents, était tout disposé à leur prêter aide et protection. Les Séminoles se chargèrent d'entraîner dans la ligue la tribu des Mécasukiens, autre branche des Creeks, qui avait émigré dans l'est de la Floride.

Sur deux points de ce vaste territoire, au sud et à l'est, l'insurrection allait éclater. Aux Indiens s'étaient joints quatre ou cinq cents nègres mettrons. Leur plan était de se porter en avant, d'attaquer les frontières américaines, et préalablement de reconquérir les territoires dont ils avaient été dépossédés, — sans préjuger de leurs résolutions à venir.

Les deux agents anglais , âme de ce complot , avaient, avec l'agrément, incontestable encore cette fois, du gouvernement de la Floride, construit un fort sur les rives de l'Apalachicola, dans une position qui assurait les communications entre les Séminoles et les Mécasukiens. Douze pièces de canon défendaient cette forteresse, où avaient été accumulés des approvisionnements et des munitions de tous genres en tivsgrande quantité.

La première déclaration de guerre fut faite par les Mécasukiens, qui élevèrent au milieu de leur village un long bâton peint en rouge, en signe de la soif qu'ils

avaient du sang des « faces paies »; à ce long bâton ils attachèrent, en guise de bannière, les crânes des Américains qu'ils avaient scalpés. De là leur vint le nom de Red-Sticks (Bâtons-Rouges) sous lequel on désigna depuis cette tribu.

D'après les ordres du général Jackson , que nous allons voir reparaître pour terminer cette nouvelle et rude campagne , le colonel Cleische attaqua l'insurrection au cœur. Il marcha droit sur le fort où Nicholls et Woodbine commandaient, et y mit le siège. Gleisch avait avec lui, outre un régiment de troupes régulières, cinq cents Indiens commandés par Mac-Intosh. Il avait pressenti que cette expédition pourrait bien présenter des incidents dont il valait mieux confier l'exécution aux Indiens qu'aux blancs, qui y répugneraient.

Le siège du fort fut moins long que l'on aurait pu le croire, grâce à la désobéissance d'un officier que l'ardeur du combat porta à enfreindre les ordres de son chef.

Pour assurer les approvisionnements du colonel Gleisch pendant la durée du siège, on lui avait expédié de la Nouvelle-Orléans deux schooners chargés de munitions. Ces bâtiments, escortés par deux chaloupes canonnières, avaient remonté l'Apalachicola, du consentement des autorités espagnoles, qui, ouvertetement, ne pouvaient reconnaître, leur complicité dans cette nouvelle guerre. Pendant que les schooners étaient à l'ancre, une corvée de sept hommes, descen-

due à terre pour faire de l'eau, fut surprise par un détachement nègre; cinq de ces malheureux furent tués; un autre, fait prisonnier, subit les plus atroces tortures, et le septième parvint à s'échapper à la nage.

Le commandant des canonnières voulait venger immédiatement cet affront; maisCleisch, jugeant que les douze caronades et les cinquante hommes qui composaient l'armement de ces embarcations étaient insuffisants pour entreprendre une attaque, défendit à cet officier tout acte agressif, dont les résultats ne pouvaient que compromettre le sort de l'expédition tout entière.

Mais le commandant des canonnières était de l'école de Jackson. Il passa par-dessus les ordres du colonel Cleisch, et ouvrit un feu à boulets rouges contre le fort. Un de^ ces boulets pénétra dans le principal magasin, et le fort ne tarda pas à prendre feu. Le colonel Cleisch profita de cet événement inattendu et du désordre qu'il occasionna parmi les assiégés pour les attaquer vigoureusement. Le massacre fut complet. De toute la garnison, il ne parvint à s'échapper que trois hommes. Deux chefs indiens, faits prisonniers et reconnus coupables d'atrocités contre des Américains tombés en leur pouvoir, furent abandonnés à Mac-Intosh et à ses guerriers. La loi indienne « œil pour œil, dent pour dent » fut impitoyablement appliquée aux deux chefs.

Cette seule victoire avait suffi pour assurer la tranquillité dans cette partie de la Floride.

Il n'en était pas de même sur les autres points.

Les Red-Sticks, auxquels s'étaient joints également de nombreuses bandes de nègres marrons et des aventuriers de toutes les sortes , avaient débuté dans la guerre parle pillage, l'assassinat et l'incendie, qu'ils portaient sur les frontières de la Géorgie et de l'Alabama; puis, leur coup fait, ils se retiraient dans leurs villages de Micasuky et de Sawaney, situés sur le territoire de la Floride.

Le général Gaines, que l'on désigna pour marcher contre ces hordes de barbares, reçut en quelques semaines des instructions contradictoires qui gênaient beaucoup ses opérations. Ainsi, les premiers ordres, à la date du 30 octobre 1816, lui enjoignaient de se borner à prendre position sur les frontières, qu'il garnit de cinq forts construits à la hâte, mais qui suffirent à le protéger contre les excursions des Indiens et à les tenir à peu près en respect. Il était interdit à Gaines de pénétrer sur le territoire de la Floride, mais il lui était loisible de refouler les Indiens dans les terres qui leur avaient été assignées par les traités. D'une semaine à l'autre, à quelque distance de là, on lui renouvela d'abord ces premières instructions ; puis on l'autorisa à passer la frontière espagnole, en cas extrême, mais en y apportant une grande discrétion ; enfin, on lui laissa entière liberté d'agir, de pénétrer dans la Floride, d'y poursuivre et d'y attaquer partout les Indiens, « à moins qu'ils ne vinssent à se réfugier « dans un fort espagnol, auquel cas le général aurait

« à en donner avis au gouvernement. » La diversité de ces instructions résultait des changements que subissaient les relations des États-Unis avec l'Espagne.

Les Indiens, profitant de la réserve où s'était tenu le général américain, avaient commis toutes sortes de brigandages. La sanglante bannière qui flottait au mât du village du Micasuky s'était enrichie d'un nombre considérable de scalps nouveaux. Toutes les routes et les rivières hors de la portée immédiate du canon des forts étaient infestées de bandits. En même temps que le gouvernement donnait libre carrière à Gaines, il nommait Jackson commandant en chef de l'expédition, avec carte blanche et le pouvoir de lever autant de troupes qu'il le jugerait convenable; mais sous la réserve qu'il agirait avec toute la prudence possible. Recommander la prudence à Jackson et lui laisser en même temps pleins pouvoirs, c'était renouveler sous une autre forme l'histoire de la fameuse dépêche qui avait mis six mois, on se le rappelle, à se rendre à sa destination.

Le premier soin de Jackson fut de porter immédiatement son quartier général en avant des frontières, où il établit un fort. Afin d'accélérer l'arrivée de ses approvisionnements , il ordonna aux fournisseurs de les faire monter par la Escambia, en passant par Pensacola et le fort Barancas, c'est-à-dire par une rivière et par des villes appartenant aux Espagnols. Jackson se contenta de prévenir le gouverneur de la Floride, en ajoutant que « toute opposition de sa part serait

considérée comme un acte d'hostilité. » Le gouverneur espagnol se garda de soulever aucune objection, et se borna à réclamer des droits de douane. Jackson s'y refusa net; l'autre n'insista point.

Jackson s'inquiétait peu des Indiens, qu'il laissa à la bande de Mac-Intosh le soin de poursuivre dans leurs bois; il avait d'autres préoccupations et d'autres vues. Il s'était donné la mission de rechercher , de trouver et de punir les .instigateurs et les complices de ce soulèvement. La première revanche qu'il avait prise sur les Espagnols ne lui avait pas paru suffisante. Les prétextes apparents ne lui manquaient pas pour justifier sa conduite. Jackson se dirigea donc sur le fort Saint-Marc, appartenant aux Espagnols, s'en empara, y arbora le pavillon américain, et fit conduire la garnison à Pensacola. Il expliqua cette prise de possession par la nécessité de se fortifier contre les Indiens, et par la présence dans le voisinage d'un marchand écossais, nommé Alexandre Arbuthnot, accusé et convaincu d'avoir fourni des armes aux Indiens et aux nègres marrons. Arbuthnot fut d'abord mis au secret ; puis, condamné à mort par un conseil de guerre, comme espion et pirate, il fut ensuite exécuté. Jackson était résolu, cette fois, à agir avecla dernière vigueur. Deux chefs indiens qui avaient fait subir d'atroces supplices à un détachement d'Américains dont ils portaient encore les scalps, furent pendus sans autre forme de procès.

Jackson laissa une petite garnison à Saint-Marc el

marcha sur les villages des Sawaneys, réputés être un refuge d'Indiens. Il y arriva au pas de course, échangea quelques coups de fusil avec les habitants, qui prirent promptement la fuite, et rasa les villages. Un ancien lieutenant d'Edwards Nicholls, nommé Ambrister, officier dans la marine anglaise, arrêté dans le voisinage des Sawaneys, fut immédiatement passé par les armes.

On a reproché à Jackson la sévérité qu'il déploya dans cette guerre ; mais il avait usé déjà de clémence envers les Indiens, et il savait par expérience que l'indulgence avait produit des résultats tout contraires à ceux qu'on en espérait. Enfin il justifia ces rigoureuses exécutions par la nécessité de faire disparaître du milieu des Indiens les instigateurs étrangers qui les avaient poussés à reprendre les armes. En tout cas, la conduite de Jackson fut approuvée par le congrès des États-Unis, et le parlement britannique, saisi de l'affaire relative à l'exécution d'Arbuthnotet d'Ambrister, passa à l'ordre du jour.

En revenant à Saint-Marc, Jackson apprit qu'un grand nombre de Séminoles s'étaient réfugiés dans le voisinage de Pensacola. La tentation était grande pour lui. Le souvenir de sa première conquête le tourmentait. Il n'y résista pas, marcha sur Pensacola et s'en empara le 24 mai 1818. Le gouverneur et la garnison se réfugièrent dans le fort de Barancas, dont Jackson s'empara également, pendant que le général Gaines, sur ses ordres, enlevait la forteresse Sainte-Augustine.

Toute la Floride se trouvait ainsi au pouvoir des Américains. Jackson avait réalisé les vœux de son am" bilion. Cette fois, il ne jugea pas nécessaire de se retirer, et écrivit à son gouvernement qu'il croyait l'occupation militaire de la Floride indispensable jusqu'après la soumission définitive des Séminoles. Les raisons de Jackson ne furent pas aussi bien appréciées qu'en 1844. Sa conduite souleva même une assez vive discussion au sein du congrès, dont plusieurs membres proposèrent d'infliger une forte réprimande au général. Cette motion fut rejelée à une forte majorité. C'était un acheminement à la possession définitive de la Floride, que l'Espagne céda en 1821 aux États- Unis.

La tribu des Séminoles n'était que dispersée et pas encore anéantie» Les restes de cette puissante nation, rameau détaché elle-même d'une nation jadis plus puissante encore, s'étaient réfugiés dans les Éverglades , contrée plate et marécageuse du sud de la Floride. Ces débris d'une antique race, accablés d'abord sous les malheurs qui avaient détruit leur nation, passèrent plusieurs années dans la paix. Il est certain que de 1818 à 1835, les Séminoles, divisés en trois bandes, les Séminoles proprement dits, les Tallachassees et les Bateliers , demeurèrent obstinément dans les Évergladcs, d'où les Américains tentèrent vainement de les arracher par l'appât du travail et par des offres de bonne amitié.

Billy Bowlegs, qui, à l'âge de quinze ans, avait été

élevé à la dignité de brave, qui avait passé son enfance et sa jeunesse à la rude école de la guerre et de la misère , qui enfin avait pris personnellement une part active dans la dernière campagne de Jackson ; Billy Bowlegs, dis-je, comme guerrier déjà renommé, était à la veille de prendre l'autorité suprême, lorsque les Américains proposèrent aux réfugiés des Éverglades de céder leur territoire et de se retirer sur les bords du Mississipi.

Leur chef d'alors, John Hext, avait accepté ces propositions. Mais au moment où les Indiens faisaient leurs préparatifs de départ, John Hext mourut subitement, empoisonné, croit-on. Son successeur, Oscéola, une des grandes figures de la race indienne, s'opposa au départ de la tribu, et déclara la guerre aux blancs. Le massacre, le pillage, les incendiesjrevinrent à l'ordre du jour sur ce sol un moment pacifié.

Le 28 décembre 1835, deux compagnies d'artillerie, commandées par le major Dale, furent massacrées dans une rencontre avec les Indiens. Le général Clinch, qui commandait en chef l'armée expéditionnaire, recevant peu de renforts du gouvernement fédéral, demanda des secours à la législature de la Floride, qui leva un millier d'hommes. Malgré ce renfort, Clinch ne put entreprendre une campagne fructueuse. Les généraux qui lui succédèrent tour à tour ne furent pas plus heureux ; en quatre ans , c'est-à-dire jusqu'en 1839, six généraux exercèrent le commandement en chef sans obtenir les résultats auxquels les

armes américaines étaient accoutumées contre les Indiens : ce sont les généraux Gaines, Twigs, Call, Scott, Jessup et Taylor. Quelques-uns parmi eux avaient une grande expérience de cette sorte de guerre. Ils obtenaient bien des avantages partiels, mais ne parvenaient pas à réduire les Indiens.

Une trêve fut enfin obtenue à l'époque où Osceola tomba prisonnier entre les mains des Américains. On pouvait croire cette nouvelle guerre terminée , et un traité définitif allait être signé entre le général Macomb et les principaux chefs, lorsque le signal des hostilités fut donné, et cette fois par Billy Bowlegs, qui, à la tête de deux cent cinquante Séminoles, attaqua le fort Charlotte , commandé par le lieutenantcolonel Harney, le même qui, général aujourd'hui, s'est emparé récemment de l'île San-Juan. Le colonel Harney fut surpris en pleine nuit par Billy Bowlegs. Des trente hommes qui occupaient le fort, quatre ou cinq seulement parvinrent à s'échapper, et Harney ne sauva sa vie qu'en s'enfuyant sans vêtements pendant plusieurs milles. Toujours poursuivi par les Indiens, il se jeta dans une rivière, qu'il traversa à la nage, et gagna l'autre rive, où il trouva enfin un abri.

De ce moment, Billy Bowlegs occupa la scène et la remplit, on peut croire.

Pendant son séjour à la Nouvelle-Orléans , Billy Bowlegs visita une galerie de personnages en cire où se trouvaient les portraits de tous les généraux contre lesquels il avait combattu. Il les reconnut les uns après

les autres, et témoigna un grand respect pour Jackson, pour Taylor et pour Scott. En apercevant la figure de Harney, le souvenir de l'attaque du fort Charlotte lui revint en mémoire, il éclata de rire en disant :

« En voici un que j'ai fait fuir comme le diable ! »

Les Américains, désespérant de venir à bout des Indiens par les moyens ordinaires, employèrent de ces limiers dont se servent les chasseurs d'esclaves pour forcer ceux-ci comme des bêtes fauves dans les gangs. On importa de Cuba trente chiens de pure race , mais qui ne purent rendre aucun service au milieu des marais des Éverglades. « Ainsi, disait avec « raison un journal de l'époque, fut épargné au gou- « vernement la honte de combattre les sauvages avec « leurs propres armes. » Mais quelques-uns des moyens que leur impuissance dans cette guerre conseilla aux Américains ne furent pas beaucoup plus honorables que l'épisode avorté des chiens. Ainsi , en 1842, sous le commandement du général Arinstead , pendant que des négociations pacifiques étaient sur le tapis, on convoqua à une fête une douzaine de chefs qu'un colonel retint prisonniers. Un autre chef et dix-huit de ses guerriers , attirés par ruse à bord d'un navire de guerre, y furent capturés.

Il reste à se demander si, de leur côté, les Indiens sont plus scrupuleux sur le choix de leurs moyens pour s'emparer des blancs et les exterminer ensuite!

Billy Bowlcgs avait besoin de prendre haleine et de reconstituer ses bandes un peu dispersées par suite

des pièges où bon nombre de ses lieutenants et de ses meilleurs guerriers avaient été pris. Il fit demander à traiter ; ce n'était pour lui qu'un moyen de gagner du temps et de réparer en toute sécurité ses désastres. Billy Bowlegs, rusé et défiant comme pas un Indien, tint en échec pendant plusieurs mois la diplomatie du colonel Worth en multipliant les conférences et en y soulevant des difficultés inattendues, pour, finalement, rejeter toutes les bases du traité au moment même où le négociateur américain, trompé par les apparences, faisait espérer à son gouvernement que la paix allait être conclue.

Billy Bowlegs avait gagné deux choses à ces lenteurs calculées : d'abord il était arrivé à reconstituer ses phalanges de guerriers, et en second lieu il avait appris avec une merveilleuse rapidité la langue anglaise et la langue espagnole , qu'il parlait très-correctement.

Après avoir rompu les négociations qu'il avait su faire durer si longtemps, Billy Bowlegs commença contre les Américains une guerre de guérillas où il déploya une énergie et des ressources immenses. Pendant une des trêves de cette guerre impitoyable de ruses, de traquenarts, d'assassinats, le gouvernement américain fit à Billy des offres considérables pour le décider à émigrer. Le roi des Ëverglades les repoussa toutes avec le plus grand dédain; il se montra incorruptible.

Voici un épisode de la vie de Bowlegs qui donnera

une idée de son caractère et des mœurs des Indiens.

J'ai dit que pendant ces longues négociations avec les plénipotentiaires américains , Billy avait appris à parler couramment l'anglais et l'espagnol, ce qui lui donna un vernis de savant auprès de ses sujets. C'est à cette brillante et soudaine éducation qu'il dut d'obtenir les deux plus jolies de ses femmes. En tout cas, pour conquérir l'une d'elles, il eut recours au même moyen irrésistible dont se servit le roi psalmiste pour posséder la femme de son serviteur Urie.

Cette femme, convoitée par Billy , appartenait à l'un des guerriers de la tribu. Il s'agissait de se débarrasser du mari sans recourir à quelque crime trop apparent. Billy prétendit avoir reçu une lettre l'informant que le mari de la charmante squaw s'était entendu avec les blancs pour leur livrer les Séminoles ; en un mot, il l'accusa publiquement du crime de haute trahison. Le brave nia le crime de la façon la plus énergique. Billy montra alors la lettre qu'il venait de recevoir et lut, en anglais, les preuves les plus écrasantes contre ce malheureux, qui n'avait d'autre *ort que d'être le mari d'une jolie squaw. Celui-ci, indigné, exprima le doute que Billy , qui pouvait bien parler l'anglais, sût lire en cette langue. Billy proposa une épreuve très-simple et très-décisive. Il offrit d'écrire une lettre en présence des chefs de la nation, laquelle serait immédiatement portée à l'officier américain commandant le fort le plus voisin, et si celui-ci déclarait ne pas comprendre la lettre, Billy était tout

prêt à abandonner l'accusation et à faire amende honorable.

Billy Bowlegs était un maître rusé, et mieux qu'aucun traître de mélodrame il avait su prendre ses précautions pour assurer le succès de sa machination. Il s'était rendu au fort quelques jours avant la scène que nous venons de raconter, et il avait prié l'officier commandant d'écrire sous sa dictée ces mots : « Moi , « Billy Bowlegs, roi des Éverglades, je sais lire et « écrire en anglais. » Gomme l'officier demandait l'explication.

« Il s'agit , répondit Bowlegs , d'une épreuve trèssérieuse à faire subir aux guerriers des Éverglades ; il y va même de mon influence et de mon autorité; en conséquence , au cas où l'on viendrait vous présenter une lettre de moi , traduisez^la dans le sens des mots que je viens de vous dicter.

Lors donc que le messager parti des Éverglades arriva au fort et présenta la lettre de Billy Bowlegs, l'officier américain , conformément aux conventions arrêtées avec le roi, lut le chiffon de papier indéchiffrable dans les termes que nous avons dit plus haut. Il n'y avait plus à le méconnaître, Billy avait raison. Le pauvre brave fut condamné à mort, et Bowlegs consola sa veuve en l'épousant. Cette femme est celle que nous avons vue jeter son manteau sur le corps de son mari ivre, pour le dérober aux regards des curieux, dans les casernes de la Nouvelle-Orléans.

Peut-être trouvera-t-on que le moyen, tout sauvage

qu'il fût, employé par Billy Bowlegs, était néanmoins un peu bien naïf, et que l'officier américain s'était prêté avec une bien grande complaisance à se faire le complice de cette infâme action. Mais je rapporte le fait tel qu'il était connu et raconté dans la tribu.

Peu de temps après ce beau trait de lovelace rouge, Billy Bowlegs, pour remercier l'officier américain, attaqua le fort, qu'il pilla, et tua le commandant de sa propre main. Vingt traits de cette sorte, suivis d'autant de suspensions d'armes et de propositions de paix de la part de Billy Bowlegs, remplirent les années suivantes. La sincérité n'était pas la vertu dominante du roi des Éverglades ; il possédait, en même temps que des ruses à l'infini, une finesse incroyable pour en imposer aux plus habiles officiers américains avec lesquels il eut affaire. Le général Blake, qui commandait en Floride en 1853, proposa à Billy Bowlegs de l'amener à Washington et dans les principales villes de l'Union , espérant de pouvoir familiariser ce sauvage chef avec les grandeurs de la civilisation, et de l'amener par là à se montrer plus accessible aux conditions qu'on lui offrirait. Lorsqu'il se trouva en présence de M. Fillmore, qui occupait alors le fauteuil présidentiel à Washington , Billy Bowlegs lui tendit la main et lui dit:

« Vous êtes un grand chef, moi je suis le roi des Éverglades: je veux bien qu'il y ait amitié entre nous. »

Billy Bowlegs ne manifesta aucune espèce d'étonné-

ment au spectacle de la civilisation; il regardait tout avec l'indifférence stoïquc de l'Indien. Il trouva que c'était beau, en effet, un steamboat; « mais, disait-il, cela rne servirait moins que mon canot dans les Éverglades. )>. Quand on lui montra une locomotive lancée à toute vitesse, il sourit et répondit : « Avec mon poney, je galope aussi vite que cela. » Il trouvait que les canons des batteries, qu'on lui fit examiner, ne valaient pas un jonc de ses marais. Le mouvement, le bruit, l'éclat de New-York, ne l'émurent point; il prétendit que New-York « était un assez beau village ».

Billy Bowlegs avait un don merveilleux d'assimilation. On a vu comme il apprit facilement l'anglais et l'espagnol. Dans ses rapports avec les hommes d'élite de la société américaine, il copia avec une fidélité de singe leurs manières et leurs habitudes, et dans plusieurs réunions où il se trouva parmi des dames, il se montra à leur égard d'une convenance parfaite et parfois même, dit-on, galant jusqu'à la plus fine délicatesse.

De retour en Floride , Billy Bowlegs feignit d'avoir été touché de toutes les merveilles au milieu desquelles on l'avait promené, et pour la centième fois il promit de renoncer à ses hostilités contre les « faces pâles » et à émigrer sur les terres qu'on lui offrait, en échange de sa royauté considérablement amoindrie.

Billy Bowlegs n'était pas avare, on le sait, à l'en-

droit de ces sortes de promesses, et il ne mettait non plus aucun scrupule à ne pas tenir sa parole engagée. Celte fois encore, il avait agi avec ruse et tendu un piège aux autorités américaines, décidément trop confiantes en lui. Son but était de gagner un pçu de temps pour rallier ce qui lui restait de guerriers, dont le nombre diminuait chaque année, soit par la désertion, soit par la maladie. Pendant son absence, les rangs s'étaient encore éclaircis. Billy Bowlegs parvint à réunir une poignée d'hommes à l'aide desquels il résolut de continuer sa guerre de guérillas, qui n'était plus véritablement qu'une guerre de brigandage et de coupe-gorge. Plus de grandes batailles, plus d'expéditions lointaines, mais des attaques de convois , des dévastations de plantations , des invasions dans les villages. La guerre primitive avait perdu de son caractère, et Billy Bowlegs n'était plus, à tout prendre, qu'un chef de bandits.

Le dernier trait de Billy, qui mérite quelque attention, remonte à l'année 1857. Ce fut l'attaque et le massacre d'un convoi escortant deux wagons d'émigrants, et commandé par le lieutenant Hartsuff , entre les forts Deynard et Simon Drum. Le convoi fut surpris dans un bois , et en quelques instants tous les soldats, à l'exception du lieutenant, furent mis hors de combat, accablés par le nombre. Le lieutenant Hartsuff et deux de ses hommes blessés tinrent les Indiens en échec. Abrités derrière un wagon, les soldats chargeaient les armes, et le lieutenant faisait feu avec une

adresse souvent heureuse. Il ne tarda pas cependant à être blessé au bras ; il résista encore ; mais frappé ensuite d'une seconde balle à l'épaule, il sentit l'impossibilité de continuer cette lutte inégale. Hartsuff abandonna la partie et se jeta dans un buisson voisin, près duquel se trouvait un étang entouré d'une épaisse végétation. Il rampa vers l'étang, se glissa dans l'eau, puis disparut au milieu des hautes herbes, poursuivi par Billy Bowlegs, qui finit par renoncer à l'atteindre. Le surlendemain, un convoi qui revenait du fort Simon Drum ramassa le malheureux lieutenant presque expirant. Il est aujourd'hui en parfaite santé.

Peu de temps après cette expédition, Billy Bowlegs compta ses guerriers et en trouva le nombre diminué encore. Aucun lien ne les unissait plus; le genre d'expéditions auquel ils se livraient avait détruit le sentiment de l'union , je n'ose dire de la nationalité chez eux. La vie de maraude les avait détachés les uns des autres ; les Séminoles se dispersaient en groupes, allant se faire tuer dans des attaques isolées, ou se fondant avec des populations qui les absorbaient. Ce n'étaient plus que des vagabonds sans feu ni lieu.

Cette décadence de sa tribu découragea Billy Bowlegs, qui n'était plus qu'un roi sans sujets et presque sans autorité. Il se peut bien aussi que ses habitudes de dégradante ivresse eussent affaibli son énergie. Il se rendit cette fois, aux conditions que j'ai indiquées en commençant ce récit , et c'est ainsi que j'ai pu voir les débris d'une si puissante nation des-

cendre tristement du steamboat le Gray-Cloud sur la levée de la Nouvelle-Orléans.

La scène des fossoyeurs d'Hamlet, philosophant sur les crânes et les tibias humains, se représenta à mon esprit. Se pouvait-il qu'une nation tout entière en fût venue à tenir entre quelques planches flottantes !

0 vanité des puissances î

Les attaques des Indiens n'arrêtent pas les voyages et les courses des caravanes dans l'intérieur des États- Unis , dans cette portion du pays qui n'est traversée ni par les steamboats ni par les chemins de fer.

Le désert existe encore aux États-Unis, le désert à peu près dans toute l'acception du mot ; mais ce désert a quelque chose de particulier.

Il est sillonné d'un va-et-vient presque continuel de convois d'émigrants se rendant sur les territoires nouveaux , les seuls points des États-Unis où il y ait en ce moment de grandes et rapides fortunes à faire. Parfois un groupe de ces émigrants s'arrête à quelque point qui le séduit, il y plante sa tente, au milieu des forêts; c'est comme un de ces obstacles que le courant d'un fleuve dépose sur une rive, première assise d'une digue qui grandit peu à peu et arrête un beau jour le flot ameuté.

Ainsi à celte première cabane .d'un émigrant s'en

ajoute une seconde , uniquement parce qu'il y en a eu une première ; puis une troisième s'y vient joindre, puis une quatrième. Un village se fonde ; le village devient ville, et le courant de l'émigration se heurte contre cette digue qui s'improvise souvent en moins de quelques mois.

C'est surtout dans l'Ouest que les caravanes se développent sur une plus grande échelle. La composition de ces caravanes est assez curieuse , et les mœurs des émigrants qui en font partie sont assez intéressantes à étudier. A mes observations personnelles sur ce sujet, je joins diverses notes d'autres voyageurs.

Voici le récit d'une de ces promenades à travers les déserts. Il s'agit d'un voyage des rives du Missouri à Chihuahua, un des nouveaux territoires que les Américains ont conquis sur le Mexique :

« Les chariots traînés par six paires de milles portent en général un poids de 5 à 6,000 livres. Un seul charretier guide chaque attelage, tantôt assis sur le dos d'une mule, tantôt marchant à côté de ses bêtes. Dans les endroits difficiles, les conducteurs se prêtent mutuellement assistance, doublent et quelquefois triplent ou quadruplent les attelages, afin de franchir quelque montée ardue. Comme les éléments qui composent la caravane ne peuvent se séparer, on fait à peine quelques milles par jour avec ce moyen de voyager. Ainsi telle circonstance s'est présentée dans laquelle il a fallu une quinzaine de

jours à vingt- six wagons pour faire douze milles anglais. D'autre part, au contraire, à travers les prairies, par exemple, le terrain est si favorable que Ton peut franchir soixante-dix à quatre-vingts milles en vingt-quatre heures. Les voitures sont trèssolidement établies, aussi durent-elles un temps extraordinaire. Elles sont altérées surtout par la sécheresse de l'air quand on traverse les régions élevées de l'ouest, et l'on doit, pour obvier à cet inconvénient, mouiller les roues aussi fréquemment qu'il est nécessaire. S'il ne se présente pas quelque accident fortuit, un bon conducteur peut faire parcourir le continent à sa voiture sans que le besoin des réparations de charronnage se fasse sentir. Néanmoins, une caravane porte avec elle les principaux articles qui constituent le harnachement des mules et la confection des voitures, de sorte que si un collier, une roue, une chaîne, viennent à se briser, cet engin est immédiatement remplacé.

« Des fers pour les mules, des pelles, des houes, des treuils, des leviers, des pinces, des moyeux, des hachettes pour couper le bois, sont des ustensiles d'absolue nécessité pour les caravanes. Les provisions consistent en farine, lard, fèves, café, sucre. Les liqueurs ne sont jamais distribuées en route, à moins que le conducteur de la caravane ne croie devoir réconforter exagérément ses hommes épuisés de fatigue et de privations. L'eau-de-vie n'est prise que comme médecine; le café, au contraire, est un article in-

dispensable et est distribué deux fois par jour en grande quantité. L'effet rafraîchissant et réconfortant de cette boisson par les temps chauds et les temps froids, les temps pluvieux et les temps secs, est vraiment extraordinaire. Les fèves constituent la principale nourriture des Mexicains et de tous les autres Américains espagnols, mais tout dépend du choix des fèves et de la façon de les préparer. Elles sont bouillies dans l'eau jusqu'à ce qu'elles soient amollies; une partie de l'eau s'évapore ensuite, et une casserole bien garnie de graisse est placée sur le feu ; les fèves y sont jetées ; puis on les sale, et elles cuisent à l'étuvée pendant quelques instants, et fournissent au voyageur affamé un mets aussi savoureux et aussi nourrissant qu'il le peut désirer. Le pain est cuit quotidiennement, et généralement on le mange chaud.

« Toutefois, la principale table de la caravane n'est pas servie avec une aussi grande frugalité. Des conserves de viande , des légumes de choix , des chouxfleurs, des huîtres, des homards, des sardines à l'huile, des jambons, de la saumure, des fruits conservés, du thé, du chocolat, du clairet et du Champagne, en font les frais. Les sardines sont surtout recherchées, et la consommation qu'on en fait dans les prairies est si grande, que les boîtes de fer-blanc abandonnées par les caravanes suffisent à indiquer la voie d'Indépendance à Santa-Fé.

« La caravane doit être abondamment pourvue d'armes et de munitions. Chaque conducteur, chaque

muletier doit avoir sa carabine en bon état , et quelques-uns y ajoutent des pistolets. La caravane doit posséder un assortiment de chaussures, chapeaux, couteaux, «tabac et autres articles d'un usage journalier ; le propriétaire ou le conducteur de la caravane se charge d'ordinaire de la fourniture de tous les objets d'équipement, mais il se les fait payer trèscher. On trouve sur la route des prairies et aux stations une population flottante de muletiers et de guides comparable à celle des marins dans un port.

« Le commandant de la caravane est appelé par les Mexicains mayordomo. Le propriétaire, à moins qu'il ne prenne lui-même le commandement de la caravane, est au commandant comme le subrécargue est au capitaine à bord d'un bâtiment. Les Anglo-Américains sont les meilleurs conducteurs de chariots ; les muletiers sont Mexicains. Les Allemands ne valent rien pour conduire ; les fatigues et les privations les rendent irritables ou moroses. Les Mexicains montrent dans le danger le courage passif du fataliste ; l'héroïsme n'est cependant pas rare chez eux. Ils supportent les fatigues et les privations avec une incroyable patience.

« Des conducteurs et des muletiers, passons à leurs bêtes, qui sont jusqu'à un certain point plus dignes d'intérêt. Un des signes les plus caractéristiques du mulet , c'est son aversion pour l'âne et son affection pour le cheval. Si un âne, cédant à la vanité particulière de sa race , s'approche des mulets , il est sûr de

recevoir des coups de pied en bon nombre et de regretter longtemps sa témérité. Un cheval, au contraire, est très-respecté dans une troupe de mules. On l'entoure, on l'envie, on le jalouse, on s'efforce de lui ressembler. Une jument est sûre d'avoir autour d'elle tout un troupeau de mulets et de les conduire où il lui plaira.

« Pendant les temps de repos, on forme un camp dans lequel les voitures sont aussi bien rangées que sur la route. Personne n'essaye de dépasser les autres; chacun reste à son rang d'expédition. Le danger permanent d'être attaqué par les Indiens force la caravane à se resserrer autant que possible ; aussi voyaget-on quelquefois sur une double colonne : c'est à cause de cela que la route de Santa -Fé porte des voies doubles. A cette occasion, il est bon d'observer que les routes, dans les prairies, sont pour la plupart bien tracées, et qu'il serait erroné de supposer que l'on voyage à travers une plaine vierge et presque à l'aventure. A. la vérité, les guides ouvrent quelquefois une voie nouvelle en vue de supprimer un angle inutile, de tourner une hauteur, de se rapprocher d'une source ; mais les roues des voitures laissent des sillons que des années effacent à peine, car la végétation qui pousse dans les ornières ouvertes par les chariots diffère de couleur avec les végétations voisines.

« D'ordinaire les caravanes voyagent depuis le lever du soleil jusqu'à onze heures. Alors on fait halte, on fait la cuisine, on mange, on abreuve les mules et on

îs.

les laisse paître. Dans l'après-midi, le voyage est repris. C'est le commandant qui marche en avant pour découvrir le lieu favorable au repos. Il le choisit bien couvert d'herbages agréables aux animaux de la caravane , non loin d'une source et dans une position bien défendue contre les Indiens.

« Aussitôt que les mules ont été déharnachées, un homme est placé en sentinelle, tandis que d'autres s'occupent de faire du feu et de préparer la nourriture. D'autres se reposent en attendant le repas ou l'heure de monter la garde autour du campement.

« La faction de nuit est ce qu'il y a de plus pénible dans le voyage, et, après une journée de fatigue, les sentinelles ont bien de la peine à ne pas sommeiller à leur poste. La crainte d'être scalpées par les Indiens ne peut pas toujours les tenir éveillées. Toutefois, ces voyages à travers les prairies sont pleins de charmes : la nature y est belle , et le souvenir de ses magnificences, des fatigues essuyées et des dangers courus, est très-agréable au voyageur rentré dans ses foyers. »

L'amour de l'agriculture n'est pas le seul sentiment qui anime les populations américaines et les populations qui abordent les rivages de l'Atlantique avec la résolution préconçue de demander leur pain ou leur fortune au travail, même à un travail ardu. On ne saurait croire comme la passion de l'or domine en Amérique, arrache, même à des positions fructueuses, des masses d'individus, et les jette dans ce grand courant del'émi-

gration qui conduit aux mines nouvellement découvertes. Il y a eu en Amérique deux fièvres d'or récentes : la fièvre du Fraser et la fièvre du Pike's Peak. Ces deux accès ont poussé à travers des déserts opposés de l'Amérique du Nord d'immenses convois d'émigrants.

La rivière Fraser, qui se jette dans le golfe de Georgia, une branche du détroit de Puget, est située, à peu près sous le 49e degré, sur la limite du territoire américain et des possessions anglaises. A partir de sa source , et jusqu'à moitié de son parcours, la rivière Fraser coule dans la direction sud, puis elle incline vers l'ouest. A cent soixante milles environ de sa source, elle reçoit le Thompson, un puissant cours d'eau qui arrive de l'est. Les montagnes Cascades, que l'on peut considérer comme une continuation de la Sierra-Nevada, s'arrêtent à ce point. C'est à la jonction de cette chaîne de montagnes et du Thompson que se trouvaient, disait- on, lesplacers aurifères qui ont produit en Amérique une véritable révolution.

La compagnie de la baied'Hudson possède un fort, nommé Langely, dans ce voisinage, sur la rive gauche du Fraser. L'abord des mines du Fraser était difficile. Le pays est sauvage, montueux , et presque inaccessible. Ces difficultés n'arrêtèrent pas les pionniers, qui en furent pour leurs frais.

Dans un de mes précédents ouvrages , Scènes de mœurs et de voyages, j'ai signalé la rapidité avec laquelle s'est développée la ville de Leavenworth dans

le Kansas, et je faisais remarquer que c'était là un trait caractéristique tout à la fois à l'honneur des institutions politiques des Etats-Unis, et en faveur des avantages incontestables que le territoire du Kansas offre à des populations nouvelles.

Les faits que j'ai recueillis sur cette merveilleuse fécondité dépassent toutes les prévisions raisonnables. Un journal du Kansas, VEstafeUe, s'exprimait ainsi à ce sujet :

« Les personnes étrangères à Leavenworth ne sauraient se faii$ une idée de l'activité qui règne depuis quelques jours dans notre cité. Quoique l'hiver ait été extraordinairement doux , à tel point que les travaux de bâtisse et de nivellement des rues n'ont presque point subi d'interruptions, la plupart des entrepreneurs et des propriétaires n'en ont pas moins voulu attendre jusqu'à présent pour commencer les importantes constructions qui vont bientôt orner notre cité, persuadés qu'ils sont qu'une recrudescence de froid et de gelée n'est plus à craindre.

« Dans tous les quartiers , dans toutes les rues , à chaque pas, on rencontre des centaines d'ouvriers activement occupés, soit à des travaux de terrassement, soit à l'édification de nouvelles constructions ; et dans le centre de la ville, les anciennes maisons en bois sont jetées bas pour être remplacées par d'élégantes et solides maisons en pierre et en briques, à deux, trois, quatre et même cinq étages.

..« Et lorsqu'on se rappelle qu'il y a cinq ans Lea-

venworth n'existait même pas encore suivie papier, on est forcé de reconnaître que depuis lors notre jeune cité a marché à pas de géant, car nous comptons en ce moment une population de près de 12,000 âmes.

« Chaque jour se fait l'ouverture de nouveaux magasins, car chaque jour les besoins de la population deviennent plus grands.

« La découverte des mines d'or de Pike's Peak a été pour Leavenworth un coup de fortune ; et comme les nouvelles de notre Eldorado continuent à être des plus rassurantes, que pas une seule contradiction n'est venue jeter de l'incertitude dans les esprits, tout porte à croire que bientôt notre cité sera le véritable point de réunion de tous ceux qui voudront se rendre aux mines , car Leavenworth offre toutes les ressources de nos villes de premier ordre.

« Un grand nombre de nos concitoyens se sont déjà dirigés sur Pike's Peak , laissant leur famille à Leavenworth ; et quoique la navigation du Missouri ne soit ouverte que depuis peu , on porte à plus de 8,000 le nombre des individus qui se sont arrêtés dans notre cité pour faire leurs approvisionnements avant de se rendre aux mines.

« D'après les renseignements qu'on a reçus , on peut porter, sans exagération, de 100,000 à 150,000 le nombre des individus qui se rendront à Pike's Peak, pendant la présente saison, par la route de Leavenworth, qui est la meilleure et la plus fréquentée. »

Je dois faire remarquer que le journal du Kansas

écrivait ce qui précède au moment même du plus fort accès de la fièvre du Pike's Peak, et que les mineurs en espérance abondaient à Leavenworth, où ils trouvaient, dans les magasins de la ville, tout ce qui leur était nécessaire pour leur voyage dans les plaines.

Le même journal publiait en même temps une nomenclature assez curieuse des provisions, outils, objets de campement, etc., dont un mineur doit se munir pour entrer en campagne.

Nous reproduisons ce document, en ajoutant que les provisions donl il s'agit sont calculées pour six mois et pour quatre hommes.

Provisions. — 800 livres de farine , 24 dollars ; 100 livres de sucre, 8 dollars; 50 livres de café, 7 dollars; 600 livrés de jambon, 60 dollars; 50 livres de sel, 50 cents; 5 livres de soda, 50 cents; 6 livres de poivre, 1 dollar 20 cents ; 25 livres de tabac, 5 dollars ; 25 livres de savon, 2 dollars ; 40 livres de chandelles, 2 dollars 50 ; 2 bushels de pommes sèches,

3 dollars 50; 2. bushels de haricots, 4 dollars ; 1 boîte de crockers, 2 dollars 50 ; 12 bouteilles de conserves, 7 dollars 50. — Total . 128 dollars 70 cents.

Outils. — 8 pioches, 12 dollars; 1 lanterne, 50 cents; 4 pelles, 4 dollars; 4 haches, 5 dollars;

4 baquets à laver l'or, 4 dollars ; 2 ciseaux, 75 cents ; 1 scie, 1 dollar 25. — Total: 27 dollars 50 cents.

Objets de campement. — 1 barillet de 10 gallons, 1 dollar 50 ; 1 moulin à café, 75 cents ; 1 chaudron, 75 cents ; 1 bouilloire, 75 cents ; 1 marmite, 1 dollar;

6 assiette en fer-blanc, 60 cents ; 6 coupes en ferblanc, 75 cents ; 1 poêle à frire, 50 cents ; 4 couteaux de boucher, 4 dollar; 16 paires de couvertures, 64 dollars; 4 tente, 40 dollars ; 40 livres de poudre,

3 dollars ; 25 livres de plomb, 2 dollars ; 40 boîtes de capsules, 75 cents; 2 grosses d'allumettes, 2 dollars. — Total : 89 dollars 25 cents.

Equipage. - 3 paires de bœufs, 225 dollars;

4 wagon avec bâche, 420 dollars; chaîne et harnachement, 40 dollars ; graisse, etc., 2 dollars. — Total : 357 dollars.

Ainsi, en récapitulant, pour les provisions, 428 dollars 70 ; pour les outils , 27.50 ; pour l'équipage, 357 ; pour les objets de campement, 89.35 , on arrive à un total de 602 dollars 75, lesquels constituent la dépense qu'une escouade de quatre mineurs devait faire pour entrer en campagne à destination de .Pike's Peak.

Le Pike's Peak succédait à ce moment au Fraser dans l'opinion publique. Le Fraser avait été une déception, on se vengeait sur le Picke's Peak ; on n'avait pas assez de malédictions contre le premier afin de surfaire le second. La réclame allait bon train.

S'il fallait s'en rapporter à la presse américaine d'un bout à l'autre de l'Union, jamais la doctrine du sceptique saint Thomas , « j'ai touché , donc je crois » , n'était plus applicable qu'en matière de mines d'or, en lesquelles on a beaucoup cru sans avoir toujours touché.

C'était ce qui venait d'arriver avec les mines du Fraser, dont la découverte ou la prétendue découverte avait semé , même en Californie , une épidémie de fièvre d'or. Un violent enthousiasme, un entraînement irréfléchi , avaient poussé des populations entières vers des placers inexplorés; c'était quelque chose qui ressemblait au tourbillon des moutons de Panurge , passant les uns par-dessus les autres pour arriver plus vite à un but que personne ne connaissait, que nul ne poiivait définir.

Les retours avaient été aussi prompts que les départs avaient été précipités; tous ou à peu près sont revenus clopin dopant, qui avec les illusions de moins, ce n'est pas la perte la plus sensible; qui, avec ses économies perdues, et ne les retrouvant plus le long du chemin où elles s'étaient éparpillées.

Les ambitieux pressés qui n'ont ni la patience ni l'énergie nécessaires pour savoir, attendre, et qui ne comptent que sur une fortune qu'il leur sera donné de brasser en quelques jours, ceux-là ne vivent que par l'espérance du miracle.

Mais la morale, qui avait beau jeu à propos du Fraser, se montrait indulgente à propos du Pike's Peak.

Si personne n'avait pu affirmer les richesses et la fécondité des mines du Fraser, il n'en était pas de même de celles de Pike's Peak. L'or avait été vu, non pas seulement dans les gouffres béants de la terre, non pas seulement roulant avec les eaux des.rivières

ou dormant mêlé au sable de leur lit; mais l'or provenant de ce troisième ou quatrième Eldorado avait été vu dans les poches de hardis pionniers revenant de cette contrée favorite , et palpé par tous ceux qui avaient eu la fantaisie de le peser dans leurs mains.

Un seul individu avait rapporté à Wyandot pour 10,000 dollars de poudre d'or, résultat d'un travail de quelques semaines. C'était bien assez pour enflammer toutes les têtes !

Les gens calmes et plus réfléchis tiraient de là deux conséquences qui compenseraient la déception, s'il devait y en avoir une pour ces émigrants se pressant sur la route du Pike's Peak. Ceux-là tenaient ce langage pratique : « Voilà un coin de l'Union qui va se remplir rapidement, et nous avons une assez forte conviction dans les bonnes chances de l'Amérique pour croire qu'avant peu de temps le Kansas sera, comme la Californie, un des États les plus peuplés de l'Union , et un de ceux qui réaliseront sur la plus vaste échelle les destinées magnifiques attachées à cette immense étendue de territoires dans l'Ouest. » Les caravanes nombreuses qui étaient en marche pour ce point, permettaient de l'espérer. Avant un an, le Kansas, devait, si les faits révélés se confirmaient, égaler, sinon dépasser, la Californie. Il ne lui manquait qu'un port de mer comme San-Francisco pour aider à son immense prospérité.

Hélas ! le Pike's Peak eut le sort du Fraser. L'or y fut un piège, avec cette différence que le Kansas étant

270 — un territoire fécond , sillonné de magnifiques cours d'eau, la population de ces chercheurs d'or trouva une compensation à ses déceptions. Le rapide développement de la ville de Leavenworth prouvait assez ce qu'il y avait de ressources en ce pays, quoique le cercle dans lequel on tournait fût peut-être un cercle vicieux. Leavenworth avait grandi en raison directe des illusions qui attirèrent tant d'avides chercheurs d'or dans leKansas. G était vrai; mais on n'abandonne pas, quand on y est tout transporté , un pays qui offre de véritables ressources au travail et à l'industrie.

Ces fièvres d'or, même avec les déceptions qu'elles engendrent, ont ce bon résultat, qu'elles appellent sur des points de territoires nus des courants immenses de populations

Un de mes amis aux États-Unis, un peu moraliste, mais homme très-pratique au fond, déplorait ces aspirations des peuples vers les rapides fortunes, et me disait quelquefois :

« J'ai toujours l'espérance qu'en cherchant le métal précieux, les diggers finiront par trouver du blé dans les entrailles de la terre. »

Je ne suis pas hostile à la découverte du blé; mais je ne suis pas antipathique aux recherches de l'or. Il ne faut pas oublier que c'est grâce à la multiplication des signes représentatifs de la valeur des denrées, marchandises, etc., grâce à l'abondance du métal, qu'on a pu , tout en diminuant cette valeur, en augmenter la circulation ; conséquemment, faire pénétrer

le bien-être chez une plus grande masse d'individus. Sans la découverte de l'or, qui a augmenté le chiffre de la richesse universelle, il eût été impossible de construire le dixième des chemins de fer actuels, qui eussent absorbé le capital existant, ni donner à l'industrie cet immense développement qu'elle a acquis.

La morale y perd quelque chose, nous en convenons bien; mais sans nous détacher d'elle, nous sommes bien obligés de nous souvenir quelquefois que, si elle en est le précieux flambeau, elle n'est pas le but exclusif de la vie politique et sociale des peuples.

On peut croire, d'après ce qui précède, que tant d'allées et de venues laissent toujours un grain de semence sur le sol des déserts; c'est ainsi que de loin en loin on voit surgir de ces groupes qui servent de jalon aux grandes routes que l'industrie américaine trace dans ces vastes contrées.

Mais les Américains semblent ne plus vouloir qu'il y ait de déserts, et les chemins de fer y font chaque jour des trouées immenses. Si gigantesques que soient les projets, rien n'arrête ces hommes du go ahead. Le chemin de fer du Pacifique en est la preuve. Un hardi explorateur américain, très-grand partisan de la réalisation de ce projet, avait entrepris par terre un voyage des bords du Mississipi à San-Francisco, c'està-dire à travers les plus vastes déserts de l'Amérique du Nord. J'ai résumé les principaux arguments consignés dans le travail publié par M. Greeley, pour dé-

montrer à la fois la nécessité et les bénéfices de cette entreprise.

Selon M. Horace Greeley, de 1849 à 1857 il est arrivé par mer à San-Francisco 381,107 passagers, venant presque tous des États-Unis, et il en est parti 139,002. D'autres émigrants ont débarqué sur d'autres points de la Californie ; d'autres encore s'y sont rendus par la voie de terre, et ces derniers, en 1854, se sont élevés à 61,462. On en a compté 12,500 en 1857. Cette année, il arrivera par terre en Californie de 30 à 60,000 émigrants. On peut donc évaluer à une moyenne de 50,000 le nombre des voyageurs qui, des États de l'Atlantique, se dirigent annuellement vers la Californie, et à une moyenne de 30,000 le nombre de ceux qui en reviennent.

Or, les neuf dixièmes de ces voyageurs prendraient le chemin de fer s'il en existait un entre le Mississipi ou le Missouri et le Pacifique ; et s'il avait été construit à l'époque de la grande émigration, la Californie renfermerait à cette heure 1 million et demi d'habitants anglo-américains, l'Orégon 300,000, le territoire de Washington 100,000, la Sonora et la Californie mexicaine 100,000.

Depuis 1849, il a été expédié de San-Francisco 500 millions de piastres , ce qui fait une moyenne annuelle de 50 millions, chiffre qui ne comprend pas l'or apporté par les émigrants dans leurs malles ou leurs valises, et qui, on le sait, représente une valeur considérable. Dans le steamer où se trouvait M. Grée-

ley, à son retour de San-Francisco, un passager avait dans sa valise 30,000 dollars en or, et d'autres plusieurs milliers de piastres chacun.

L'or exporté de la Californie est destiné à acheter des marchandises précieuses et d'un volume peu considérable, telles que les soieries, la bijouterie, les vins rares, les médicaments, les épices, etc. Ces articles sont ordinairement expédiés par la voie la plus courte et la plus rapide , les frais de transport étant presque nuls relativement à la valeur intrinsèque des marcRandises. S'il y avait en ce moment un rail-way entre les États de l'Atlantique et ceux du Pacifique, il transporterait pour plus de 20 millions de dollars des articles susmentionnés. Le chemin de fer de l'Erié fait, en fret seulement, 3 millions de dollars de recettes par an : il n'y aurait donc rien d'extraordinaire à ce que la voie du Pacifique en fît 10 millions.

Ce n'est pas tout. Le gouvernement paye 1 ,250,000 dollars par an pour le transport de la malle entre les États de l'Atlantique et du golfe et ceux du Pacifique. Il n'y a que deux départs par mois pour l'Isthme ( trajet qui est plus long de 6,000 milles que la route directe) et deux départs par semaine par la voie transcontinentale.

Quant au transport des troupes; des munitions et du matériel militaire sur les différents points situés entre le Missouri et le Pacifique, il coûte 6 millions de piastres au moins au gouvernement.

Le territoire d'Utath, d'une autre part, voit sa popu-

lation s'accroître tous les jours ; mais les émigrants sont obligés de s'y rendre en wagons. C'est un voyage long, pénible et dangereux. Les habitants d'Utath sont obligés de se priver de thé et de café ; les frais de transport sont si considérables que ces aticles ne sauraient devenir un objet de consommation parmi eux. Il est certain que si un rail-way traversait le territoire d'Utath, la contribution des Mormons en fret ou autrement serait d'au moins 500,000 piastres par an, et bientôt après d'un million.

Des mines d'or ont été découvertes près des Montagnes Rocheuses, et les émigrants s'y dirigent en foule. Tout y est excessivement cher, beaucoup plus cher qu'en Californie à l'époque de la première fièvre d'or. Un rail-way, en facilitant le transport, réduirait de moitié les prix des subsistances. 400,000 personnes campent maintenant au pied des Montagnes Rocheuses ; 300,000 s'y rendraient bientôt si un chemin de fer pouvait les y transporter; et cette population payerait à la voie ferrée, en frais de transport, un tribut de 3 millions de piastres par an.

Les éléments de succès ne manqueraient donc pas à l'entreprise. 50,000 passagers allant annuellement en Californie et 30,000 en revenant, payeraient 6 millions de passage. 50 millions de piastres en or venant de Californie , à raison de 1 pour 100 de fret, donneraient 500,000 dollars. Les marchandises expédiées par le chemin ajouteraient 3 millions par an aux recettes; le transport des

troupes et des munitions, 3 millions de dollars; la malle (quotidienne), 1 million ; la contribution particulière des Mormons, 500,000 dollars, et celle de la population minière des Montagnes Rocheuses; 3 millions. Total annuel, 17,000,600 dollars.

Les profits résultant du commerce de l'Inde, de la Chine, de l'Australie et de la Polynésie, ne figurent pas ici. Il est évident cependant que le jour où les États de l'Atlantique seront reliés à ceux du Pacifique par une voie ferrée, les marchandises précieuses de l'Orient et des archipels du grand Océan, destinées au marché américain, seront expédiées à San-Francisco, pour être placées sur les trains du chemin de fer. Quoi qu'il en soit, il est prudent de ne compter d'abord que sur le commerce des possessions du Pacifique.

Nous ne croyons pas que M. Greeley se trompe en fixant tout d'abord à 17 millions de dollars le revenu de la voie ferrée. Il dit que ce chiffre s'augmenterait ensuite à raison de un million annuellement, pendant dix à quinze ans, et autant que nous pouvons nous permettre d'avoir une opinion en pareille matière, nous ne pensons pas qu'il exagère le chiffre des bénéfices de la future entreprise.

Le gouvernement fédéral a dépensé des sommes considérables pour l'étude du tracé de ce chemin, qui n'en est toujours qu'à l'état de projet. Mais, en attendant, les Américains, préoccupés de cette idée de jeter un pont entre les côtes du Pacifique et celles de l'At-

lantique, ont tourné la difficulté en établissant le chemin de fer de Tehuantepec, allant de la Nouvelle-Orléans à San-Francisco, Onze jours suffisent pour mettre en communication ces deux points extrêmes.

On travaille donc aux États-Unis à rapprocher les déserts; leur peuplement, leur défrichement, sont affaire de temps. Le peuple américain a assez de confiance en sa mission et en sa destinée pour savoir que le temps lui vient toujours en aide. Le passé est une garantie de ce que lui promet l'avenir.

Les déserts sont féconds dans ce pays : il suffit d'une illusion , du naufrage d'un bâtiment , d'un accident qui arrête une caravane sur un point de ces déserts, pour que des villes comme Buffalo , Erié , Chicago , San-Francisco , Leavenworth et tant d'autres surgissent pour ainsi dire de dessous terre. C'est là la grande chance du peuple américain.

Des renseignements ont fait connaître l'importance du commerce des Etats nouveaux de l'Ouest. D'après cette statistique, on évalue à 11,600 hommes, 314 chevaux, 7,574 mules, 67,950 bœufs, 6,900 wagons, le matériel et le personnel employés dans ce commerce, qui est représenté par 38,074,139 livres de poids américain de marchandises, soit 30,837,584 kilog. 967.

Un schooner des Prairies complètement équipé et traîné habituellement par six paires de bœufs, a une longueur de 70 pieds. Si l'on attelait ensemble les 6,900 wagons qui effectuent les charrois, la longueur

du chemin qu'ils couvriraient ne serait pas moindre de 200 kilomètres.

Les importations actuelles des Prairies consistent en calicot, cotonnades et bonneteries, chaussures de dimension moyenne , quelques articles de. fantaisie. Les vêtements confectionnés commencent à être d'un bon placement. Les provisions, telles que farine et viande de porc, sont assez recherchées. Dans le principe, les New-Mexicains donnaient en échange aux négociants américains des métaux précieux et des mules ; actuellement ils leur vendent de la laine. Ainsi, en 1859, les livraisons faites sur les bords du Missouri ont atteint près de 900,000 liv. valant 14 cents la livre. Des peaux de chèvre et de mouton, au nombre de 30,000, à 25 cents pièce, ont été livrées en 1860, ainsi que des suifs et des fourrures. Le total est évalué à 400,000 dollars.

On échange avec les Indiens, contre des fourrures et des peaux, des armes et des munitions, du tabac, du sucre, du café, des bougies, des couvertures, de la sellerie, des rubans, des cotonnades, des provisions et quelques autres menus objets. C'est un système de troc très profitable.

Le commerce de l'Utath se fait plus au nord de la rivière Missouri. L'approvisionnement de ce marché a lieu au moyen de bateaux qui remontent la rivière à Omaha et à Florence, où les marchandises sont chargées sur des trains. A cette dernière ville s'embarquent les Mormons et les émigrants. Les postes mili-

taires des États-Unis reçoivent leurs envois de Fort Leavenworth et d'Atchison.

Sait lake City, la ville des Mormons, est la plus importante de cette région. Ses négociants viennent faire leurs achats à Saint-Louis, à Philadelphie, à New- York et à Boston. Le nombre des marchands de ces places qui sont en relation avec les Mormons est trèslimité, et le commerce n'est pas aussi profitable qu'avec le Nouveau-Mexique, par suite de l'élévation des frais de transport. Les Mormons sont d'ailleurs pauvres ; aussi ne leur expédie-t-on que des vêtements, de l'épicerie et de la quincaillerie à bon marché. Ils produisent assez de provisions pour leur subsistance , et s'occupent même d'établir des fabriques. On suppose que les importations en 4860 n'ont pas dépassé 500,000 dollars.

Le commerce le moins concentré est celui de Pike's Peak. Quant à Leavenworth , elle fait plus d'affaires que toutes les villes, depuis Florence jusqu'à Kansas City. Ses habitants ont des succursales de leurs magasins à Denver City, point de départ des chercheurs d'or. Un chemin de fer facilite les transports. Nebraska City, Plattsmouth, Omaha City et Gouncil Bluffs font des échanges profitables avec les mines d'or, dont elles sont, de toutes les villes du Missouri, les plus voisines. Leavenworth City, Àtchison et Saint-Joseph sont les trois extrémités de la ligne exploitée par la Central Overland California and Pike's Peak express Company. Omaha est le point de départ de la malle

de la Western State Company; Kansas City n'a pas de communication directe avec Denver City.

Les importations de farine à Pike's sont , ainsi que celles d'épiceries, très-considérables. On y envoie aussi des vêtements, outils, sellerie, tabac, liqueurs et étoffes. Le prix de ces articles est fort élevé par suite des distances à parcourir (environ. 700 milles ). La farine a valu , en 1860, 12 dollars le sac.

Les exportations de la région des terrains aurifères se composent de 3 millions de dollars d'or et de 50,000 dollars de peaux et de fourrures. En résumé, on a évalué ainsi le commerce des Prairies pour l'année 1860 : Nouveau-Mexique, 3 millions de dollars ; contrées aurifères de Pike's Peak, 6 millions de dollars ; Utath; 500,000 dollars; commerce avec les Indiens, 1 million de dollars. — Total , 10,500,000 dollars (56 millions de francs).

Voici le relevé des dépenses de transport occasionnées parle commerce avec les habitants des Prairies :

Gages de 11,000 conducteurs à 75 dollars par mois, 825,000 dollars; 844 chevaux à 125 dollars chaque , 105,400 dollars ; 7,574 mules à 125 dollars chaque, 948,750 dollars; 67,950 bœufs à 35 dollars chaque, 1,378,500 dollars; 6,922 wagons à 150 dollars chaque, 1,038,300 dollars; provisions pour les hommes, 250,000 dollars. — Total, 2,555,900 dollars (30 millions de francs).

Si élevés que puissent paraître ces chiffres, ils sont probablement au-dessous de la vérité, la multiplicité

des routes et la vaste étendue du territoire empêchant qu'on se ne rende un compte exact, quant à présent, de l'importance du commerce dont il s'agit.

Chaque émigrant, d'ailleurs, est un entrepreneur de transports sur une petite échelle. Il emporte toujours avec lui des provisions pour plusieurs mois. En comptant un chariot et deux paires de bœufs ou une paire de mules pour chaque groupe de quatre personnes, on pourrait, d'après l'avis des meilleurs juges, ajouter 5 millions de dollars à la valeur des transports ci-dessus.

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