LIVRE TROISIÈME
petit médecin qui me demanda si j'avais eu peur. Voyez un peu rétrange espèce de médecin! après lui avoir conté un tel é\énement, m'adresser unepareille question ! C'était un marjolet qui riait presque sans cesse et à propos de rien. Il m'ordonna, en ricanant, d'avaler un bon verre de vin grec, de me maintenir le cœur joyeux, et de n'avoir pas peur. Messer Giovanni lui dit : « Maestro, dans de telles circonstances, une statue de marbre ou de bronze aurait peur, comment en serait-il autrement pour un homme? — Monsignore, répondit le médicastre, nous ne sommes pas tous construits de même. Cet homme n'est ni de bronze ni de marbre^ mais d'acier pur. » En même temps, il me tâta le pouls et continua avec son sourire saugrenu : « Tenez, touchezmoi cela; en vérité, ce n'est pas le pouls d'un homme, mais celui d'un lion ou d'un dragon. » J'avais réellement le pouls altéré à un point que cet ignorant n'avait jamais vu décrit ni par Hippocrate ni par Galien. Je sentais bien mon mal; mais, pour ne point ajouter à mon agitation età l'effroi que j'avais éprouvé, je m'étais armé de résolution et de courage. Sur ces entrefaites, messer Giovanni ordonna de servir le dîner, auquel je pris part avec sa compagnie, qui se composait de messer Ludovico da Fano, de messer Antonio Allegretti, de messer Giovanni Greco, et du jeune messer Annibal Caro. Pendant tout le repas, on ne parla que de mon exploit. A maintes reprises, on en fit répéter les détails par mon serviteur Cencio, qui était aussi spirituel que brave et bien tourné. Chaque fois qu'il racontait cette diabolique aventure, il reproduisait parfaitement mes gestes, redisait exactement mes paroles et se souvenait toujours de quelque chose de nouveau. On lui demanda s'il avait eu
peur. « Vous n'avez, répondit-il, qu'à demander à mon maître s'il a été effrayé, car je ne l'ai été ni plus ni moins que lui. »
Ces balivernes ayant fini par m'ennuyer, et comme d'ailleurs je me sentais très mal à mon aise, je me levai de table en disant que j'allais acheter des habillements en drap de soie azur pour Cencio et moi ; car quatre jours plus tard, à la fête de Notre-Dame, je voulais suivre la procession, et Cencio devait marcher devant moi en portant un cierge allumé. Je me retirai pour m'occuper de ce soin. Je pris pour moi un manteau d'armoisin azur et un pourpoint de même étoffe, et pour Cencio un manteau et un pourpoint de taffetas également couleur d'azur.
Dès que ces vêtements furenttaillés, je me rendis chez le pape. Il me dit de parler à messer Ambrogio, qu'il avait chargé de me commander un grand ouvrage d'or. J'allai donc trouver messer Ambrogio. Il connaissait parfaitement mon aventure avec le bargello, car il s'était concerté avec mes ennemis pour me faire revenir de Florence, et, lorsqu'il apprit que je n'étais point arrêté, il gourmanda le bargello , qui s'excusa, en disant que mon sauf-conduit l'en avait empêché. Messer Ambrogio m'entretint d'abord de la commission que le pape lui avait donnée, puis il me dit de faire des dessins et que l'on aviserait au reste.
Cependant la fête de Notre-Dame arrivait. Comme il est d'usage que ceux qu'on gracie ce jour-là se constituent prisonniers, je retournai chez le pape et lui dis que je ne voulais pas aller en prison, et que je suppliais Sa Sainteté de m'en dispenser. Le pape me répondit que c'était l'usage et qu'il fallait m'y conformer. Alors je m'age-