LIVRE TROISIEME
« Va-t'en, vieux traître qui veux m'cnlever ce que j'ai de plus cher ! » Mcsscr Giovanni Gaddi, qui était présent, disait: « Le pauvre diablcdélire, il n'a plusque quelques heures à vivre. » Mattio Franzesi, de son côté, ajoutait : « Il a lu Dante', et il en rêve dans sa maladie » ; puis il continuait en riant : « Va-t'en, vieux coquin, laisse tranquille notre Benvenuto. » Voyant qu'on se moquait de moi, je me tournai vers messer Giovanni Gaddi, et je lui dis : a Sachez, mon cher maître, que je ne délire point, et que ce vieillard me persécute réellement. Vous feriez bien mieux de me débarrasser de ce misérable Mattio, qui se rit de mes maux. Puisque votre seigneurie me trouve digne de ses visites, elle devrait venir avec messer Antonio Allegretti , messer Annibal Caro ou quelques autres de ses savants amis, qui ne soient point gens indiscrets et grossiers comme cet animal. » Alors messer Giovanni dit en plaisantant à ce Mattio de s'éloigner de sa présence pour toujours. Mattio ayant continué à ricaner, la plaisanterie tourna au sérieux ; car messer Giovanni ne voulut plus jamais le voir, et fit appeler messer Antonio Allegretti, messer Ludovico et messer Annibal Caro. Dès que ces gens de bien furent arrivés, je ressentis un grand soulagement. Je causai longtemps avec eux et je possédais toute ma raison, sans toutefois cesser d'ordonner à Felice de chasser le vieillard. Messer Ludovico me demanda comment il était fait. Pendant que je le lui dépeignais très bien, ce vieillard me prit par le bras et me tira violemment à lui. Je criai qu'on me
I, Ed ecco verso noi venir per nave
Un vecchio bianco per antico pelo, Gridando : Guai a voi, anime prave!...
(Dante, Inferno, III.)
t3o VIK DE BENVENUTO CELLINI.
secourût, parce qu'il voulait me jeter sous le tillacdeson horrible barque. En prononçant ce dernier mot, je tombai dans un profond évanouissement, et il me sembla qu'on me lançait dans la barque. On me raconta que, tant que dura cette pâmoison, je me démenai, en criant à messer Giovanni Gaddi qu'il venait, non pour me secourir, mais pour me voler, et je lui dis mille autres injures, qui le rendirent tout honteux.
Je restai ensuite comme inanimé. Au bout de plus d'une heure on trouva que je me refroidissais, et on me laissa pour mort. Mattio Franzesi, ayant appris cela, écrivit à Florence à messer Benedetto Varchi, mon intime ami, qu'on m'avait vu rendre l'âme à telle heure de la nuit. A cette nouvelle, le digne messer Benedetto composa sur ma mort prétendue un admirable sonnet que je rapporterai en son lieu. Il se passa plus de trois grandes heures avant que je recouvrasse mes sens.
Après m'avoir administré tous les remèdes que maestro Francesco avait indiqués, mon fidèle Felice, voyant que tout demeurait sans effet, courut chez le médecin et frappa à sa porte jusqu'à ce qu'il l'eût éveillé et fait lever. Il le supplia, les larmes aux yeux, d'accourir près de moi, parce qu'il me cro3'ait mort. « Eh bien, mon fils ! lui dit maestro Francesco, qui était très emporté, penses-tu que je puisse le ramener à la vie ? S'il est mort, j'en suis plus fâché que toi. Crois-tu qu'en y allant avec ma médecine je puisse lui souffler au c... ette le rendre vivant? »
Maestro Francesco, ayant vu que le pauvre jeune homme se retirait en pleurant, le rappela et lui donna une certaine huile, en lui recommandant de m'en frotter le pouls et le cœur. Il lui dit en outre de me presser
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vigoureusement les petits doigts des pieds et des mains, et, si je revenais à moi, de Ten avertir de suite. Felice partit et lit tout ce que maestro Francesco lui avait prescrit.
Quand le soir fut arrivé, on perdit tout espoir et on ordonna de préparer mon linceul et de la\ er mon corps. Tout à coup je me remuai, et j'appelai Felice pour qu'il chassât à Tinstant le vieillard qui me tourmentait. Felice voulut envoyer chercher maestro Francesco; mais je m'y opposai, et je lui dis de venir près de moi, parce que le vieillard avait peur de lui et s'éloignerait immédiatement. Felice s'approcha, et, dès que je l'eus touché, il me sembla que le vieillard s'enfuyait irrité. Je priai cependant Felice de demeurer toujours à mon côté. Sur ces entrefaites, maestro Francesco entra. Il dit qu'il me sauverait à tout prix, et que de sa vie il n'avait encore jamais rencontré un jeune homme aussi robuste que moi. Puis il se mit à écrire et m'ordonna des fumigations, des bains, des liniments, des cataplasmes et une multitude d'autres choses. Enfin, au moyen de plus de vingt sangsues qu'il m'appliqua au derrière, je revins à moi, mais harassé, brisé, broyé.
Mes amis et plusieurs grands personnages accoururent voir le mort miraculeusement ressuscité. Je déclarai en leur présence que je léguais à ma pauvre sœur Liperata, qui était à Florence, le peu que je possédais en argent, en or et en bijoux, ce qui pouvait monter à huit cents écus environ. J'ajoutai que je donnais à mon cher Felice mes armes, mes autres objets, et, en un mot, tout le reste de ce qui m'appartenait, et de plus cinquante écus d'or destinés à acheter des habits de deuil. Felice se jeta aussitôt à mon cou en me disant qu'il ne voulait rien
autre chose que me voir vivre. « Si tu veux que je vive, lui dis-je alors, ne me quitte pas, et renvoie ce vieillard qui a peur de toi. ». A ces mots, la frayeur s'empara de quelques-uns des assistants, qui reconnurent que je ne délirais point et que je parlais avec bon sens et ma pleine raison. Telle était cette cruelle maladie. Ma santé ne s'améliorait guère. L'excellent maestro Francesco venait quatre ou cinq fois par jour. Messer Giovanni Gaddi, honteux de Taffront qu'il avait reçu, ne se présentait plus devant moi.
Mon beau-frère, le mari de ma sœur, arriva pour recueillir mon héritage. Comme c'était un fort brave homme, il fut enchanté de me trouver vivant. Quant à moi, sa vue me produisit un bien indicible. Il m'accabla d'amitiés, et me dit qu'il n'était venu que pour nie soigner de sa propre main, ce qu'il fit pendant plusieurs jours. Je le renvoyai ensuite quand ma guérison fut presque certaine. Il me laissa le sonnet de messer Benedetto Varchi, dont j'ai parlé plus haut, et que voici :
Chi ne consolerà, Mattio?chi fia Che ne vieti il morir piangendo, poi Che pur è vero, oimè, che senza noi Cosi per tempo al ciel salita sia
Quella chiara alma amica, in cui fioria Virtù cotal, che fino a' tempi suoi Non vidde egual, né vedrà, credo, poi Il mondo, onde i miglior si fuggon pria.
Spirto gentil, se fuor del mortai velo S'ama, mira dal ciel eh' in terra amasti. Pianger non già '1 tuo ben, ma 'l proprio male.
Tu ten sei gito a contemplar su 'n ciclo L'alto Fattore, e vivo il vedi or, quale Con le tue dotte man quaggiù il formasti.