‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 105 sur 275 · LIVRE TROISIÈME. a · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. a

La Nature et la Médecine.

Ma maladie avait été si violente que la guérison paraissait impossible. Le digne maestro Francesco de Norcia redoublait de soins, et m'apportait chaque jour de nouveaux remèdes pour chercher à consolider ma pauvre machine délabrée; mais ses efforts restaient infructueux. Tous les médecins désespéraient presque du succès et ne savaient plus que faire. J'avais une soif indicible, et depuis longtemps, suivant Tordre des médecins, je m'étais bien gardé de boire. Felice, qui croyait avoir opéré un miracle en me sauvant la vie, ne me quittait pas une minute. Le vieillard ne me tourmentait plus tant; je ne le voyais guère que parfois en rêve.

Un jour. Felice sortit et laissa pour me garder un de mes apprentis et une servante, qui était de Pistoia et se nommait Beatrice. Je demandai à cet apprenti ce qu'était devenu mon domestique Cencio, et pourquoi je ne Pavais jamais vu me servir. Il me répondit que Cencio avait été beaucoup plus malade que moi, et qu'il se trouvait en ce moment à deux doigts de la mort. Felice avait défendu de m'apprendre cet événement. J'en éprouvai un vif chagrin.

J'appelai ensuite Beatrice, et je la priai de remplir d'eau pure un grand rafraîchissoir de cristal qui se trouvait près de moi et de me le donner. Elle accourut, et me l'apporta

a34 VIE DE BENVENUTO CELLINI.

plein. Je lui dis de l'approcher de mes lèvres, et que, si elle m'en laissait boire une gorgée à mon aise, je lui ferais cadeau d'une jupe. Cette fille, qui m'avait volé quelques objets de quelque importance, craignant qu'on ne découvrît son vol, aurait été enchantée que je mourusse, de sorte qu'elle me laissa boire de cette eau à deux reprises, tant que je pus, si bien que j'en avalai plus d'une bouteille. Je me couvris ensuite chaudement, et je ne tardai pas à suer et à m'endormir.

Je dormais depuis une heure environ, lorsque Felice revint et demanda à l'apprenti ce que je faisais. Celuici répondit : « Je ne sais; la Beatrice lui a apporté ce rafraîchissoir plein d'eau, et il a bu presque tout. J'ignore si maintenant il est mort ou vif. » On me raconta plus tard qu'à cette nouvelle mon pauvre Felice faillit tomber à la renverse. Il prit ensuite un bâton et se mit à rosser vertement la servante en s'écriant : « Ah! traîtresse! tu l'as tué! »

Pendant que Felice bâtonnait et que Beatrice criait, moi je rêvais que le vieillard tenait des cordes avec lesquelles il ordonnait de me garrotter; mais Felice le repoussait avec une hache. Alors le vieillard se mettait à fuir en disant : « Laissez-moi m'en aller, je ne reviendrai pas de longtemps. » Cependant la Beatrice s'était réfugiée dans ma chambre. Ses cris m'ayant réveillé, je dis à Felice : « Laisse-la, car, en voulant peut-être me faire du mal, elle m'a fait plus de bien que tu n'as pu y réussir avec tous tes soins. Aidez-moi échanger; je suis en nage. Allez vite. » Felice reprit courage, m'essuya et me reconforta. Je me trouvai infiniment mieux, et je commençai à espérer d'arriver à guérison.

Sur ces entrefaites, maestro Francesco entra. A l'amé-

Page 1