LIVRE TROISIEME
pour annoncer mon arrivée, ma sœur, qui ne m'attendait pas, m'accueillit en pleurant et en riant à la fois. Le même jour, plusieurs de mes amis vinrent me voir, et entre autres Pier Landi, celui qui nVétait le plus cher au monde.
Le lendemain, Niccolò de Monte-Aguto, avec qui j'étais aussi intimement lié, s'empressa d'accourir, parce qu'il avait entendu dire au duc : « Benvenuto aurait mieux fait de mourir; il est venu ici se mettre la corde au cou, car je ne lui pardonnerai jamais. » Aussi, dès que Niccolò me vit, s'écria-t-il d'un ton désespéré : « Cher Benvenuto, qu'es-tu venu faire ici? Ne savais-tu pas combien tu as offensé le duc? Je l'ai entendu jurer que tu étais venu te mettre la corde au cou! — Niccolò, lui répondis-je, rappelez à Son Excellence que le pape Clément a voulu me traiter de la même façon et avec tout autant d'injustice. Que le duc ait l'œil sur moi et me laisse guérir : alors je lui montrerai que de sa vie il n'a eu un plus fidèle serviteur que moi. Un de mes ennemis, poussé par l'envie, m'aura ainsi desservi auprès de Son Excellence. Eh bien ! qu'elle attende que je recouvre la santé, et je lui expliquerai ma conduite de telle façon qu'elle en sera étonnée. »
C'était le peintre Giorgetto Vasellario d'Arezzo* qui
I. Giorgio Vasari naquit à Arezzo, en i5i2, et mourut en 1574. Ami et élève de Michel-Ange, d'Andrea del Sarte, du Priore, du Rosso, traité en égal par le cardinal Farnese et le cardinal de Médicis, comblé d'honneurs et de richesses par le magnifique Cosme, il vécut dans' l'intimité de tous les hommes savants et forts de sa brillante époque. Appelé à Florence au moment où tous les illustres maîtres du xv^ siècle étaient morts ou condamnés au repos par la vieillesse, il présida à tous les grands travaux qui furent ordonnés par le duc Cosme. Encouragé par le Caro, le Molza, le Tolomei, le Giovio, et les lettrés les
m'avait joué ce mauvais tour, probablement pour me récompenser de tous les bienfaits dont je Pavais comblé. En effet, je Pavais logé et défrayé à Rome, où il avait mis toute ma maison sens dessus dessous. Il était alors attaqué d'une petite lèpre sèche qu'il grattait continuellement. Une nuit qu'il couchait avec un brave garçon que j'avais à mon service et qui s'appelait Manno', il lui écorcha une jambe avec ses mains en croyant se gratter lui-même. Jamais il ne se taillait les ongles. Manno était décidé à le tuer. Je les réconciliai ; puis je plaçai Giorgio chez le cardinal de Médicis et je ne cessai de lui rendre service. En revanche, il avait dit au duc Alexandre que j'avais mal parlé de Son Excellence, et que je m'étais vanté que je serais un des premiers à escalader les murs de Florence avec les exilés, ses ennemis. Ces propos, d'après ce que j'appris plus tard, lui étaient soufflés par Ottaviano de Médicis, qui, en galant homme, voulait se venger de la querelle qu'il avait eue avec le duc à propos de la Monnaie et de mon départ de Florence. Mais, comme j'étitis innocent de ces fausses accusations, je n'éprouvai pas la moindre frayeur.
plus distingués de son temps, il écrivit les Vies des plus célèbres Peintres, Sculpteurs et Architectes. « Malgré quelques légères erreurs « qui, pour la plupart, ont été fort exagérées par des critiques inté- « ressés, Vasari doit être regardé comme le père de l'histoire de la « peinture. Formé pendant l'époque la plus brillante de cet art, il a, « pour ainsi dire, perpétué les préceptes du siècle d'or. En lisant ses « récits, on croirait entendre les peintres mêmes dont il a recueilli les « traditions et les maximes, j — A ces lignes, que nous empruntons au docte Lanzi, nous n'ajouterons rien. Nous avons déjà peut-être trop parlé ici d'un livre que nous avons essayé de naturaliser en France.
I. En plusieurs endroits de son livre, Vasari parle avec éloge de l'habileté et du caractère de l'orfèvre Manno. Il l'appelle : • Uomo raro nel suo esercizio ed ottimo per costumi e bontà. » \'oy. \asari, t. IX.