LIVRE TROISIÈME
il s'appelait Felice Guadagni {f^af^né)^ il me disait en plaisantant : « Je m'appellerais Felice Gagne-peu, si vous ne m'eussiez mis tellement en crédit, que je veux m'appeler Felice Gagne-beaucoup. » De mon côté, je lui disais qu'il y a deux manières de gagner : Tune, qui consiste à gagner pour soi; Tautre, à gagner pour les autres. J'ajoutais que j'appréciais chez lui cette seconde manière beaucoup plus que la première, puisqu'il m'avait gagné la vie. Notre conversation roula souvent sur ce sujet, mais particulièrement un certain jour de l'Epiphanie, OLI nous nous trouvions près de la Magliana. Vers le soir, ayant tué avec mon escopette bon nombre d'oies et de canards, je comptai presque ne plus tirer, et nous nous acheminâmes à grands pas vers Rome. Tout à coup, je m'aperçus que mon chien, qui se nommait Barucco, n'était pas devant moi. Je l'appelai, et, en me retournant, je vis ce brave animal en arrêt sur des oies qui s'étaient logées dans un fossé. Je mis aussitôt pied à terre, j'armai ma bonne escopette, et je fis feu de très loin. J'atteignis deux oies d'une seule balle, car je ne tirais jamais que de cette façon, et, le plus souvent, je touchais le but à une distance de deux cents brasses, ce qui aurait été impossible avec une autre charge. Des deux oies que j'avais frappées, l'une était presque morte; la seconde, n'étant que blessée, essayait encore de voler. Mon chien poursuivit celle-ci et me l'apporta. Je courus vers l'autre, que j'avais vue tomber dans le fossé. Me fiant à mes bottes, qui étaient très hautes, j'avançai le pied, mais le terrain s'enfonça sous moi. Je ne pus donc saisir l'oie qu'en remplissant d'eau ma botte droite. Je la vidai, en levant ma jambe. Je remontai à cheval, et nous continuâmes en toute hâte notre route. Comme il faisait
très froid, je sentis ma jambe se glacer au point que je dis à Felice : « Il faut absolument soigner cette jambe, car cela devient intolérable. » Le bon Felice, sans mot dire, descendit de cheval, ramassa des chardons et des broussailles, et s^apprêta à y mettre le feu. Pendant ce temps, en posant ma main sur mes oies, je trouvai un duvet si chaud, que j'empêchai Felice de continuer ses préparatifs. Je remplis ma botte de plumes, et à Tinstant j'éprouvai un soulagement qui me rendit à la vie.
La poutre de feu. — Assassinat du duc Alexandre.
Nous poussâmes vivement nos chevaux vers Rome. A la nuit, nous gravissions une petite colline, lorsqu'en regardant du côté de Florence, nous nous écriâmes tous deux, frappés d'étonnement : « Dieu du ciel ! que voit-on au-dessus de Florence? » C'était comme une immense poutre de feu qui étincelait et jetait une lueur éclatante. Je dis à Felice : « A coup sûr, nous apprendrons demain qu'il s'est passé quelque événement extraordinaire à Florence. »
Quand nous entrâmes à Rome, la nuit était très sombre; je montais un petit cheval qui marchait parfaitement l'amble et qui était plein d'ardeur. Lorsque nous fûmes près des Banchi, non loin de notre maison, nous rencontrâmes un tas de plâtras et de tuiles brisées que l'on avait jetés, pendant le jour, au milieu de la rue. Je ne