‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 112 sur 275 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

l'aperçus point, et mon cheval, ne l'ayant pas vu non plus, le gravit lestement; mais, en le descendant, il culbuta la tète entre les jambes. Quant à moi, grâce à Dieu sans doute, je ne me fis pas le moindre mal. Au bruit, les voisins sortirent avec des lumières. J'étais déjà sur pied, et, sans remontera cheval, je courus à ma maison, en riant d'être sorti sain et sauf d'un accident où j'aurais pu me rompre le cou.

Je trouvai chez moi plusieurs de mes amis. Pendant le souper, je leur racontai les divers incidents de ma chasse, et le diabolique phénomène que nous avions vu. « Qu'apprendrons-nous demain? » s'écrièrent-ils tous. « Il y a certainement du nouveau à Florence, » leur dis-je. Le souper n'en fut pas moins joyeux. Le lendemain soir, la nouvelle delà mort du duc Alexandre arriva à Rome; aussi quantité de mes connaissances vinrentelles me dire : « Tu Pavais bien annoncé, qu'il se passerait quelque grand événement à Florence! » Je rencontrai messer Francesco Soderini sautillant sur un mauvais mulet. Il riait comme un fou et me dit : « Voilà, pour la mémoire de cet infâme tyran, le revers que t'avait promis Lorenzino de Médicis. Tu voulais immortaliser tes ducs! eh bien! nous n'en voulons plus, de ducs. » Et là-dessus, il se moqua de moi, comme si j'eusse été un de ces chefs de factions qui font les ducs. Survint un certain Baccio Bettini, grosse et vilaine tête de corbeau, qui se mit aussi de la partie : « Tes ducs, me cria-t-il, nous les avons déduqués {sdiicati)^ nous n'en aurons plus, et tu voulais nous les immortaliser ! » Ces sots propos ayant fini par m'ennuyer, je leur dis : « Oh! lourdes mâchoires! je suis un pauvre orfèvre, je sers qui me paye; et vous vous attaquez à moi, comme

si j'étais un chef de parti! Je ne veux pas vous reprocher l'insatiable avidité, les folies et les lâchetés des vôtres; mais je répondrai à vos rires stupides qu'avant deux ou trois jours, au plus, vous aurez un autre duc, peut-être pire que le dernier. » Le lendemain, Bettini vint à ma boutique et me dit : <( Il n'y aurait vraiment pas besoin de dépenser de l'argent en courriers, puisque tu sais les choses avant qu'elles arrivent. Quel est donc le démon qui te les révèle ? » Et il me raconta comment Cosme de Médicis, fils du signor Jean, avait été nommé duc. Il ajouta que cela n'avait cependant eu lieu qu'à de certaines conditions, qui le tiendraient en bride et TempGcheraient de marcher à sa guise. Ce fut alors mon tour de me moquer d'eux. « Les Florentins, dis-je, ont mis un jeune homme sur un cheval merveilleux, puis ils lui ont chaussé des éperons, donné la bride en main, et enfin, après l'avoir conduit au milieu d'une plaine magnifique, émaillée de fleurs et de fruits, ils lui ont défendu de dépasser certaines limites! Or çà! dites-moi, vous autres, qui pourra l'empêcher de les franchir, si l'envie lui en prend? Peut-on soumettre aux lois celui qui leur commande? » Après cela, ils me laissèrent, et ne vinrent plus jamais m'ennuj'er.

Charles-Quint à Rome.

Je m'occupai de ma boutique et de quelques affaires peu importantes, à la vérité, car je consacrais principa-

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lement mes soins à nili'crmir ma sante, qui ne me semblait pas encore remise du rude choc qu'elle avait reçu. Pendant ce temps, l'empereur (Iharles-Quint revenait victorieux de son expédition contre Tunis. Le pape m'envoya chercher et me demanda quelle sorte de présent il pourrait offrir à ce prince. Je lui répondis que rien ne me semblait plus convenable qu'un crucifix d'or, pour lequel j'avais presque achevé un magnifique ornement qui ferait beaucoup d'honneur à Sa Sainteté et à moi. En efl'ct, j'avais déjà terminé trois figurines d'or en ronde bosse, de la dimension d'un palme environ. Je les avais commencées autrefois pour le calice du pape Clément. Elles représentaient la Foi, l'Espérance et la Charité. Je modelai en cire tout le reste du pied de la croix, et je le portai au pape avec un Christ également en cire et divers ornements d'une rare beauté. Sa Sainteté en fut très contente, et, avant que je me retirasse, nous arrêtâmes ensemble tout ce qu'il y avait à faire ; puis nous convînmes du prix de la façon. Cela se passait vers quatre heures du soir, et le pape avait ordonné à messer Latino Giovenale de me compter de l'argent le lendemain matin.

Messer Latino, qui avait un bon brin de folie, se mit en tête de fournir au pape une idée de son propre cru, ce qui rompit tout ce que nous avions arrangé. Le matin, quand j'allai chercher de l'argent, il me dit avec sa stupide présomption : « A nous d'inventer, à vous d'exécuter. Hier soir, avant de quitter le pape, nous avons songé à quelque chose d'infiniment mieux. » Je ne le laissai pas aller plus avant, et je lui dis : « Ni vous ni le pape ne pouvez imaginez rien de mieux qu'une chose où le Christ doit être représenté. Maintenant, débitez toutes les balivernes courtisanesques que vous avez dans votre sac. «

Il me quitta furieux, sans souffler mot, et tâcha de faire donner le travail à un autre orfèvre.

Le pape s'y opposa, m'envoya chercher, et me dit que j'avais eu raison, mais qu'il avait résolu de tirer parti d'un Office de la Vierge, rempli de merveilleuses miniatures, qui avaient coûté au cardinal de Médicis plus de deux mille écus. Il ajouta que ce serait un présent très convenable pour l'impératrice; qu'on exécuterait ensuite pour l'empereur le travail, vraiment digne de Sa Majesté, que j'avais proposé, et que, du reste, on ne pouvait faire autrement, faute de temps, puisqu'on attendait l'empereur dans six semaines. Sa Sainteté voulait pour ce livre une couverture d'or massif, richement ciselée et ornée de pierres précieuses de la valeur de six mille écus. On me donna ces pierres avec l'or nécessaire, et je me mis aussitôt à l'ouvrage. En quelques jours j'amenai mon travail à un tel degré de beauté, que le pape en fut émerveillé, me combla d'éloges et défendit à cet animal de Giovenale de s'occuper de moi.

J'avais presque terminé ma besogne quand l'empereur arriva. On lui dressa de nombreux et magnifiques arcs de triomphe et il entra dans Rome avec une pompe merveilleuse; mais je laisse à d'autres le soin de la décrire, car je ne veux parler que de ce qui me regarde.

L'empereur avait donné au pape un diamant qu'il avait payé douze mille écus. Sa Sainteté me le remit et me dit de lui faire un anneau à la mesure de son doigt, mais de lui apporter auparavant le livre dans l'état où il se trouvait. Quand je le lui eus présenté, elle en fut enchantée et me demanda quel motif plausible on pourrait alléguer à l'empereur pour s'excuser du non-achèvement de ce livre. Je lui dis alors que ma maladie serait

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