‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 118 sur 275 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

veux pas te prendre, de peur de contrarier ton maître. » Mais il se reniua si bien, que Francisco m'écrivit qu'il consentait à me le céder.

Ascanio était chez moi depuis plusieurs mois, et nous Pavions surnommé le petit vieux, à cause de sa maigreur et de sa pâleur. Je le croyais, du reste, plus âgé qu'il n'était, car il s'acquittait si bien de son service, était si instruit et déployait tant d'intelligence, que la raison se refusait à admettre qu'il n'eût que treize ans, comme il le prétendait. Au bout de quelques mois, il reprit bonne mine et devint le plus beau garçon de Rome. Il était si bon serviteur, ainsi que je l'ai déjà dit, et il avait une si merveilleuse aptitude à apprendre, que je le traitais , l'habillais et l'aimais comme s'il eût été mon fils : aussi s'estimait-il fort heureux d'être tombé entre mes mains, et allait-il souvent remercier Francisco son" premier maître, qui, en lui permettant d'entrer chez moi, avait été cause de son bonheur.

Ce Francisco avait une jeune et jolie femme, qui dit un jour à Ascanio : « Qu'as-tu donc fait pour devenir si beau, petit drôle? » Ils l'appelaient ainsi quand il demeurait avec eux. « Madonna Francisca, répondit Ascanio, c'est à mon maître que je dois d'être beau et meilleur en tout. » Cette petite vipère fut très piquée d'entendre Ascanio parler de la sorte. Comme elle n'avait pas la réputation d'être très pudique, je crois qu'elle fit à ce jeune homme des caresses qui sortaient des bornes tracées par l'honnêteté, car bientôt je m'aperçus qu'Ascanio allait la voir plus souvent que de coutume.

Un jour, en mon absence, il frappa méchamment un de mes apprentis. A mon retour, cet enfant me conta, en pleurant, qu'Ascanio l'avait maltraité sans aucun

motif. Aussitôt je dis à Ascanio : « QuMl ne t'arrive plus jamais, à tort ou à raison, de frapper quelqu'un de ma maison, sinon tu sentiras comment je sais frapper, moi. » Il riposta; alors, je me jetai sur lui, et je lui appliquai la plus rude volée de coups de pied et de coups de poing qu'il eût jamais reçue. Dès qu'il put m'échapper, il s'enfuit à toutes jambes, sans cape et sans barrette. Pendant deux jours, je ne sus point ce qu'il était devenu et je ne m'en inquiétai pas le moins du monde.

Au bout de ce temps, je vis arriver chez moi un noble Espagnol, nommé don Diego. C'était le plus galant homme du monde. Je lui avais fait et j'étais en train de lui faire quelques ouvrages; de sorte qu'il me tenait en grande amitié. Il m'apprit qu'Ascanio était retourné chez son ancien maître, et il me pria de vouloir bien lui remettre la cape et la barrette que je lui avais données. Je répondis que Francisco s'était mal conduit et avait agi comme un rustre. « Si, ajoutai-je, quand Ascanio s'est réfugié chez lui, il m'en avait averti, je le lui aurais laissé très volontiers; mais, après l'avoir gardé deux jours sans m'en instruire, je ne veux pas le lui abandonner. Qu'il s'arrange pour que je ne l'aperçoive chez lui sous aucun prétexte. »

Don Diego répéta mes paroles à Francisco, mais celui-ci ne fit qu'en rire. Le lendemain matin je vis Ascanio occupé à travailler à quelques bagatelles, auprès de son maître. Quand je passai, il me salua. Francisco eut l'air de se moquer de moi et m'envoya dire par don Diego de rendre, si bon me semblait, les vêtements d' Ascanio; que, si je m'y refusais, il s'en souciait fort peu, et qu'Ascanio ne manquerait point d'habits. « Signor don Diego, répliquai-je , jamais je n'ai rencontré un plus

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