LIVRE (QUATRIÈME
Départ de Rome.
J'avais donc résolu, comme je Tai dit tout à l'heure, d'aller en France, tant parce que le pape, irrité par la calomnie, ne me regardait plus d'un aussi bon œil, que pour éviter que mes ennemis ne me fissent pis encore. Je voulais voir si je ne trouverais pas meilleure fortune dans un nouveau pays, et j'étais disposé à voyager seul, avec la grâce de Dieu. Enfin, un soir, ayant résolu de partir le lendemain matin, je dis à mon fidèle Felice que je lui laissais la jouissance de tout ce que je possédais
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jusqu'à mon retour, et que, si je ne revenais pas, mon intention était que tout lui appartînt. J'avais un ouvrier de Pcrousc qui m'avait aide à terminer les ouvrages du papei je le congédiai après l'avoir payé. Il me pria de lui permettre de m'accompagner à ses frais, et me dit que, si je restais à travailler pour le roi de France, il vaudrait mieux pour moi d'avoir des Italiens, et surtout des gens que je connusse capables de m'aider. Il insista si fortement, que je consentis à l'emmener avec moi, aux conditions qu'il avait lui-même fixées. Cela se passait en présence d'Ascanio, qui me dit, les larmes aux yeux : «Vous m'avez repris, et je vous ai déclaré que je voulais rester avec vous toute ma vie : rien ne m'en empêchera.» Je lui répondis que je ne voulais de lui d'aucune façon. Le pauvre garçon se prépara alors à me suivre à pied. Ayant vu que c'était une résolution bien arrêtée, je pris aussi pour lui un cheval, sur lequel je mis une petite valise, et je me chargeai de beaucoup plus de bagages que je n'aurais fait sans cela.
De Rome je me rendis à Florence, de Florence à Bologne, de Bologne à Venise, et de Venise à Padoue. Là, mon intime ami Albertaccio del Bene ne souffrit pasque je logeasse à l'auberge.
Le lendemain, j'allai baiser les mains à messer Pietro Bembo', qui n'était pas encore cardinal. Il me fit l'accueil le plus gracieux qu'on puisse imaginer. Puis, il se tourna vers Albertaccio et lui dit : «Je veux que Benvenuto reste ici avec tout son monde, eût-il cent personnes. Vous qui prétendez aussi à posséder Benvenuto, décidez-
I. Dès le pontificat de Léon X, Bembo, qui jouissait d'une grande renommée, comptait parmi les plus illustres écrivains de son époque. Il fut nommé cardinal en idSq par le pape Paul III. — R. F.