LIVRE QUATRIÈME
VOUS ;\ demeurer ici iwqc moi, car je ne vous le rendrai certainement pas, »
Je restai donc chez ce digne seigneur. Il m'avait préparé une chambre qui aurait été trop belle pour un cardinal, et il exigea qu'à table je fusse toujours assis à côté de lui. Il me donna discrètement à entendre qu'il souhaitait que je fisse son portrait. Moi, qui n'avais pas de plus vif désir, je composai de suite un stuc d'une blancheur extrême, que je disposai dans une petite boite; puis je me mis à l'œuvre. Le premier jour, je travaillai deux heures, et j'ébauchai si heureusement cette belle tête que Sa Seigneurie en fut stupéfaite. Messer Pietro était versé au plus haut degré dans les lettres et la poésie, mais il ne comprenait absolument rien à mon art, de sorte qu'il crut que mon travail était terminé, lorsqu'à peine il était commencé : aussi ne pouvais-je lui persuader qu'il fallait beaucoup de temps pour le mener à bien. Je résolus, malgré tout, de faire de mon mieux et de prendre le temps nécessaire. Comme il portait la barbe courte, à la vénitienne, j'eus beaucoup de peine à obtenir une tête qui me plût. Je l'achevai néanmoins, et il me sembla que, de ma vie, je n'avais rien produit d'aussi beau. Grand fut l'étonnement de messer Pietro quand, après avoir pensé que je devais modeler sa tête en deux heures et la graver en dix, il vit que deux cents heures ne m'avaient pas suffi pour l'exécuter en cire : aussi fut-il consterné lorsque je lui demandai la permission de me rendre en France. Il me pria de lui faire au moins un revers pour sa médaille avant mon départ. En trois heures de temps environ, je modelai, avec goût, le cheval Pégase, au milieu d'urte guirlande de myrte. Il en fut très satisfait, et me dit : « Il me semble cependant qu'il y a dix
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fois plus de travail dans ce cheval que dans cette petite tête qui vous a causé tant de mal : je ne comprends rien à cela.» Puis il me supplia de graver sa médaille en acier. a De grâce, faites-la-moi, répétait-il, vous aurez bientôt fini, si vous voulez. » Je lui déclarai que c'était impossible pour le moment, mais que je n'y manquerais certainement pas, dès que je me serais fixé quelque part pour travailler.
J'étais allé marchander trois chevaux dont j'avais besoin pour me rendre en France; mais toutes mes démarches avaient été observées secrètement par ordre demesser Pietro, de sorte que, quand je voulus payer les chevaux, dont le prix avait été fixé à cinquante ducats, le maquignon me dit : « Mon gentilhomme, je vous fais présent des trois chevaux. — Ce n'est point toi, lui répondis-je, qui m'en fais présent, mais une personne de qui je ne veux point les accepter, car je n'ai pu encore lui donner un ouvrage de ma main. » Ce brave homme m'assura que, si je ne prenais pas ces chevaux, je n'en trouverais point d'autres à Padoue, et serais obligé de m'en aller à pied. Je me rendis aussitôt chez le magnifique messer Pietro, qui feignit de ne rien savoir, et m'accabla de caresses pour m'engager à rester. Comme je n'en voulais rien faire et que j'étais décidé à partir, je fus forcé d'accepter les trois chevaux, et je me mis en route.