LIVRE QUATRIÈME. 2Ó
Voyage en Suisse.
Je m'acheminai à travers le pays des Grisons. Aucune autre voie n'était sûre, à cause de la guerre. Le 8 mai, nous passâmes les montagnes de l'Albula et de la Bernina, qui étaient couvertes de neige et où notre vie courut de grands dangers. Nous nous arrêtâmes ensuite dans un endroit qui, si mes souvenirs sont exacts, s'appelait Waldstadt. Un courrier florentin, nommé Busbacca, y arriva pendant la nuit. Je Pavais entendu vanter comme un homme fort habile dans sa profession, mais j^'ignorais qu'il se fût ruiné par ses coquineries. Dès qu'il m'aperçut, il m'appela par mon nom et me dit quMl se rendait à Lyon pour des affaires graves; puis il me pria en grâce de lui prêter de l'argent pour son voyage. Je lui répondis que cela m'était impossible, mais que, s'il voulait venir avec moi, je le défrayerais jusqu'à Lyon. «Gomment! reprit ce ribaud en ?e lamentant et en patelinant, comment! un homme comme vous n'est-il pas obligé d'aider un pauvre courrier qui manque d'argent pour accomplir une mission qui intéresse la nation ? » Il ajouta que messer Filippo Strozzi lui avait confié des choses de la plus haute importance, et, comme il avait un étui à verre en cuir, il me souffla à l'oreille que cet étui renfermait un gobelet d'argent contenant des pierreries pour plusieurs milliers de ducats et des lettres importantes de messer
26b VIE DE BENVENUTO CELLINI.
Filippo Strozzi. Je lui proposai alors de me laisser cacher sur lui les pierreries pour plus grande sûreté, et de me remettre le gobelet, contre lequel je lui prêterais vingt-cinq écus, bien qu'il ne dût en valoir que dix. A ces mots, Busbacca s'écria : « Eh bien ! j'irai avec vous, puisque je ne saurais faire autrement; car je ne puis me séparer du gobelet sans compromettre mon honneur. » Nous en restâmes donc là.
Le lendemain, nous partîmes et nous arrivâmes à un lac de quinze milles d'étendue qui se trouve entre Waldstadt et Wesen. Les barques dont on se sert sur ce lac ne laissèrent pas de m'effrayer terriblement, car elles sont de sapin, petites, minces, mal jointes, et de plus ne sont pas même goudronnées. Si je n'avais pas vu quatre gentilshommes allemands entrer avec quatre chevaux dans une de ces barques, je ne me serais jamais décidé à m'y aventurer; j'aurais plutôt tourné bride.
En voyant l'incroyable sécurité de ces gaillards-là, je dus penser qu'on ne se noyait pas dans les eaux allemandes comme dans celles d'Italie. Mes deux jeunes gens me disaient pourtant : « Benvenuto, il 3' a du danger à entrer là-dedans avec quatre chevaux. — Poltrons, leur répondis-je, ne voyez-vous pas que ces quatre gentilshommes y sont entrés avant nous et en riant? Si c'était un lac de vin, je'croirais qu'ils se réjouissent à l'idée de s'y noyer; mais, comme c'est un lac d'eau, )e suis certain qu'ils craindraient autant que nous d'y tomber. »
Ce lac avait environ quinze milles de longueur et trois de largeur. D'un côté s'élevait une énorme montagne percée de cavernes; l'autre bord était plat et couvert d'herbes. Quand nous eûmes navigué près de quatre milles, il nous arriva une si violente bourrasque que les ba-