LIVRE QUATRIEME
telicrs nous siipplicrcnt de les aider; ce que nous fîmes. Je leur conseillai de nous jeter à la côte la plus voisine, mais ils me répondirent que c'était impossible, qu'il n'y avait pas assez d'eau pour porter la barque, qu'elle se briserait sur les roches et que nous nous noierions tous. Ils continuèrent de nous prier de leur prêter assistance et ne cessèrent de s'appeler les uns les autres en se demandant mutuelle assistance.
A leur elVroi, je jugeai prudent de mettre la bride sur le cou de mon cheval, de le tenir de la main gauche par un bout de sa longe et de lui tourner la tête vers les herbes vertes, pour qu'il me traînât en nageant, si besoin était. Cet animal, qui avait l'intelligence naturelle à sa race, semblait comprendre ce que je projetais.
Sur ces entrefaites, il vint une vague si grosse qu'elle passa par-dessus notre barque. «Miséricorde! mon père, secourez-moi ! » s'écria Ascanio en voulant se précipiter sur moi. Je saisis mon petit poignard et je lui dis, ainsi qu'à son compagnon, d'imiter mon exemple; qu'ils se sauveraient à l'aide de leurs chevaux, tout aussi bien que j'espérais me sauver par le même moyen, et je déclarai à Ascanio que s'il se jetait encore sur moi, je le tuerais.
Nous fîmes ainsi quelques milles en courant les plus grands dangers.
Les pierreries et le cavial.
Enfin, à moitié chemin, nous trouvâmes une petite plage où l'on pouvait descendre et où les quatre gentilshommes allemands avaient déjà débarqué. Quand nous voulûmes en faire autant, les bateliers s'y refusèrent absolument. Alors je dis à mes jeunes gens : « Maintenant il est temps de montrer qui nous sommes. Vite, l'épée à la main, et forçons-les à nous mettre à terre. » Nous ne vînmes pas facilement à bout de nos bateliers, car ils nous opposèrent beaucoup de résistance.
Nous eûmes ensuite à gravir pendant plus de deux milles une montagne plus rude qu'une échelle. J'avais une cotte de mailles sur le dos, de grosses bottes aux jambes, une escopette à la main, et il pleuvait comme au déluge. Ces diables de gentilshommes allemands opéraient des miracles avec leurs petits chevaux de main. Comme les nôtres ne valaient rien pour cette besogne, nous nous éreintions à leur faire gravir cette montagne escarpée.
Le cheval d'Ascanio, qui était un hongrois admirable, marchait devant le courrier Busbacca, à qui Ascanio avait donné sa zagaie à porter. Quand nous fûmes arrivés à un endroit assez élevé, ce cheval broncha sur un mauvais terrain, ne put se retenir, et se perça le cou de part en part, en tombant sur la pointe de la zagaie de ce coquin de courrier, qui ne sut point la détourner.
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Mon autre ouvrier voulut prêter secours; au même instant, son cheval, qui était n()ir, glissa du coté du lac; mais il se retint heureusement à des broussailles. Sur ce cheval était une paire de besaces, où j'avais mis tout mon argent et ce que j'avais de précieux. Je criai à mon ouvrier de sauver sa vie et de laisser Tanimal aller au diable. Le précipice se trouvait coupé à pic et s^élevait à plus d'un mille au-dessus du lac. Nos bateliers s'étaient arrêtés précisément au bas, de telle façon que le cheval serait infailliblement tombé sur eux, s'il n'eût été retenu dans sa chute.
J'étais en tête de mes compagnons, et pendant que nous regardions dégringoler le malheureux animal dont la mort semblait certaine, je leur disais : <( Ne vous inquiétez de rien, sauvons-nous et remercions Dieu. Je plains seulement ce pauvre Busbacca, qui a placé à l'arçon de ce cheval son gobelet et ses pierreries qui valent plusieurs milliers de ducats. Moi, je ne perds que quelques centaines d'écus, et je ne crains rien au monde, pourvu que Dieu me conserve sa grâce. — Ce n'est pas ma perte, mais la vôtre qui m'afflige, » s'écria Busbacca. « Pourquoi, lui demandai-je, t'affliges-tu de la mienne, qui est de peu d'importance, et non pas de la tienne, qui est considérable? — Je vais vous l'avouer au nom de Dieu, reprit-il. Dans la position où nous sommes, il faut dire la vérité. Je sais que vos écus sont de vrais écus, tandis que cet étui à verre, que j'ai prétendu être rempli de pierreries et de tant d'autres mensonges, n'est plein que de cavial. » A ces mots, je ne pus m'empêcher de rire; mes jeunes gens éclatèrent aussi; Busbacca ne se lamenta que de plus belle. Quant au cheval, il se trouva hors de danger au moment où nous en désespé-
rions le plus. Nous reprîmes donc joyeusement courage et nous continuâmes à gravir.
Les quatre gentilshommes, qui étaient arrivés avant nous au sommet de cette montagne escarpée, envoyèrent quelques personnes à notre aide. Enfin, mouillés, épuisés, affamés, nous gagnâmes une habitation rustique où Ton nous donna la plus cordiale hospitalité. Nous pûmes sécher nos habits, nous reposer, apaiser notre faim et panser notre cheval blessé avec des herbes qu'on nous enseigna et dont les buissons sont pleins. On nous dit qu'en tenant continuellement de ces herbes sur la plaie, non seulement le cheval guérirait, mais encore nous servirait comme s'il n'eût pas eu le moindre mal.
Zurich.
Après nous être bien réconfortés et avoir remercié ces gentilshommes, nous nous remîmes en route en rendant grâces à Dieu de nous avoir sauvés de tous ces dangers. Nous couchâmes dans une ville située au-delà de Wesen. A toutes les heures de la nuit, nous entendîmes un garde qui, en chantant d'une manière fort agréable, recommandait aux habitants de veiller au feu, car toutes les maisons sont construites en sapin. Chaque fois que ce garde chantait, le Busbacca, encore tout épouvanté des événements du voyage, criait au milieu de son sommeil : « Ah ! mon Dieu, je me noie ! » Cela venait de l'effroi qu'il avait