‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 126 sur 275 · IVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

IVRE QUATRIEME

Nous nous acheminâmes donc vers Rome, à travers les montagnes du Simplon, avec des Français qui nous tinrent longtemps compagnie. Ascanio avait toujours sa tièvre quarte. De mon côté, j'avais une petite fièvre sourde qui ne me quittait pas un instant. Je souIVrais en outre d'une telle irritation d'estomac que, pendant quatre mois, il ne m'arriva pas, je crois, de manger un pain entier par semaine. J'étais impatient d'arriver en Italie, où je désirais mourir plutôt qu'en France.

Le tabellion français.

Quand nous eûmes passé les montagnes du Simplon, nous rencontrâmes, près d'un endroit nommé Valdi vredo, un fleuve très large et très profond que l'on traversait sur un pont long, étroit et sans garde-fou.

Le matin il était tombé une bruine fort épaisse, de sorte qu'en arrivant au pont, moi qui marchais le premier, je reconnus qu'il était très dangereux, et j'ordonnai à mes jeunes gens et à mes serviteurs de mettre pied à terre et de conduire leurs chevaux par la bride.

Je franchis le pont de cette façon sans aucun accident, et je continuai à avancer en causant avec un des deux Français qui nous accompagnaient. Celui-là était gentilhomme; l'autre, tabellion. Ce dernier, qui était resté un peu derrière nous, se moquait du gentilhomme et de moi, parce que, disait-il, nous nous étions donné la peine

d'aller à pied, par peur d'un péril imaginaire. Je me retournai vers lui, et, le voyant au milieu du pont, je le priai démarcher avec précaution, attendu qu'il se trouvait dans un endroit très dangereux. Cet homme, pour ne pas manquer à son naturel français, me répondit dans sa langue que j'avais peu de courage et qu'il n'y avait pas l'ombre de péril. Tout en parlant ainsi, il voulut éperonner un peu son cheval, qui aussitôt glissa hors du pont et tomba, les jambes tournées vers le ciel, à côté d'un énorme rocher. Comme Dieu a parfois pitié des fous, l'une et l'autre bête allèrent simplement mesurer la profondeur du gouffre. Dès que je vis cela, j'accourus à toutes jambes, je sautai à grand'peine sur le rocher; puis, en m'y cramponnant, je parvins à saisir un pan de la robe de mon homme, que je tirai ainsi hors de l'eau. Il avait déjà bu un bon coup, et, une minute de plus, il se serait noyé. En le voyant sain et sauf, je me réjouissais de lui avoir sauvé la vie; mais, trempé jusqu'aux os, mon tabellion me bredouilla en français, d'un ton irrité, que je n'avais rien fait, et que le plus important était de sauver ses papiers, qui valaient quelques dizaines d'écus. J'invitai alors nos guides à aider cet animal, en leur promettant de les payer. Un d'eux se mit bravement en besogne et repêcha, non sans difficulté, tous les papiers jusqu'au dernier. L'autre guide ne voulut pas bouger.

Quand nous fûmes arrivés à l'endroit que j'ai mentionné plus haut, comme j'étais chargé de payer la dépense sur une bourse commune que nous avions formée, je donnai, après souper, quelque argent au guide qui avait aidé à tirer de Teau le tabellion. Celui-ci m'ayant dit que je donnerais cet argent de ma poche si bon me semblait, et qu'il entendait ne rien payer au-delà de ce

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qui avait ctc convenu pour la route, je l'accablai d'injures.

Au même instant, Tautrc guide, qui nous avait refusé assistance, exigea aussi une gratification. Je lui dis qu'une récompense n'était due qu'à celui qui avait porté la croix. Il me répliqua qu'il ne tarderait pas à me montrer une croix devant laquelle je pleurerais. Je lui ripostai que j'y allumerais un cierge, et que j'espérais qu'il serait le premier à venir y pleurer. Nous étions sur les confins de ritalie et de l'Allemagne. Il alla ameuter le voisinage et reparut brandissant un énorme pieu. Moi qui avais déjà enfourché mon bon cheval, j'armai mon arquebuse et je dis à mes compagnons : « Je vais commencer par tuer celui-ci; vous autres, faites votre devoir. Ce sont des bandits de grand chemin qui ont pris ce futile prétexte pour nous assassiner. » L'hôtelier chez qui nous avions mangé appela un vieillard et le pria d'empêcher qu'il n'arrivât un malheur. « Ce jeune homme, ajouta-t-il, est très brave, et avant que vous ne le tailliez en pièces, il tuera certainement plusieurs des vôtres , et peut-être même pourra-t-il vous échapper, après vous avoir fait beaucoup de mal. » La querelle s'apaisa, et le vieillard me dit : « Vas en paix, et apprends que tu aurais encore ici fort à faire, lors même que tu aurais cent hommes avec toi. » Je savais que c'était la vérité : aussi m'étais- je déjà préparé à vendre chèrement ma vie. Enfin, voyant qu'on ne m'injuriait pas autrement, je répondis : « Apprenez aussi que je n'aurais rien épargné pour vous montrer que je suis un homme. )) Sur ce, nous continuâmes notre route.

Le soir, à la première auberge, nous réglâmes nos comptes, et je me séparai de cet animal de tabellion, tout

en restant dans les meilleurs termes avec le gentilhomme son compatriote; puis je me rendis à Ferrare avec mes trois chevaux.

Dès que je fus arrivé, je courus saluer le duc, afin de pouvoir partir le lendemain matin pour Santa-Maria-di- Loreto. Je l'attendis jusqu'à deux heures de la nuit; enfin il parut. Lorsque je lui eus baisé la main, il m'accabla d'amitiés et m'invita à souper. « Excellentissime seigneur, lui dis-je, depuis plus de quatre mois j'ai mangé si peu qu'il est incroyable que cela suffise pour vivre; mais si je ne puis goûter des mets royaux de votre table, je resterai à converser avec Votre Excellence pendant son repas, ce qui sera plus agréable pour nous deux que si je soupais avec elle. « Notre conversation se prolongea jusqu'à cinq heures. Alors je pris congé et je regagnai mon hôtellerie, où je trouvai une table merveilleusement servie, car le duc m'avait envoyé sa desserte et d'excellent vin. Comme le moment où je soupais d'ordinaire était passé depuis plus de deux heures, je mangeai avec un énorme appétit, pour la première fois depuis quatre mois.

Arrivée à Rome.

Le matin, je me mis en route pour Santa-Maria-di- Loreto. J'y fis mes dévotions; puis je me rendis à Rome, où je trouvai mon fidèle Felice. Je lui abandonnai ma

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boutique avec tous mes ustensiles, et j'en ouvris une autre beaucoup plus grande et plus belle, à côté de Sugherello le parfumeur; car je pensais que ce grand roi François ne se souviendrait plus de moi. C'est pourquoi j'acceptai des travaux de divers seigneurs, et je commençai par le bassin et Taiguière que le cardinal de Ferrare m'avait commandés. J'occupais beaucoup d'ouvriers, et j'avais quantité de grands ouvrages à exécuter en or et en argent.

Mon ouvrier pérugin avait eu soin de prendre lui-même note de ce que j'avais dépensé pour lui durant notre voyage, tant pour son habillement que pour une foule d'autres choses. Gela, avec les frais du voyage, montait à soixante-dix ducats. J'avais stipulé avec lui qu'il me rendrait trois écus par mois; je lui en faisais gagner plus de huit. Au bout de deux mois, ce coquin quitta un beau jour ma boutique, me jeta dans un grand embarras pour mes affaires, et déclara qu'il ne voulait plus rien me payer. On me conseilla d'avoir recours à la justice. Je m'étais cependant mis en tête de lui couper un bras, et je n'y aurais certes pas manqué, si mes amis ne m'eussent représenté que j'aurais tort, que je perdrais mon argent et serais peut-être forcé de m'éloigner encore une fois de Rome, attendu qu'on ne peut mesurer les coups que l'on donne, tandis que je pourrais le faire immédiatement arrêter, en vertu du billet écrit de sa main, que je possédais. J'écoutai ce conseil et je menai chaudement l'affaire. Je portai le procès devant l'auditeur de la Chambre. Il dura plusieurs mois, mais je le gagnai et fis emprisonner mon coquin d'ouvrier.

Ma boutique regorgeait de travaux importants. Entre autres choses, j'avais à exécuter toutes les parures d'or et

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de pierres fines de la femme du signor Girolamo Orsino ' , père du signor Paolo, qui est aujourd'hui gendre de notre duc Cosme. Ces ouvrages étaient très près d'être finis, et il ne cessait de m'en arriver d'autres des plus considérables. J'avais huit ouvriers et je travaillais avec eux jour et nuit, tant pour mon honneur que pour mon profit.

Lettre du cardinal de Ferrare. — Emprisonnement. Interrogatoire.

Pendant que je poussais ainsi de front et avec vigueur toutes mes affaires, je reçus une lettre du cardinal de Ferrare, qui était ainsi conçue :

Benvenuto, notre cher ami,

Il y a quelques jours le grand roi très chrétien s'est souvenu de toi et a dit qu'il désirait t'avoir à son service. Je lui ai répondu que tu m'avais promis devenir dès que je te demanderais pour le service de Sa Majesté, t Je veux, a repris aussitôt le roi, qu'on lui envoie l'argent nécessaire pour voyager avec un train digne d'un homme comme lui. » Puis il a chargé sur-le-champ son amiral de me faire remettre mille écus d'or par le trésorier de l'épargne. Le cardinal Gaddi, qui était présent, s'est alors avancé et a dit à Sa Majesté qu'elle n'avait pas besoin de donner cet ordre, parce qu'il t'avait lui-même envoyé assez d'argent, et il ajouta que tu

I. Girolamo Orsini, seigneur de Bracciano, qui épousa Francesca Sforza, fille du comte de Santa Fiora. Son fils Paolo, créé duc de Bracciano en i5Go, épousa en i553 une fille de Cosme I^' de Médicis, Isabelle, dont la fin tragique est bien connue. — E. F.

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étais en route. Maintenant, si, comme je le pense, rien de ce qu'a dit le cardinal (Jaddi n'est vrai, réponds-moi dès que tu auras reçu cette lettre. Je ramè'nerai l'aiVaire sur le tapis, et tu auras l'argent promis par ce roi mat;nanime.

Que l'on voie à présent ce que peuvent sur nous autres hommes la maligne influence des étoiles et la mauvaise fortune! Je n'avais pas parlé deux fois en ma vie à ce petit imbécile de cardinal Gaddi. Sans aucun doute, s'il avait commis cette forfanterie, ce n'était pas pour me nuire le moins du monde, mais seulement par étourderie et par légèreté, dans le seul but de faire croire qu'à l'exemple du cardinal de Ferrare il s'occupait des gens de talent que le roi désirait avoir. Le malheur fut qu'il poussa la sottise au point de ne m'avertir de rien. Pourtant, par amour de la patrie, je n'aurais certes pas voulu couvrir de honte ce stupide pantin, et j'aurais, à coup sur, trouvé quelque excuse pour réparer sa folie.

Dès que j'eus reçu la lettre du cardinal de Ferrare, je lui répondis que le cardinal Gaddi ne m'avait rien offert, et que même, s'il m'avait adressé quelques propositions, je n'aurais pas quitté l'Italie avant d'avoir consulté Sa Seigneurie reverendissime, d'autant plus que j'avais à Rome plus d'affaires que jamais. J'ajoutai cependant que je partirais de suite en abandonnant tout, si Sa Seigneurie reverendissime me transmettait un seul mot de Sa Majesté.

Dès que j'eus expédié mes lettres, mon traître d'ouvrier pérugin imagina une malice qui obtint un succès complet et immédiat, grâce à l'avarice du pape Paul, et surtout à celle de Pier Luigi, son bâtard, qui portait alors le titre de duc de Castro. Mon ouvrier dit à un des secrétaires du signor Pier Luigi qu'a3'ant travaillé avec moi pendant

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plusieurs années, toutes mes affaires lui étaient connues; qu'en conséquence, il pouvait assurer au signor Pier Luigi que je possédais plus de quatre-vingt mille ducats, dont la plus grande partie était en joyaux appartenant à rÉglise, et que j'avais volés à l'époque du sac de Rome, dans le château Sant'Agnolo; ainsi, qu'on devait m'arrêter sur-le-champ, en se gardant bien de me donner l'éveil.

Un matin, après avoir travaillé plus de trois heures avant le jour aux bijoux de la signora Orsina, j'endossai ma cape pour faire une petite promenade pendant que Ton ouvrait et que Ton balayait ma boutique. Au moment où je débouchais par la strada Giulia sur la Chiavica, le bargello Crespino me barra le chemin avec tous ses sbires, et me dit : « Tu es prisonnier du pape. — Crespino, m'écriai-je, tu me prends pour un autre. — Non, dit-il, tu es l'habile Benvenuto, je te connais très bien, et il faut que je te mène au château Sant'Agnolo, oiì Ton n'envoie que les seigneurs et les gens de talent comme toi. »

Quatre sbires s'étant jetés sur moi pour m'enlever une dague que je portais au côté et des anneaux que j'avais aux doigts, Crespino leur dit : « Qu'aucun de vous ne le touche. Faites seulement votre devoir, qui est de veiller à ce qu'il ne m'échappe pas. » Puis il s'approcha de moi et me demanda poliment mon arme. Pendant que je la lui remettais, je vins à penser que cet endroit était précisément celui où j'avais tué Pompeo. On me conduisit au château et on m'enferma dans une des chambres de l'étage supérieur de la tour. J'avais trente-sept ans, et c'était la première fois que je goûtais de la prison.

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IntciToiialoirc.

Le signor Pier Luigi, ayant songé combien était considérable la somme que j'étais accusé d'avoir volée, pria le pape, son père, de la lui abandonner. Le pape y consentit, et, de plus, lui promit de Taider à la recouvrer.

J'étais depuis huit jours en prison, lorsqu'on m'envoya interroger pour en finir. On me conduisit dans une des principales salles du château que le pape habite.

Mes interrogateurs étaient Benedetto Conversini de Pistoia, gouverneur de Rome, et depuis évèque de Jesi ; le procureur fiscal, dont le nom m'échappe, et messer Benedetto de Cagli, juge des causes criminelles.

Ces trois hommes me questionnèrent d'abord avec une douceur qui bientôt se changea en rudes et épouvantables menaces, parce que je leur dis : « Signori, voilà plus d'une demi-heure que vous ne cessez de me demander un tel tas de fariboles, que vraiment on peut dire que vous bavardez ou que vous jabotez. Or, comme bavarder signifie parler de niaiseries; et jaboter, parler sans rien dire, je vous prie de m'expliquer ce que vous voulez de moi. J'ai hâte d'entendre sortir de votre bouche des choses raisonnables, et non des bavardages et des jabotages. »

A ces mots, le gouverneur, ne pouvant déguiser plus longtemps sa nature d'enragé, s'écria : « Tu t'exprimes

avec trop d'assurance et même d'insolence. Bientôt tu vas devenir aussi humble qu'un petit chien, en entendant mes paroles, qui, loin d'être des bavardages ou des jabotages, comme tu dis, seront des raisonnements auxquels il faudra bien que tu répondes catégoriquement. " Et il commença :

(( Nous savons de source certaine que tu étais à Rome quand cette malheureuse ville fut saccagée. Tu te trouvais alors dans le château Sant'Agnolo, où tu servais en qualité de bombardier. Comme tu es orfèvre et joaillier de ton métier, le pape, qui te connaissait depuis longtemps, t'appela en secret, à défaut d'autres, et t'emplo3'a à démonter toutes les pierreries de ses tiares, de ses mitres et de ses anneaux, et puis à les coudre dans ses habits. Tu en as gardé à Tinsu de Sa Sainteté pour la valeur de quatre-vingt mille écus. Cela nous a été rapporté par un de tes ouvriers à qui tu t'en es vanté. Maintenant, nous te déclarons nettement qu'il faut que tu trouves ces pierreries ou leur valeur. Nous te laisserons ensuite aller en liberté. »

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Enquête.

Quand il eut fini de parler, je ne pus m'empêcher d'éclater de rire; puis je dis : « Je rends grâces à Dieu de ce que, pour la première fois que je suis jeté en prison, il ait plu à sa divine Majesté que ce ne fut pas du moins pour une faible peccadille, ainsi que cela a lieu souvent

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pour les Jeunes gens. Lors même que ce que vous dites serait la vérité, je n'aurais à redouter aucune peine corporelle. Les lois avaient alors perdu toute leur autorité. Je pourrais donc m'cxcuser, cii allirmant que j'ai eu mission de garder ce trésor pour la sacro-sainte Église apostolique, en attendant que je le remisse à quelque bon pape, ou à ceux qui auraient véritablement pouvoir de me le réclamer, comme vous l'auriez si la chose était ainsi que vous prétendez. » A ces mots, cet enragé gouverneur m'interrompit, en criant avec fureur : « Arrange cela comme tu voudras, Benvenuto. Quant à nous, il nous suffit d'avoir retrouvé notre bien. Dépéchc-toi cependant, si tu veux que nous n'ayons pas recours à autre chose qu'à des paroles. »

Sur ce, ils voulurent se lever et s'en aller, mais je leur dis : et Signori, mon interrogatoire n'est pas terminé, finissez-le; vous irez ensuite où bon vous semblera. »

Ils reprirent aussitôt leurs sièges, et, dans leur colère, semblèrent presque se refuser cà m'écouter; car ils croyaient savoi*" ce qu'ils désiraient. Je continuai donc en ces termes : « Apprenez, signori, que j'habite Rome depuis vingt ans environ, et que jamais, pas plus ici qu'ailleurs, je n'ai été incarcéré. — Tu nous as pourtant tué plusieurs personnes, « s'écria ce sbire de gouverneur. « C'est vous qui le dites, et non pas moi, repris-je. Si quelqu'un venait pour vous tuer, vous vous défendriez, tout prêtre que vous êtes, et, en tuant votre agresseur, vous n'offenseriez pas les lois. Ainsi, laissez-moi dérouler mes raisons, si vous voulez les rapporter au pape, et si vous désirez pouvoir me juger équitablement. Je vous répète donc qu'il y a près de vingt ans que j'habite cette admirable Rome, et que j'y suis employé cà des ouvrages de

la plus haute importance. Comme je sais que cette ville est la chaire du Christ, je pensais que, si un prince séculier voulait me persécuter, je pouvais immédiatement demander asile et protection à cette sainte chaire et au vicaire du Christ. Mais quel asile s'ouvre à moi maintenant? Quel prince me défendra contre un si abominable guet-apens: Avant de m'arrêter, ne deviez-vous pas chercher ce que j'avais fait de ces quatre-vingt mille ducats ? Ne deviez-vous pas encore consulter la note des jo3'aux que tient la chambre apostolique depuis cinq cents ans? Si quelque chose vous eût manqué, alors vous auriez dû saisir mes livres et ma personne. Les livres où sont enregistrées les pierreries du pape etcelles des tiares existent tous, et vous verrez que le pape Clément n'avait rien qui n'}'' fût soigneusement inscrit. J'ajouterai seulement que, quand ce pauvre pape voulut capituler avec les brigands d'Impériaux qui avaient pillé Rome et souillé l'Église, il laissa tomber de son doigt, au moment de conclure le traité, un diamant de quatre mille écus environ devant un de leurs négociateurs qu'il voulait se rendre favorable. Cet homme, qui se nommait, si je ne me trompe. Cesare Scatinaro^ s'étant baissé pour le ramasser. Sa Sainteté lui dit de le garder pour l'amour d'elle. Cette affaire se passa en ma présence. Si donc ce diamant vous manque, je vous ai appris ce qu'il est devenu ; mais je suis sûr que vous trouverez encore cela écrit. Vous pourrez ensuite rougir à votre aise d'avoir persécuté un homme comme moi, qui ai fait tant de choses pour la défense du Saint-Siège apostolique. Sachez

I. Cellini veut parler de Giovanni Bartolonimeo Gattinara, frère de Mercurio de Gattinara, grand chancelier de Charics-Quint, régent de Naples et signataire de la capitulation du 5 juin 1527. — E. F.

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que sans moi, le matin où les Impériaux occupaient le Borgo, personne ne les aurait 'empêchés d'eux ahir aussi le château. Moi, qui n'espérais aucune récompense, je me mis à servir vigoureusement Tartillerie, que les bombardiers et les autres soldats avaient abandonnée. Je ranimai le courage d\m de mes amis, le sculpteur Raflaello da Montelupo', qui, frappé d'épouvante, s'était caché dans un coin où il n'osait bouger, et à nous deux, seuls, nous tuâmes tant d'hommes à l'ennefni, que nous le forçâmes de se diriger d'un autre coté. C'est moi qui ai tiré une arquebusade au Scatinaro, parce qu'il parlait au pape Clément avec une infâme insolence, comme un luthérien et un impie qu'il était, et le pape ordonna de chercher et de pendre son vengeur. C'est moi qui, d'un coup d'arquebuse, ai blessé le prince d'Orange à la tête, ici même, sous les tranchées du château. Et après, combien d'ornements d'or et d'argent, combien de bijoux ornés de pierreries, combien de médailles et de monnaies magnifiques n'ai-je pas faits pour la sainte Église ? Et voilà la rémunération qu'une téméraire prêtraille accorde à un homme qui l'a servie avec tant de courage et aimée avec tant de fidélité! Oh! allez répéter toutes mes paroles au pape. Dites-lui qu'il a bien tous ses joyaux, et que, moi, je n'ai jamais eu de l'Église que les blessures et les horions que j'ai reçus pendant le siège de Rome. Dites-lui encore que je n'espérais du pape Paul qu'un peu de reconnaissance.

I. Raffaello, dit le Montelupo, du nom de sa patrie, travailla à l'achèvement de la Santa-Casa de Loreto. Il fut tenu en haute estime par Michel-Ange, qui le chargea d'exécuter plusieurs statues d'après ses modèles. Il mourut vers l'an 040, après avoir laissé de nombreux témoignages de son talent à Orvieto, à Rome et à Florence. — Voy. Vasari, Vie de Raffaello de Montelupo, t. VI, p. (yi et suiv.

qu'il m'avait promise. Maintenant je sais à quoi m'en tenir sur Sa Sainteté et sur vous, ses ministres, »

Mes juges m'écoutaient avec étonnement. Lorsque j'eus fini de parler, ils me quittèrent, après s'être regardés avec stupeur. Ils allèrent ensemble rapporter au pape tout ce que j'avais dit. Le pape en fut honteux, et ordonna que l'on vérifiât avec le plus grand soin tous les comptes des pierreries. On reconnut qu'aucune ne manquait; mais on ne me laissa pas moins dans le château sans souffler mot. Le signor Pier Luigi comprit aussi qu'il avait mal agi, et, afin de tout réparer, on ne négligea rien pour arriver à me faire mourir.

Réclamation de François I^f.

Cependant le roi François I", a3'ant appris Tinjuste emprisonnement auquel le pape m'avait condamné, écrivit à monseigneur de Montluc', son ambassadeur, de me réclamer comme personne appartenant à Sa Majesté. Le pape, qui était un homme de grand sens et de beaucoup d'esprit, se conduisit néanmoins dans cette affaire en pauvre sire et en véritable niais. Il dit à l'ambassadeur que Sa Majesté n'eût point à s'inquiéter de moi; que j'étais un turbulent, toujours l'épée au poing, et qu'il conseillait à Sa Majesté de me laisser en prison, oij des meur-

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