‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 131 sur 275 · I-C gouverneur chauve-souris · texte numérisé non relu

I-C gouverneur chauve-souris

Le gouverneur avait périodiquement une maladie qui le privait tout à fait de raison. Quand elle commençait à se déclarer, il se mettait à parler ou plutôt à babiller sans relâche. Chaque année sa folie changeait d'objet. Il croyait être tantôt une cruche à huile, tantôt une grenouille, et alors il sautait comme cet animal. Un beau jour il se persuada qu'il était mort, et il fallut Tenterrer. Tous les ans, c'était quelque extravagance de ce genre. Cette fois-ci, il s'imagina qu'il était chauve-souris. En se promenant, il imitait les cris de cet animal et il agitait son corps et ses mains comme s'il eût voulu voler. Ses médecins et ses anciens serviteurs, qui s'en étaient aperçus, s'appliquaient à lui donner toutes les distractions possibles. Ayant remarqué qu'il prenait grand plaisir à ma conversation, ils venaient continuellement me chercher pour me mener près de lui.

Ce pauvre homme me retenait souvent quatre ou cinq heures à causer avec lui. Il me gardait à sa table et me plaçait vis-à-vis de lui. Bien qu'il fallût toujours l'écouter ou lui parler, je ne laissais pas de parfaitement dîner. Quanta lui, il ne mangeait ni ne dormait, de sorte qu'à la fin cette vie me devint insupportable. Lorsque je le considérais en face, je voyais qu'il avait les yeux tellement égarés que l'un se trouvait tourné à droite et l'autre à gauche.

2(j8 VIE DE BENVENUTO CELEINI.

Un jour, il me demanda si Je n'avais jamais eu la fantaisie d'essayer de voler. Je lui répondis que je m'étais toujours plu à faire les choses que les hommes réputent le plus difficiles, et que j'étais certain d'arriver à voler, grâce à la manière dont Dieu avait construit mon corps et aux expédients que me suggérait mon adresse. Il voulut savoir quels moyens j'emploierais. Je lui dis que, parmi tous les animaux qui volent, il n'y avait que la chauve-souris que Thomme pût imiter avec succès.

Au mot de chauve-souris, qui réveillait justement la folie que ce pauvre diable avait cette année-là, il se mit à crier à tue-tête : « C'est vrai! c'est vrai! il n'y a que la chauve-souris! il n'}^ a que la chauve-souris! » Puis il se tourna vers moi et me dit : « Benvenuto, si on te le permettait, aurais-tu le ct)ui:age de voler! » Je lui répliquai que, si on voulait me rendre la liberté, je m'engagerais à voler jusqu'aux Prati avec une paire d'ailes en toile de lin cirée. « Et moi aussi, je m'y engagerais, repritil; mais le pape m'a recommandé d'avoir soin de toi comme de ses propres yeux. Or je reconnais que tu es un diable habile, capable de s'enfuir. Je vais donc te renfermer sous cent verrous, de peur que tu ne m'échappes. »

Je lui rappelai que j'avais eu la possibilité de m'enfuir et que pour rien au monde Je n'aurais manqué à la parole que je lui avais donnée; puis je le suppliai, au nom de Dieu et des bons procédés qu'il avait eus pour moi, de ne pas rendre ma position encore pire qu'elle n'était. Pendant que je parlais, il ordonnait de me garrotter et de bien me cloîtrer.

Quand Je vis qu'il n'y avait plus de remède, je lui dis en présence de tous ses gens : « Enfermez-moi bien et

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