LIVRE QUATRIEME
garde/.-moi bien, car je vous réponds que je me sauverai malgré tout. >■ On m'cmmona et on inc cadenassa avec ini soin extrême.
Le Sa\oyard cl le Pciiii^nonc.
Alors je ruminai le plan que j'avais à suivre pour m'évader. Dès que je me trouvai sous clef, j'examinai attentivement ma prison. Lorsque je crus avoir découvert un moyen certain d'en sortir, je cherchai de quelle façon je pourrais descendre du haut de la tour. Je pris les draps de lit neufs, que j'avais à l'avance disposés en bandes solidement cousues, ainsi que je l'ai déjà noté, et je calculai quelle longueur m'était nécessaire pour opérer ma descente.
Après m'être assuré de ce dont j'avais besoin, je pensai ci utiliser des tenailles que j'avais dérobées à un Savoyard qui était de service au château. Cet homme avait soin des tonneaux et des citernes, et s'amusait à faire de la menuiserie. Parmi plusieurs paires de tenailles qu'il possédait, j'en trouvai une fort à ma guise, que je m'appropriai et que je cachai dans ma paillasse. Quand le moment de m'en servir fut venu, je l'employai à arracher les clous qui retenaient les pentures de ma porte : comme celle-ci était double, les rivures des clous ne pouvaient se voir. Au premier clou que j'essa3^ai d'enlever, j'éprouvai les plus grandes difficultés; néanmoins j'y réussis à la fin. Dès que je l'eus ôté, je m'occupai d'empêcher qu'on s'en
3oo VIE DE BENVENUTO CELLINI.
aperçût. A l'aide d'un peu de cire mêlée à de la raclure de fer rouillé, je modelai sur les pentures des têtes de clous exactement semblables à celles que j^ôtais. Je laissai les pentures attachées à leurs extrémités par des clous que j'avais d'abord arrachés, et que je n'avais remis que très légèrement, après les avoir épointés.
Ce ne fut pas sans peine que je vins à bout de tout cela, car le gouverneur rêvait chaque nuit que je m'étais évadé, et d'heure en heure il envoyait visiter ma prison. Celui qui remplissait cet office était un véritable sbire de nom et de fait. Il s'appelait le Bozza et était toujours accompagné d'un certain Giovanni, surnommé Pedignone. Ce dernier était soldat; le Bozza était valet. Giovanni ne venait jamais à ma prison sans me dire quelque injure. Il était de Prato, où il avait servi en qualité de garçon apothicaire. Il examinait attentivement tous les soirs les pentures de ma porte et toute ma chambre, ce qui ne m'empêchait pas de lui dire : « Gardez-moi bien, car je m'échapperai en dépit de tout. » Ces paroles engendrèrent entre lui et moi une inimitié mortelle : aussi avais-je soin de bien cacher dans ma paillasse tous mes outils de fer, tels que mes tenailles, un grand poignard et d'autres instruments de ce genre. Ma paillasse recelait encore les bandes que j'avais préparées.
Dès que le jour se levait, je balayais moi-même ma prison. J'aime naturellement la propreté, mais alors je la poussais jusqu'à l'excès. Je faisais ensuite mon lit avec un soin égal et je le couvrais de fleurs que m'apportait tous les matins ce Savoyard à qui j'avais volé les tenailles.