LIVRE QUATRIEME
Evasion. — f.a jambe cassée.
Quand le Bozza et le Pedignone entraient, je ne manquais jamais de leur recommander de ne pas s'approcher de mon lit, de peur qu'ils ne le souillassent. Quelquefois, dans le seul but de me vexer, ils le touchaient légèrement. Alors je m'écriais : « Ah ! sales poltrons! je vais empoigner une de vos épées, et je vous malmènerai d'une façon qui vous étonnera. Vous croyez-vous dignes de toucher le lit d'un homme comme moi ? Je me soucierai peu de ma vie, car je suis sûr que je vous tuerai; ainsi laissezmoi à mes chagrins et à mes tribulations, et n'augmentez pas mon supplice, sinon je vous montrerai ce dont est capable un homme au désespoir. » Ils rapportèrent ces paroles au gouverneur, qui leur ordonna expressément de ne jamais s'approcher de mon lit, d'ôter leurs épées pour entrer dans ma prison, et du reste de veiller de près sur moi. Quand j'eus mis mon lit à Tabri des recherches des geôliers, je crus avoir tout obtenu, car c'était le point le plus important de mon affaire.
Un jour de fête, vers le soir, le gouverneur se trouva beaucoup plus malade que d'ordinaire. Sa folie s'était développée de plus belle. Il ne cessait de répéter qu'il était chauve-souris, et que, si l'on apprenait que Benvenuto se fût évadé, on n'avait qu'à le laisser aller, qu'il saurait bien me rattraper, attendu que de nuit il volerait à coup surplus rapidement que moi. « Benvenuto
3o2 VIE DE BENVENUTO CELLINI.
disait-il, est une fausse chauve-souris, tandis que moi, je suis une vraie chauve-souris. On me Ta donné en garde, laissez-moi faire, je le rattraperai bien. » Ces accès ayant duré plusieurs nuits consécutives, tous ses gens étaient harassés de fatigue. J'étais instruit de tout ce qui se passait particulièrement par le Savoyard, qui m'était dévoué. Ayant donc résolu de m'cnfuir le soir de cette fête, j'adressai d'abord dévotement une prière à Dieu, en suppliant sa divine Majesté de me protéger et de m'aider dans ma périlleuse entreprise; puis je passai toute la nuit à préparer ce qui m'était nécessaire.
Deux heures avant le jour, j'enlevai les pentures avec une peine Infinie, parce que le battant et le verrou m'opposaient une telle résistance que je fus obligé de ronger le bois. Pourtant à la fin j'ouvris et je sortis chargé de mes bandes, que j'avais roulées sur des morceaux de bois comme des pelotes de fil. Je me rendis aux latrines de la tour, d'où je grimpai facilement sur le toit, après avoir arraché deux tuiles. J'étais vêtu d'un pourpoint et d'un haut-de-chausse blancs. J'avais aux pieds des brodequins de même couleur, dans l'un desquels j'avais fourré mon grand poignard. Un morceau de brique antique, qui sortait de quatre doigts à peine du mur de la tour où il avait été scellé, me servit à attacher un bout de l'une de mes bandes que j'avais arrangée en forme d'étrier. Dès que je l'eus solidement fixé à cette brique, j'adressai à Dieu cette prière : '< Seigneur, aidez-moi, car je m'aide moi-même, et ma cause est juste, vous le savez. » J'arrivai à terre en descendant tout doucement à la force des bras. La lune était cachée, mais la nuit était très claire. Quand j'eus pris pied, je considérai l'énorme hauteur d'où j'étais descendu si courageusement, et j'éprouvai un