LIVRE QUATRIÈME
des degrés qui étaient i\ ma droite et me dit : « Vas-y seul. » Je m'éloignai de lui de quelques pas, et je me mis à gravir à reculons ces degrés. Peu à peu j'approchai du soleil. Je me hâtai de monter, et je ne m'arrêtai que quand mes regards embrassèrent le soleil tout entier. La force de ses rayons m'obligea de fermer les yeux. Bientôt, honteux de ma faiblesse, je les rouvris et je dis : « O mon doux soleil, que j'ai tant désiré, je ne veux plus contempler que ta face resplendissante, tes rayons dussent-ils m'aveugler! » Je le regardais fixement depuis quelques instants, lorsque soudain il se dépouilla de ses rayons, qui se jetèrent à sa gauche, et je pus le contempler à mon aise avec un plaisir infini. J'étais émerveillé de ce prodige. Je restai en extase devant la divine grâce que Dieu m'accordait, et je m'écriai à haute voix : « Oh! que ta puissance est glorieuse et admirable ! Combien ta bonté surpasse mes espérances! » Ce soleil sans rayons ressemblait exactement à un bain d'or fondu. Pendant que je considérais ce phénomène, le centre de l'astre lumineux se gonfla et il en sortit un Christ sur la croix, formé de la niême matière que le soleil. Il respirait une grâce et une mansuétude telles, que l'esprit humain ne pourrait en imaginer la millième partie. A cette vue, je m'écriai : « Miracle! miracle! O Dieu! ô "clémence! ô pouvoir infini! de quels bienfaits tu me combles en ce jour! » Tandis que je parlais ainsi, le Christ alla rejoindre les rayons; puis le centre du soleil se gonfla comme la première fois et prit la forme d'une ravissante Madone assise, et tenant sur son bras l'Enfant divin qui semblait sourire. Elle était placée entre deux anges d'une beauté inestimable. Je vis encore dans le soleil, à droite, un personnage revêtu d'habits sacerdotaux. Il me tournait le
dos et regardait la Vierge et son Fils. Toutes ces choses étaient pour moi vraies, distinctes, animées. Je ne cessai de remercier Dieu et de proclamer ses louanges. Enfin, au bout d'un demi-quart d'heure, ce merveilleux spectacle s'évanouit et je me retrouvai sur mon grabat.
Aussitôt je me mis à crier avec force : « Le Très Haut a daigné me montrer sa gloire dans toute sa splendeur, qu'aucun autre œil mortel n'a peut-être jamais contemplée. Cette insigne faveur m'annonce que je vivrai libre, heureux et dans les bonnes grâces de Dieu, tandis que vous, ribauds, brigands, vous serez misérables et maudits du Seigneur. Sachez que le jour de la Toussaint, qui est celui où je vins au monde, l'an i5oo, le i" novembre, à quatre heures de la nuit, sachez que ce jour-là vous serez forcés de me tirer de ce cachot ténébreux, car je l'ai lu de mes propres yeux sur le trône de Dieu. Ce prêtre, qui regardait Dieu et dont les épaules étaient tournées vers moi, n'était autre que saint Pierre. Il plaidait ma cause, indigné que, dans son royaume, des chrétiens fussent victimes de si affreuses injustices. Ainsi, déclarez à qui vous voudrez que personne n'a plus le pouvoir de me nuire; et dites à celui qui me retient ici que, s'il me donne de la cire ou du papier pour représenter la glorieuse vision que j'ai eue, je lui prouverai clairement ce dont peut-être il doute. «