‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 161 sur 275 · LIVRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIEME

de joyeuses causeries. Bien que je fusse surchargé de travaux, le cardinal ne cessait de me commander de nouveaux ouvrages. Il me donna à faire son cachet épiscopal de la grandeur de la main d'un enfant de douze ans. J'y gravai en creux deux petits sujets dont Tun représentait saint Jean prêchant dans le désert, et l'autre saint Ambroise à cheval et chassant à coups de fouet les Ariens. Ces compositions étaient si hardiment rendues, le dessin était si correct et l'exécution si parfaite que chacun disait que j'avais surpassé le grand Lautizio, qui cultivait exclusivement cette branche de l'art. Le cardinal était si fier de ce cachet qu'il se plaisait à le comparer aux sceaux des autres cardinaux de Rome, qui étaient presque tous de la main de Lautizio.

Nouveaux travaux.

Le cardinal me demanda aussi le modèle d'une salière qui ne ressemblât en rien à ce qui s'était fait jusqu'alors dans ce genre. Messer Luigi Alamanni et messer Gabriello Cesano débitèrent à ce propos une foule de belles choses. Le cardinal, auditeur fort bénévole, enchanté des dessins que ces deux habiles gens avaient tracés en paroles, se tourna vers moi et me dit : « Benvenuto mio, le projet de messer Luigi et celui de messer Gabriello me plaisent tant l'un et l'autre, que je ne sais auquel donner la préférence. Comme c'est toi qui dois exécuter, je te laisse libre de choisir. — Signori, répliquai-je alors, vous

savez quels personnages importants sont les fils des rois et des empereurs, vous savez quelle merveilleuse et divine splendeur entoure leurs personnes, néanmoins demandez à un pauvre et humble berger s'il a plus d'amour pour les fils de rois que pour les siens propres, à coup sûr il vous répondra qu'il aime mieux sa progéniture. Eh bien! j'ai la même affection pour les enfants de mon art : ainsi le premier que je vous montrerai, monsignore reverendissime, sera donc mon ouvrage et de mon invention. Bien des choses superbes en paroles sont souvent loin d'être belles quand on les exécute. » Puis, me tournant vers messer Luigi et messer Gabriello, j'ajoutai : «Vous avez parlé, et moi j'agirai. » Messer Luigi Alamanni sourit et m'adressa quelques compliments, auxquels sa beauté et la suavité de sa voix ajoutaient un nouveau charme. Messer Gabriello Cesano était tout l'opposé : ses paroles s'accordaient parfaitenient avec sa laideur et son extérieur disgracieux.

Messer Luigi avait proposé de faire Vénus et Cupidon avec une foule de galanteries analogues au sujet, et messer Gabriello, la femme de Neptune, Amphitrite, entourée de tritons et de quantité de choses magnifiques à décrire, mais non à exécuter. Quant à moi, je plaçai sur une base ovale, longue de près de deux tiers de brasse, deux figures de la dimension de plus d'un palme, représentant la Terre et TOcéan, assis et les jambes entrelacées, par allusion à ces longs bras de mer qui entrent dans les terres. Dans la main gauche de l'Océan je mis un navire splendidement travaillé et propre à contenir le sel. Le dieu était assis sur quatre chevaux marins, et, de la main droite, tenait son trident. La Terre, sous la forme d'une femme aussi belle et aussi gracieuse que j'avais su

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Timagincr, a\ait une main appu\'éc sur un temple richement décoré, destiné à recevoir le poivre. De l'autre main elle tenait une corne d'abondance où j'avais rassemblé tout ce que je connaissais de plus magnifique au monde. Au dessous de la déesse, on voyait tous les plus beaux animaux que produit la Terre, et au-dessous de TOcéan, tous les poissons et les coquillages que je pus introduire dans un si petit espace. Enfin l'ovale dans son épaisseur était couvert de riches et nombreux ornements.

Le cardinal étant venu avec messcr Luigi et messer Gabriello, je leur présentai ce modèle. Messer Gabriello rompit le premier le silence et dit : « On vivrait autant que dix hommes, cela ne suffirait pas pour achever cet ouvrage ; et vous, monsignore reverendissime, qui désirez cette salière, jamais vous ne l'aurez. Benvenuto a voulu vous montrer ses enfants, mais non les donner. Il ne nous a point imités : nous proposions des choses faisables, il en montre qui ne peuvent s'exécuter. » Messer Luigi Alamanni plaida ma cause, mais le cardinal signifia qu'il ne voulait point s'aventurer dans une si grande entreprise. " Monsignore reverendissime, et vous, savants signori, m'écriai-je alors, je vous déclare que je me flatte de pouvoir achever cet ouvrage pour qui de droit. Vous le verrez terminé et cent fois plus riche que le modèle,. et j'espère que j'aurai encore le temps d'en mener à fin de bien plus grands encore. » Le cardinal me répondit d'un ton piqué • « Si tu ne le fais point pour le roi chez qui je te con- ' duis, je ne crois pas que tu puisses le faire pour d'autres. >* Il me montra ensuite des lettres où le roi lui recommandait de revenir promptement, accompagné de Benvenuto. '( Oh! quand cela arrivera-t-ilr » m'écriai-je en levant Ise mains au ciel. Le cardinal me dit d'expédier les affaires

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que j'avais à Rome et de m'arrangcr pour être prêt à partir dans dix jours.

Départ pour la France.

Au moment du départ il me donna un bon et superbe clieval qu'il appelait Tournon, parce qu'il lui avait été donné par le cardinal de Tournon'. xMes élèves Pago'lo et Ascanio furent également pourvus de montures.

Le cardinal divisa en deux troupes sa cour, qui était considérable. Il emmena avec lui les plus nobles de ses gens et prit la route de la Romagne, pour aller visiter la Madonna-di-Loreto, d'où il se rendit à Ferrare. L'autre troupe, qui était la plus nombreuse, et qui avait en garde ses plus beaux chevaux, se dirigea vers Florence. Le cardinal me dit que, si je voulais voyager avec sécurité, il fallait que je le suivisse, sinon que je courais danger de la vie.

Je manifestai à Son Excellence reverendissime l'intention de l'accompagner; mais, comme il faut que les décrets du ciel aient leur cours, il plut à Dieu de me rappeler en mémoire ma pauvre sœur, que mes malheurs 'avaient cruellement affligée. Je songeai aussi à mes cousines dont Tune était abbesse et l'autre cellérière du riche monastère de \"iterbo. qu'elles se trouvaient ainsi

I. François de Tournon, un des grands hommes de son siècle, le même qui présida le colloque de Poissy,

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