‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 164 sur 275 · LIVRE CINQUI KM E · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUI KM E

dit : « Vous serez heureux s'il se borne à garder votre selle et vos étriers; car c'est Tetre le plus brutal qui ait jamais habite cette ville, et il a deux fils qui sont militaires et encore plus brutaux que lui. Ainsi, achetez ce dont vous avez besoin et continuez votre vo3'age sans lui rien dire. » Je fis emplette d'une paire d'étriers seulement, pensant qu'avec de la douceur j'obtiendrais la restitution de ma selle. Comme j'étais bien monté, couvert d'une bonne cotte de mailles à manches, et que j'avais à mon arçon une excellente arquebuse, je n'étais nullement effrayé de la brutalité de ce fol animal. J'avais, du reste, habitué mes jeunes gens à porter une cotte de mailles à manches, et je comptais beaucoup sur mon ouvrier romain, qui jamais n'avait quitté cette armure pendant notre séjour à Rome. Il en était de même d'Ascanio, malgré sa jeunesse. Enfin, comme nous étions au vendredi saint, j'espérais que la fureur des fous chômerait peut-être ce jour-là.

En arrivant à la porte Camollia, je reconnus de suite mon maître de poste; car on m'avait appris qu'il était borgne de l'œil gauche. Ayant laissé à l'écart mes compagnons, je l'abordai et je lui dis poliment : « Maître, pourquoi ne consentez-vous pas à me rendre ma selle et mes étriers, puisque je vous assure que je n'ai point fait galoper votre jument? » Il me répondit en vrai rustre, tel qu'on me l'avait dépeint. « Comment! repris-je, n'êtesvous donc pas chrétien ? voulez-vous que nous fassions du scandale un vendredi saint? » 11 me répondit qu'il se souciait aussi peu du vendredi saint que du vendredi diable, et que, si je ne me retirais, il m'enverrait, moi et mon arquebuse, mesurer la terre avec un esponton qu'il avait saisi.

Aces menaces, s'approcha un vieux gentilhomme siennois, vctu en bourgeois, qui venait d'accomplir ses dévotions du jour. Ayant parfaitement entendu ce que j'avais dit, il s'avança hardiment, prit mon parti, réprimanda le maître de poste, et reprocha à ses fils de manquer à leurs devoirs envers les voyageurs, et, par cette conduite, d'offenser Dieu et de déshonorer la ville de Sienne. Les deux jeunes gens secouèrent la tète sans souffler mot et rentrèrent dans leur maison. Quant à leur père, les remontrances de l'honorable gentilhomme siennois excitèrent en lui une telle rage, qu'il abaissa ensuite son esponton en proférant d'horribles blasphèmes et en jurant qu'il voulait me tuer à tout prix. Quand je vis sa brutale résolution, je lui présentai la gueule de mon arquebuse pour le tenir un peu à distance. Il n'en fut que plus furieux et se jeta aussitôt sur moi. Mon arquebuse, dont le canon était un peu relevé, partit d'elle-même. La balle frappa contre l'arc d'une porte, rebondit et perça la gorge du maître de poste, qui tomba mort. Ses deux fils accoururent en toute hâte. L'un arracha une arme à un râtelier, l'autre s'empara de l'esponton de son père. Tous deux se précipitèrent sur mes jeunes gens. Celui qui avait l'esponton blessa Pagolo, le Romain, au-dessus du sein gauche; l'autre fils du maître de poste s'adressa à un Milanais qui voyageait en notre compagnie, et qui avait la tournure d'un véritable imbécile. Ce pauvre diable eut beau implorer miséricorde en disant qu'il n'était pas des nôtres, et chercher à se défendre avec un petit bâton contre la pointe d'une pertuisane, il ne put éviter de recevoir, à la bouche, une légère blessure. Ascanio et l'habile horloger, messer Cherubino, ne furent point attaqués. Messer Cherubino fut sans doute protégé par

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