LIVRE CINQUIEME
la robe de prêtre qu'il portait en vertu des riches bénéiîces que le pape lui avait conférés. Ascanio, qui était parfaitement armé, dut son salut à la bonne contenance qu'il garda, au lieu de fuir comme le Milanais. Quant à moi, j'avais donné de Téperon à mon cheval; et, pendant qu'il galopait, j'avais promptement chargé mon arquebuse. Je retournai sur mes pas, cnllammé de colère et décidé à mener sérieusement Taflaire. Convaincu que mes jeunes gens avaient été tués, je voulais partager leur sort. A peine mon cheval avait-il commencé à galoper que je les rencontrai qui venaient vers moi. Je leur demandai s'ils avaient quelque mal. Ascanio me répondit que Pagolo était blessé à mort d'un coup d'esponton. « O Pagolo, mon fils, m'écriai-je alors, l'esponton a donc traversé ta cotte de mailles ? — Non, me dit-il ; ce matin, je l'avais mise dans ma valise. — Comment! lui répliquai-je, les cottes de mailles se portent donc à Rome pour parader devant les dames, et, quand il y a du danger à courir, on les laisse dans la valise! Tu as bien mérité ce qui t'est arrivé et tu es cause que, moi aussi, je vais aller me faire tuer! » En même temps, je tournai bride résolument; mais Pagolo et Ascanio me supplièrent, au nom de Dieu, de songer à mon salut et au leur, et de ne point aller affronter la mort.
A cet instant arrivèrent le Milanais blessé et messer Cherubino. Ce dernier me dit : « Personne n'a de mal; le coup de Pagolo a été frappé de telle façon, qu'il ne peut être dangereux. Le maître de poste est mort; ses fils, et quantité d'autres personnes qui se sont jointes à eux, ne demandent pas mieux que de nous couper en morceaux. Ainsi, Benvenuto, puisque la fortune nous a tirés de ce mauvais pas, ne la tente plus, nous n'aurions
point le même bonheur une seconde fois. — Si vous êtes contents, répondis-je, je le suis aussi. » Et, me tournant vers Pagolo et Ascanio, je leur dis : c Piquez vos chevaux et galopons jusqu'à Stoggia sans nous arrêter une minute; là, nous serons en sûreté. — Au diable les péchés! s'écria le Milanais blessé; si j'ai attrapé cette blessure, c'est qu'hier j'ai mangé un peu de soupe grasse, n'ayant rien autre chose pour dîner. » Malgré toutes nos tribulations, nous ne pûmes nous empêcher de rire de cet imbécile et des sottises qu'il nous débitait. Puis, nous donniimes de Téperon à nos chevaux, et nous laissâmes messer Cherubino et le Milanais nous suivre à Taise.
Mésaventure d'un Milanais. — La villa Belfiore.
Pendant ce temps, les fils du maître de poste allèrent demander au duc d'Amalfi' quelques chevau-légers pour courir après nous et nous arrêter. Le duc, a3'ant appris que nous appartenions à la maison du cardinal de Ferrare, ne voulut donner ni cavaliers ni ordre d'arrestation.
Sur ces entrefaites, nous atteignîmes Stoggia, oii nous n'avions plus rien à craindre. Nous appelâmes de suite le meilleur médecin de la ville. Il examina Pagolo, reconnut que sa blessure était à fleur de peau, et déclara
I. Alfonso Piccolomini, duc d'Amalti, qui gouvernait la Republique de Sienne, alors sous la protection et la dépendance de Charles-Quint. - E. F.