‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 165 sur 275 · LIVRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIEME

la robe de prêtre qu'il portait en vertu des riches bénéiîces que le pape lui avait conférés. Ascanio, qui était parfaitement armé, dut son salut à la bonne contenance qu'il garda, au lieu de fuir comme le Milanais. Quant à moi, j'avais donné de Téperon à mon cheval; et, pendant qu'il galopait, j'avais promptement chargé mon arquebuse. Je retournai sur mes pas, cnllammé de colère et décidé à mener sérieusement Taflaire. Convaincu que mes jeunes gens avaient été tués, je voulais partager leur sort. A peine mon cheval avait-il commencé à galoper que je les rencontrai qui venaient vers moi. Je leur demandai s'ils avaient quelque mal. Ascanio me répondit que Pagolo était blessé à mort d'un coup d'esponton. « O Pagolo, mon fils, m'écriai-je alors, l'esponton a donc traversé ta cotte de mailles ? — Non, me dit-il ; ce matin, je l'avais mise dans ma valise. — Comment! lui répliquai-je, les cottes de mailles se portent donc à Rome pour parader devant les dames, et, quand il y a du danger à courir, on les laisse dans la valise! Tu as bien mérité ce qui t'est arrivé et tu es cause que, moi aussi, je vais aller me faire tuer! » En même temps, je tournai bride résolument; mais Pagolo et Ascanio me supplièrent, au nom de Dieu, de songer à mon salut et au leur, et de ne point aller affronter la mort.

A cet instant arrivèrent le Milanais blessé et messer Cherubino. Ce dernier me dit : « Personne n'a de mal; le coup de Pagolo a été frappé de telle façon, qu'il ne peut être dangereux. Le maître de poste est mort; ses fils, et quantité d'autres personnes qui se sont jointes à eux, ne demandent pas mieux que de nous couper en morceaux. Ainsi, Benvenuto, puisque la fortune nous a tirés de ce mauvais pas, ne la tente plus, nous n'aurions

point le même bonheur une seconde fois. — Si vous êtes contents, répondis-je, je le suis aussi. » Et, me tournant vers Pagolo et Ascanio, je leur dis : c Piquez vos chevaux et galopons jusqu'à Stoggia sans nous arrêter une minute; là, nous serons en sûreté. — Au diable les péchés! s'écria le Milanais blessé; si j'ai attrapé cette blessure, c'est qu'hier j'ai mangé un peu de soupe grasse, n'ayant rien autre chose pour dîner. » Malgré toutes nos tribulations, nous ne pûmes nous empêcher de rire de cet imbécile et des sottises qu'il nous débitait. Puis, nous donniimes de Téperon à nos chevaux, et nous laissâmes messer Cherubino et le Milanais nous suivre à Taise.

Mésaventure d'un Milanais. — La villa Belfiore.

Pendant ce temps, les fils du maître de poste allèrent demander au duc d'Amalfi' quelques chevau-légers pour courir après nous et nous arrêter. Le duc, a3'ant appris que nous appartenions à la maison du cardinal de Ferrare, ne voulut donner ni cavaliers ni ordre d'arrestation.

Sur ces entrefaites, nous atteignîmes Stoggia, oii nous n'avions plus rien à craindre. Nous appelâmes de suite le meilleur médecin de la ville. Il examina Pagolo, reconnut que sa blessure était à fleur de peau, et déclara

I. Alfonso Piccolomini, duc d'Amalti, qui gouvernait la Republique de Sienne, alors sous la protection et la dépendance de Charles-Quint. - E. F.

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