‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 166 sur 275 · LIVRE CINQUIEME. 3Ó · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIEME. 3Ó

qu'elle ne présentait aucune gravité. Alors nous ordonnâmes de préparer le dincr.

Nous vinies bientôt arriver messer Cherubino avec notre imbécile de Milanais, qui ne cessait de maudire les querelles et de répéter qu'il était excommunié parce qu'il n'avait pu dire, dans cette sainte matinée, un seul Pater iioster. Sa laideur extrême, sa bouche naturellement énorme, élargie de plus de trois doigts par la blessure qu'il avait reçue, son patois milanais si comique, et les expressions si stupidement bouftbnnes dont il se servait, nous fournissaient tant d'occasions de rire, qu'au lieu de nous plaindre de la fortune, nous éclations à chaque mot qu'il disait. Le médecin jugea nécessaire de lui coudre sa blessure, et déjà il avait fait trois points, lorsque notre Milanais lui dit de s'arrêter, qu'il ne voulait pas que, par méchanceté, on la lui cousît tout entière. Il prit ensuite une cuiller, et signifia qu'il entendait qu'on lui laissât une ouverture suffisante pour !'}'• introduire, afin qu'il pût retourner chez lui vivant. 11 nous débita ces choses avec accompagnement de certains hochements de tête si plaisants, que le souvenir de nos mésaventures céda la place à la plus délirante gaieté. Nous arrivâmes ainsi à Florence, sans discontinuer de rire.

Nous descendîmes chez ma pauvre sœur, qui, ainsi que mon beau-frère, nous accueillit avec la plus vive effusion. Messer Cherubino et le Milanais allèrent à leurs affaires. Nous restâmes à Florence quatre jours, pendant lesquels Pagolo soigna sa blessure. Nous ne pouvions nous empêcher de parler sans cesse de cet imbécile de Milanais, et cela nous divertissait autant que notre mauvaise fortune nous affligeait; de sorte que nous avions à la fois une larme à l'œil et le rire sur les lèvres.

La guérison de Pagolo fut facile. Nous nous rendîmes ensuite à Ferrare, où nous précédâmes de quelques jours le cardinal. Il avait appris tous nos accidents et il me dit, en m'exprimant le chagrin qu'il en avait ressenti : « Plaise à Dieu que je te conduise vivant au roi, comme je m'y suis engagé! »

Le cardinal me logea à Ferrare dans un magnifique palais, nommé Belfiore, qui touchait aux murs de la ville. Il m'y installa de façon que je pusse travailler; puis il donna ordre de se diriger sans moi vers la France. Ayant vu combien cela me déplaisait, il me dit : « Benvenuto, tout ce que je fais est pour ton bien; car, avant que tu quittes ritalie, je veux que tu saches nettement à quoi tu seras employé en France. En attendant, avance le plus que tu pourras mon bassin et mon aiguière. Je recommanderai à un de mes intendants de te fournir tout ce dont tu auras besoin, w II partit et je restai très mécontent. Je fus même plusieurs fois tenté de décamper. Je n'étais retenu que par le souvenir de ma délivrance, dont je lui étais redevable; car, du reste, ses arrangements me contrariaient beaucoup et m'étaient fort préjudiciables. Néanmoins, je me laissai guider par la reconnaissance que méritaient ses bienfaits, et je me décidai à attendre avec patience la fin de cette affaire. Je me mis donc à l'œuvre avec mes deux jeunes gens, et j'avançai merveilleusement le bassin et l'aiguière.

Dans l'endroit que nous habitions, l'air était malsain : aussi fûmes-nous tous un peu indisposés à l'approche de Tété. Pendant notre indisposition, nous visitâmes les terres qui dépendaient de notre palais. Elles étaient tout à fait abandonnées et avaient près d'un mille d'étendue. Il s'y trouvait une énorme quantité de paons qui y cou-

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