LIVRE CINQUIÈME
valent comme des oiseaux sauvages. M'en étant aperçu, je chargeai mon escopette avec une certaine poudre qui ne produisait aucun bruit. Je guettai les jeunes paons, et tous les deux jours j'en tuai un, ce qui était largement suffisant pour entretenir notre table. La chair de ces jeunes paons était si exquise qu'elle nous guérit de toutes nos indispositions. Nous passâmes ainsi plusieurs mois à travailler gaiement au bassin et à Taiguière, qui exigeaient beaucoup de temps.
Le portrait du duc de Ferrare.
Sur ces entrefaites, le duc de Ferrare termina les anciens différends qu'il avait avec le pape Paul relativement à Modène et à quelques autres villes. Comnte les réclamations de l'Eglise étaient fondées, le duc ne parvint à conclure la paix avec le pape qu'à force d'argent. La somme qu'il donna fut considérable; elle dépassa, je crois, trois cent mille ducats. A cette époque, le duc avait un vieux trésorier nommé messer Girolamo Giliolo, lequel avait été élevé par le duc Alfonso, père de Son Excellence. Ce vieillard ne pouvait se faire à l'idée de voir tant d'argent aller entre les mains du pape. Cela lui semblait si exorbitant qu'il criait dans les rues : « Son père, le duc Alfonso, plutôt que de montrer cet argent au pape, s'en serait servi pour prendre Rome!» Et, en dépit des ordres les plus pressants, il persistait à ne rien payer. A la fin, il fut forcé par le duc de s'exécuter;
mais il en éprouva une colique si violente que peu s'en fallut qu'il ne mourût.
Pendant que ce vieillard était malade, le duc m'appela et voulut que j'exécutasse son propre portrait. Je le fis sur une pierre noire de forme circulaire et de la dimension d'un petit tailloir de table. Mon travail et ma conversation plaisaient au duc : aussi consentait-il souvent à poser devant moi quatre ou cinq heures au moins; quelquefois même il me gardait à souper avec lui. Huit jours me suffirent pour terminer son portrait. Il me demanda ensuite un revers. Je lui représentai la Paix sous la figure d'une femme tenant une petite torche et mettant le feu à un trophée d'armes. L'attitude de la Paix dénotait l'allégresse. Les draperies qui la couvraient étaient d'une légèreté et d'une élégance extrêmes. Elle foulait aux pieds la sombre Fureur désespérée et chargée de chaînes. J'apportai une application extraordinaire à cet ouvrage; il me fit le plus grand honneur. Le duc ne pouvait se lasser de me témoigner sa satisfaction. Il me dicta lui-même les inscriptions qui devaient accompagner la face et le revers. Sur ce dernier, je gravai ces mots : Pretiosa in conspectii Domini, ce qui signifiait que la paix avait été chèrement vendue.
Messer Bendedio.
Tandis que je travaillais à ce revers, le cardinal m'écrivit de me tenir prêt à partir, attendu que le roi m'avait