‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 168 sur 275 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

demandé. Les premières lettres que je recevrais de lui, ajoutait-il, me montreraient la réalisation de tout ce qu'il m'avait promis. Je veillai aussitôt à ce qu'on emballât précieusement mon bassin et iiion aiguière, que le duc avait déjà vus.

Les aflaires du cardinal étaient confiées aux soins d'un gentilhomme ferrarais nommé messer Alberto Bendedio. Depuis douze ans, une infirmité empêchait cet homme de sortir de sa maison. Un jour, il m'envoya chercher en toute hâte, et me dit qu'il fallait que je montasse de suite en poste pour aller trouver le roi, qui m'avait instamment demandé, me croyant en France. Le cardinal, pour s'excuser, avait dit qu'une petite maladie m'avait forcé de m'arrêter à L3^on dans une de ses abbayes, mais qu'il aurait soin que je me rendisse bientôt près de Sa Majesté. Voilà pourquoi messer Alberto exigeait que je courusse en poste.

Ce messer Alberto était un fort honnête homme, mais d'une arrogance que la maladie avait contribué à pousser à un point intolérable. Gomme je l'ai noté, il me signifia donc que j'eusse à me préparer à courir la poste. Je lui répondis que mon art ne se pratiquait pas en poste, et que, si j'avais à voyager, j'entendais que ce fût à petites journées et en compagnie de mes ouvriers Ascanio et Pagolo, que j'avais amenés de Rome, et que, de plus, je voulais qu'un valet attaché à mon service nous suivît à cheval, et qu'on me remît tout Targent nécessaire pour la route. Ce vieil infirme me répliqua, avec un ton de hauteur sans égale, que les fils du duc voyageaient de cette façon et non autrement. Je lui ripostai sur-le-champ : « N'ayant jamais été fils de duc, je ne sais comment ces personnages voyagent, mais les fils de mon art voyagent

ainsi que je l'ai dit. » J'ajoutai que, s'il blessait encore mes oreilles par de semblables paroles, je n'irais point en France, et que ces insolences et le manque de foi du cardinal m'ôteraient à coup sûr tout désir d'avoir affaire à des Ferrarais. Là-dessus, je le quittai et lui tournai les épaules en murmurant, tandis que lui, de son côté, continuait ses menaces.

J'allai trouvai le duc et je lui portai son médaillon, qui était terminé. Il me fit l'accueil le plus honorable qu'on puisse imaginer. Il avait chargé son messer Girolamo Giliolo de chercher, pour récompenser mon travail, un diamant de la valeur de deux cents écus, monté en anneau, et de le remettre au Fiaschino, son camérier, pour qu'il me le donnât. En effet, le jour même oii je rendis le médaillon au duc, le Fiaschino vint, à une heure de la nuit, m'apporter un anneau enrichi d'un diamant qui avait beaucoup d'apparence. Il me dit en même temps, de la part de son duc, que Son Excellence désirait qu'en souvenir d'elle ce diamant ornât la main habile qui avait si bien travaillé. Le lendemain matin, j'examinai cet anneau; je vis que le diamant n'était qu'une mauvaise petite pierre fort mince de la valeur d'une dizaine d'écus environ. Je ne voulus pas que les merveilleux compliments du duc fussent accompagnés d'une si maigre récompense, ni que Son Excellence crût m'avoir satisfait; d'autant plus que je pensai que son coquin de trésorier était l'auteur de cette ladrerie. Je confiai donc l'anneau à un de mes amis nommé Bernardo Saliti, pour qu'il le rendît, n'importe de quelle façon, au camérier Fiaschino. Il s'acquitta admirablement de cette commission. Le Fiaschino accourut aussitôt chez moi et me dit, avec force exclamations, que, si le duc savait que j'eusse ainsi

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