LIVRE CINQUIEME. SyS
renvoyé un présent qu'il m'avait olTert si gracieusement, il en serait très irrité, et que peut-être j'aurais lieu de m'en repentir. Je lui répondis : « L'anneau que le duc m'a donné vaut à peu près une dizaine d'écus, et l'ouvrage que j'ai exécuté pour lui en vaut plus de doux cents. Toutefois, pour montrer au duc combien j'apprécie ses bontés, il n'a qu'à m'envoyer un de ces anneaux pour la migraine, qui viennent d'Angleterre et qui valent un carlin environ; je le garderai toute ma vie comme un précieux souvenir, et je n'oublierai jamais les choses gracieuses que Son Excellence m'a fait dire. Mes peines avaient été largement payées par l'estime de Son Excellence, lorsque son mesquin joyau est venu les ravaler. » Ces paroles causèrent une si vive contrariété au duc qu'il appela son trésorier et qu'il l'accabla de reproches tels qu'il ne lui en avait jamais adressé. Il me fit enjoindre, sous peine d'encourir sa disgrâce, de ne point quitter Ferrare sans son consentement; puis il commanda à messer Giliolo de me donner un diamant de trois cents écus. L'avare trésorier en trouva un qui passait de peu soixante écus, et il prétendit qu'il en valait plus de deux cents.
Alfonso de' Trotti.
Pendant ce temps, messer Alberto Bendedio était devenu raisonnable et m'avait pourvu de tout ce que j'avais demandé. J'avais résolu de partir ce jour-là même, quoi
qu'il pût m'en coûter; mais le rusé camérier du duc s'était arrangé avec messer Alberto pour que je n'eusse point de chevaux. J'avais chargé un mulet d'une grande partie de mes bagages, parmi lesquels étaient emballés le bassin et l'aiguière que j'avais faits pour le cardinal.
Sur ces entrefaites, survint un vieux gentilhomme ferrarais, passionné pour les arts, nommé messer Alfonso de' Trotti. Malheureusement il avait un caractère fort exagéré et était du nombre de ces gens difficiles à contenter, mais qui, une fois qu'ils ont vu une chose à leur goût, se la représentent si belle qu'ils pensent ne pouvoir jamais en rencontrer une autre capable de leur plaire de même. Lorsque ce messer Alfonso arriva, messer Alberto, qui était présent, lui dit : «Je suis fâché que vous soj^ez venu si tard, car le bassin et l'aiguière, que nous envoyons en France au cardinal, sont déjà emballés, » Messer Alfonso répondit qu'il ne se souciait nullement de les voir; puis il envo3^a un de ses serviteurs chercher chez lui une aiguière délicatement travaillée en terre blanche de Faenza. Pendant que le valet exécutait cette commission, messer Alfonso dit à messer Alberto : « Il faut que je vous apprenne pourquoi je ne suis plus curieux de jamais voir de vases : c'est qu'un jour je vis un vase antique en argent d'une beauté si merveilleuse que l'imagination humaine ne saurait se figurer rien d'aussi parfait. Je ne tiens point à en voir d'autres, afin de ne point gâter le délicieux souvenir que j'en ai gardé. Ce vase antique fut montré secrètement à un noble et savant gentilhomme que ses affaires avaient conduit à Rome. Il réussit, à force d'argent, à gagner celui qui possédait ce précieux trésor, et il l'apporta dans notre pays; mais il le cache soigneusement, pour que le duc n'en sache rien,