LIVRE CINQUIEME. ijS
car il craint de le perdre de façon ou d'autre. » Messer Alfonso débita cette lonf^ue tirade sans prendre garde à moi, qu'il ne connaissait pas. Enfin, on apporta ce bienheureux modèle en terre, avec un appareil si plein de charlatanisme, qu'à peine Teus-je regardé, je m'écriai, en me tournant vers messer Alberto : « Par Dieu ! il y a longtemps que je l'ai vu! » Messer Alfonso, irrité, lâcha une injure et me dit : « Qui es-tu? Tu ne sais ce que tu dis. — Eh bien! écoutez-moi, répondis-je, et vous jugerez qui de nous deux sait le mieux ce qu'il dit. « Puis j'ajoutai, en m'adressant à messer Alberto, homme grave et sensé : « Ceci est le modèle d'un petit vase en argent, de tel poids, que j'exécutai à telle époque pour ce charlatan de chirurgien maestro Jacopo de Carpi, qui vint passer à Rome six mois, pendant lesquels il empoisonna avec une de ses drogues quelques dizaines de seigneurs et de pauvres gentilshomnies, à qui il extorqua plusieurs milliers de ducats. C'est alors que je lui fis ce vase et un autre encore, mais de forme différente. Il me les paya fort mal tous deux. Tous les malheureux qu'il a couverts de ses onguents sont maintenant à Rome, estropiés et en piteux état. Il est très glorieux pour moi que mes ouvrages soient en si haut crédit auprès de vous autres, riches seigneurs; mais je vous déclare que, depuis tant d'années, je me suis appliqué de tout mon pouvoir à me perfectionner : aussi dois-je penser que le vase que je porte en France est bien autrement digne du cardinal et du roi que celui-ci ne l'était de votre médicastrc. »
A peine eus-je fini de parler que messer Alfonso témoigna le plus ardent désir de voir le bassin et l'aiguière; mais je refusai de contenter sa curiosité. M'étant obstiné à ne point cédera ses instances, il déclara qu'il allait se
rendre chez le duc, et que, par le moyen de Son Excellence, il arriverait bien à se satisfaire. Mcsser Alberto Bendcdio, qui, comme je l'ai déjà dit, était très hautain, s'écria alors : « Avant que vous ne partiez dici, messer Alfonso, vous verrez ces ouvrages, sans avoir besoin de la protection du duc. » A ces mots, je me retirai, et je laissai le soin de les déballer à Ascanio et à Pagolo. Ces jeunes gens me rapportèrent ensuite que mes gentilshommes avaient beaucoup vanté mon talent. Messer Alfonso voulait même se lier intimement avec moi : aussi étais-je impatient de sortir de Ferrare et de m'éloigner de ces importuns. Les seules personnes agréables que je rencontrai dans cette ville furent le cardinal Salviati, le cardinal de Ravenne' et quelques musiciens de distinction. En effet, les Ferrarais sont d'une avarice et dune rapacité extrêmes, et ne reculent devant rien pour s'emparer du bien d'autrui : ils sont tous ainsi.
Vers la vingt-deuxième heure, le Fiaschino m'apporta le diamant de soixante écus dont j'ai parlé plus haut. En me le remettant, il me dit brièvement^ et avec une mine piteuse, de le garder pour l'amour de Son Excellence. « Je n'y manquerai pas, » lui répondis-je, et, en sa présence même, je montai à cheval et je partis. Il prit note de mes gestes, de mes paroles, et en rendit compte au duc, qui, dans sa colère, fut fortement tenté de me forcer à revenir sur mes pas. Ce soir-là, je fis plus de dix milles, toujours en trottant.
1. Giovanni Salviati, archevêque de Ferrare; Benedetti Accolti, archevêque de Ravenne. — E. F.