LIVRE CINQUIÈME
Le mont Cenis. — Lyon. — Fontainebleau.
Le lendemain, j'éprouvai un indicible plaisir quand je me trouvai hors du Ferrarais; car, à l'exception de ces jeunes paons que j'}^ mangeai et qui me rappelèrent à la santé, je n'}' rencontrai rien de bon.
Nous voyageâmes par le mont Cenis, en évitant Milan, de peur d'être arrêtés. J'arrivai à Lyon sain et sauf avec Pagolo, Ascanio et mon domestique. Nous avions tous quatre d'excellentes montures. Nous séjournâmes quelques jours à Lyon pour attendre le muletier qui avait le bassin et Taiguière d'argent, ainsi que le reste de nos bagages. Vous fûmes logés dans une abbaye ' qui appartenait au cardinal. Dès que le muletier nous eut rejoints, nous plaçâmes tous nos paquets sur une charrette et nous nous acheminâmes vers Paris. Nous eûmes en route quelques accidents, mais de peu d'importance.
Nous trouvâmes la cour du roi à Fontainebleau, et nous nous rendîmes chez le cardinal, qui nous fit aussitôt donner des logements; cette soirée se passa très bien. Le lendemain, la charrette nous apporta nos bagages. Le cardinal apprit alors notre arrivée au roi, qui voulut me voir sur-le-champ. Je me présentai à Sa Majesté avec le vase et l'aiguière. Dès que je fus en sa présence, je lui
I. L'abbaye d'Esnay ou d'Aina)', dans la presqu'île de Perrache. — E. F. '
baisai les genoux : elle me releva avec une gracieuseté extrême. Je la remerciai de m'avoir délivré de prison, et je lui dis que de tels bienfaits étaient inscrits sur les livres de Dieu avant les actions les plus méritoires, bien que tout prince juste et bon comme lui fût obligé de protéger les hommes de talent, surtout quand ils étaient aussi innocents que moi. Cet excellent roi m'écouta avec une rare bienveillance. Quand j'eus fini de parler, il prit le vase et l'aiguière et s'écria : « En vérité, je ne crois pas que les anciens aient jamais rien produit d'aussi beau. Je me souviens d'avoir vu tous les chefs-d'œuvre des meilleurs maîtres d'Italie, mais aucun ne m'a autant frappé que celui-ci. » Ces choses, et d'autres beaucoup plus flatteuses encore, furent dites en français par le roi au cardinal de Ferrare. Il se tourna ensuite vers moi et me dit en italien : « Benvenuto, passez joyeusement quelques jours; amusez-vous et faites bonne chère. Pendant ce temps, nous songerons à vous faciliter les moyens d'exécuter quelque chef-d'œuvre. »
Voyage en Dauphiné.
Le cardinal de Ferrare reconnut que le roi était enchanté de mon arrivée, et que les petits ouvrages que j'avais montrés à Sa Majesté avaient suffi pour qu'elle se promît de pouvoir réaliser les grands projets qu'elle nourrissait.