LIVRE CINQUIEME
Nous suivîmes la cour, non sans ttibulations de tout genre, le train du roi se composant toujours de plus de douze mille chevaux. En effet, lorsque Ton est en paix et que la cour est complète, on y compte dix-huit mille hommes. Parfois nous campions dans des endroits où il y avait à peine deux maisons; on dressait alors des baraques en toile, à Tinstar des bohémiens, et souvent on avait beaucoup à souffrir.
Je ne cessais de tourmenter le cardinal pour quMl sollicitât le roi de m'envoyer travailler, mais il me répondait que je n\ivais rien de mieux à faire que d'attendre que le roi s'en souvînt lui-même. Il me recommanda aussi de me montrer quelquefois aux yeux de Sa Majesté. Je lui obéis, et, un matin, le roi m'appela près de lui pendant son dîner. Il me parla en italien, et me dit qu'il ruminait de grandes entreprises; que bientôt il m'indiquerait où je devais travailler, et qu'il pourvoirait à tous mes besoins. Il ajouta ensuite une foule de choses qui me causèrent un vif plaisir.
Le cardinal de Ferrare était présent à cet entretien, parce qu'il mangeait presque tous les matins à la petite table du roi. Lorsque Sa Majesté se fut levée de table, il lui dit, comme on me le rapporta plus tard : « Majesté sacrée, ce Benvenuto a une telle envie de travailler que c'est presque un péché de faire perdre du temps à un artiste d'un si grand talent. » Le roi lui répondit qu'il avait raison, et il le chargea de s'entendre avec moi sur les appointements que je désirais.
Le cardinal, qui avait reçu cette commission le matin, m'envoya chercher le soir, après souper, et m'annonça de la part du roi que Sa Majesté avait résolu de me mettre à l'œuvre, mais qu'auparavant elle voulait que je
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susse quels seraient mes appointements. « Il me semble, continua-t-il, que, si Sa Majesté vous donne trois cents écus par an, vous pourrez très bien vous en tirer. Du reste, reposez-vous sur moi du soin de vos intérêts; car, chaque jour, il se présente d'admirables occasions dans ce grand royaume, et je ne manquerai jamais de vous servir de tout mon pouvoir. — Quand Votre Seigneurie reverendissime, lui répondis-je, me laissa à Ferrare, elle me promit, sans que je Ten priasse, de ne me faire quitter ritalie qu'après m'avoir instruitdesconditionsauxquelles je devais entrer au service de Sa Majesté. Au lieu d'observer cet engagement , Votre Seigneurie m'a envoyé l'ordre exprès de partir en poste, comme si mon art se professait au galop. Si ^'c)t^c Seigneurie m'eût parlé de trois cents écus, je lui aurais appris que je ne me serais pas bougé pour six cents. Quoi qu'il en soit, je rends grâces au ciel et à Votre Seigneurie reverendissime, qui a été l'instrument choisi par Dieu pour me tirer de prison. C'est pourquoi je déclare à Votre Seigneurie que, si grand que soit le tort qu'elle me cause maintenant, il n'équivaut pas à la millième partie de l'immense bienfait que j'ai reçu d'elle. Je la remercie donc de tout mon cœur, et, prenant congé d'elle, je lui promets que, partout où je serai et tant que je vivrai, je prierai Dieu pour elle. — Va où tu voudras, s'écria le cardinal irrité : on ne peut faire du bien à un homme malgré lui, » Certains parasites, qu'il traînait à sa suite, ne manquèrent pas de dire : a II se croit donc un bien grand personnage, qu'il refuse trois cents écus par an ! » Mais, en revanche, on leur répliqua : « Le roi ne trouvera jamais un artiste de ce mérite, et notre cardinal veut le marchander comme un fagot. » On m'assura que ce fut messer Luigi Ala-
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manni qui parla de la sorte. Gela se passait le dernier jour d'octobre, en Dauphiné, dans un château dont j'ai oublié le nom.
Départ pour la Terre-Sainte.
En quittant le cardinal, je me dirigeai vers mon logement, qui était situé à trois milles de là. Un secrétaire de Sa Seigneurie, qui habitait le même endroit, m'accompagna pendant tout le chemin ; il ne cessa de me demander quelles étaient mes intentions et quels appointements j'aurais désirés. « Je m'attendais à tout cela. » Tels furent les seuls mots qu'il put tirer de moi.
Je trouvai chez moi Pagolo et Ascanio ; ils s'aperçurent de mon trouble et me forcèrent de leur raconter ce que j'avais. Lorsque je vis la stupéfaction de ces pauvres jeunes gens, je leur dis : « Demain matin, je vous donnerai largement de quoi retourner chez vous. Quant à moi, je partirai seul pour une affaire de la plus haute importance, que j'ai en tête depuis longtemps. »
Notre chambre n'étant séparée que par une cloison de celle du secrétaire, peut-être entendit-il cette conversation et écrivit-il au cardinal ce que j'avais projeté : toutefois, je n'en ai jamais rien su. Je passai la nuit sans fermer l'œil. Il me tardait que le jour arrivât pour exécuter la résolution que j'avais formée.
Dès que le matin se montra, je fis seller les chevaux, j'achevai lestement mes préparatifs, et je donnai à mes
deux Jeunes gens tout ce que j'avais apporté avec moi, et, en outre, cinquante ducats d'or. J'en gardai autant pour moi ainsi que le diamant que j'avais reçu du duc de Ferrare. Je conservai seulement deux chemises et quelques vêtements de cheval en assez mauvais état, que j'avais sur le dos.
Je ne pouvais me débarrasser de mes deux jeunes gens, qui voulaient à toute force venir avec moi. Enfin, je me moquai d'eux en leur disant : « Comment! un de vous a déjà de la barbe, l'autre va en avoir; je n'ai rien épargné pour vous communiquer mon pauvre talent, si bien que vous êtes les premiers ouvriers d'Italie, et vous ne rougissez pas de n'oser marcher sans lisières! c'est vraiment honteux! Et si je vous laissais sans argent, que diriezvous donc ? Allons ! éloignez-vous, que Dieu vous bénisse mille fois. Adieu! » Là-dessus, je tournai bride et je les quittai tout en larmes.
Je suivis une très belle route qui traversait un bois. Je voulais faire dans la journée quarante milles au moins, afin d'atteindre l'endroit le plus solitaire que je pusse imaginer.
A peine avais-je parcouru deux milles, que j'avais déjà résolu de ne plus paraître désormais dans un pays où je fusse connu, et de ne plus exécuter d'autre ouvrage qu'un Christ haut de trois brasses, en m'efforçant de lui imprimer, autant que possible, cette indicible beauté avec laquelle il m'avait apparu'. J'étais décidé à aller visiter le saint Sépulcre.
Au moment où je pensais que j'étais assez éloigné pour que personne ne sût me retrouver, j'entendis des chevaux
I. Cellini fait allusion à la vision qu'il eut dans sa prison.