LIVRE CINQUIÈME
galoper derrière moi. Je ne fus pas sans éprouver quelque appréhension, car ces parages étaient infestés de bandes d'aventuriers qui n'hésitaient pas à assassiner sur les grands chemins. Bien qu'il ne se passât pas de jour sans que l'on pendît quelques-uns d'entre eux, ils semblaient s'inquiéter fort peu de la potence.
Lorsque les cavaliers qui me poursuivaient se furent approchés, je reconnus un messager du roi et mon jeune ouvrier Ascanio. Le messager me cria en m'abordant : « Au nom du roi, je vous somme de vous rendre auprès de Sa Majesté. — Je n'obéirai pas, lui répondis-je, attendu que tu es envoyé par le cardinal. » Il me répliqua que, si je refusais de le suivre de bon gré, il était autorisé à requérir l'assistance des habitants pour me garrotter et m'emmener prisonnier,
Ascanio me supplia de ne point résister, et me rappela que, quand le roi jetait quelqu'un en prison, il laissait toujours s'écouler au moins cinq ans avant de se décider à l'en tirer. A ce mot de prison, je songeai à celle de Rome, et je fus saisi d'une telle épouvante, que je mis aussitôt mon cheval dans le chemin que m'indiqua le messager du roi. Cet homme, tant que dura le voyage, ne cessa de marmotter en français des bravades et des injures capables de me faire renier Dieu.
Le petit Nesle.
En arrivant aux logements du roi, nous passâmes devant ceux du cardinal de Ferrare. Comme il se trouvait sur sa porte, il m'appela et me dit : « Notre roi très chrétien vous a assigné des appointements semblables à ceux qu'il donnait au peintre Léonard de Vinci, c'est-àdire sept cents écus par an. De plus, il vous payera tous les ouvrages que vous lui ferez, et, en outre, il vous gratifie, pour votre bienvenue, de cinq cents écus d'or qui vous seront remis avant que vous ne partiez d'ici. » Quand le cardinal eut fini de parler, je lui répondis que c'étaient là des offres vraiment dignes d'un si grand roi.
Le messager, qui ne savait qui j'étais, voyant qu'on me proposait, de la part de Sa Majesté, un si magnifique traitement, se confondit en excuses, pendant que Pagolo et Ascanio s'écriaient : « Dieu nous a donc aidés à reprendre nos honorables lisières! »
Le lendemain, j'allai présenter mes remerciements au roi. Il m'ordonna d'exécuter les modèles de douze statues d'argent destinées à être employées en guise de candélabres autour de sa table. Il voulait qu'elles représentassent six dieux et six déesses, et qu'elles fussent exactement de sa taille, qui était à peu près de quatre brasses.
Il se tourna ensuite vers le trésorier de ses épargnes^
I. C'était à cette époque Guillaume Prudhomme. seigneur de Fontenay. — E. F.