LIVRE CINQUIÈME
à rinsu du roi, un énorme vase à deux anses, de la hauteur d'une brasse et demie environ.
Je voulus aussi jeter en bronze le grand modèle de Jupiter. C'était un essai entièrement nouveau pour moi. J'en conférai avec plusieurs anciens maîtres parisiens, et je leur expliquai la méthode que suivent nos fondeurs en Italie. Ils me dirent que jamais ils n'avaient employé ces procédés, mais que, si je les laissais libres d'agir à leur guise, ils me livreraient ma statue aussi belle et aussi nette que le modèle en terre. Je passai avec eux un traité qui plaçait la réussite de l'ouvrage sous leur responsabilité, et je leur promis quelques écus de plus que ce qu'ils m'avaient demandé. A peine furent-ils en besogne que je m'aperçus qu'ils ne s'y prenaient pas bien. Aussitôt, je commençai un buste de Jules César, beaucoup plus grand que nature, d'après une petite copie d'un admirable antique que j'avais apportée de Rome. J'entrepris encore un autre buste de même dimension, d'après une jeune fille d'une extrême beauté, que je gardais chez moi pour mes plaisirs. J'appelai cette tête Fontainebleau, du nom de la résidence favorite du roi.
Quand on eut construit un superbe fourneau pour tondre le bronze et que les moules de mes deux têtes et du Jupiter turent cuits et en état, je dis à mes Parisiens : « Je ne crois pas que votre Jupiter réussisse, car vous n'avez pas ménagé en bas assez d'évents pour que l'air puisse circuler; ainsi, vous perdrez votre temps.» Ils me répondirent que, si leur statue ne venait pas bien, ils me rembourseraient tout l'argent que je leur avais compté et m'indemniseraient de toute la dépense perdue. Et ils ajoutèrent que les deux belles têtes que je voulais jeter suivant la méthode italienne tourneraient mal. Cette dis-
cussion eut lieu en présence des trésoriers et des autres gentilshommes qui venaient me voir par ordre du roi, afin de l'instruire de tout ce qui se disait et se faisait. Les deux vieux fondeurs, qui devaient jeter le Jupiter, furent cause que la fonte fut retardée quelque temps. Ils disaient qu'ils voulaient auparavant arranger les moules de mes deux têtes; qu'il était impossible qu'elles réussissent avec mes procédés, et que c'était un grand malheur de gâter de si beaux morceaux. Ils en firent parler au roi, lequel répendit qu'ils songeassent à s'instruire et non à chercher à en remontrer à leur maître. Ils mirent leur moule dans la fosse en riant à gorge déployée. Pour moi, je ne m'émus point, et, sans rire ni me fâcher, malgré l'envie que j'en avais, je plaçai mes deux têtes à droite et à gauche du Jupiter.
Quand notre métal fut parfaitement fondu, nous lui ouvrîmes passage. Le moule de Jupiter s'emplit très bien: il en fut de même pour mes deux têtes, de sorte que nous étions tous enchantés en voyant que nous avions eu tort d'augurer mal réciproquement de nos procédés. Dans leur joie, ils me demandèrent à boire, suivant l'usage de France. Je consentis volontiers à leur donner une riche collation. Ils me réclamèrent ensuite l'argent que je leur devais et celui que je leur avais promis en sus. Alors je leur dis : « Vous avez ri d'une chose qui, j'en ai bien peur, vous fera pleurer, car j'ai remarqué qu'il est entré dans votre moule beaucoup plus de métal qu'il n'en fallait; c'est pourquoi je ne veux rien ajouter à ce que vous avez déjà reçu, avant demain matin. » Ces paroles fournirent matière à penser à ces pauvres gens : aussi s'en allèrent-ils chez eux sans souffler mot.
Le lendemain, ils se mirent sans bruit à débarrasser