LIVRE SIXIÈME
venu ici, il ne iiTa jamais rien demande. On voit qu'il se donne de tout cœur à sa besogne. Il faut promptemcnt nous l'attacher par quelques bienfaits pour ne point le perdre. — J'aurai soin de vous en faire souvenir,» lui répondit madame d'Étampes. Sur ce, ils partirent. Je continuai avec activité mes ouvrages commencés, et en même temps je m'occupai sans relâche du modèle de la fontaine.
La porte du palais de Fontainebleau.
Au bout d'un mois et demi, le roi reparut à Paris. Comme j'avais travaillé nuit et jour, j'allai lui porter mon modèle, qui était si bien ébauché qu'il s'expliquait clairement de lui-même. Je trouvai le roi absorbé par les infernales inquiétudes de la guerre qui venait de se déclarer entre lui et l'empereur. Néanmoins je m'adressai au cardinal de Ferrare. Je lui dis que j'avais avec moi certains modèles que Sa Majesté m'avait commandés, et je le priai, s'il jugeait le moment opportun, d'en dire un mot pour que je pusse les montrer. J'ajoutai que je pensais que le roi aurait beaucoup de plaisir à les voir. Le cardinal m'accorda ma requête. Il alla parler de mes modèles à Sa Majesté, qui aussitôt accourut les examiner.
Je m'étais d'abord occupé de la porte du palais de Fontainebleau, qui, suivant leur mauvais st3de français, était large et basse, presque carrée et surmontée d'un hémicycle en anse de panier, dans lequel le roi désirait que l'on représentât la nymphe de Fontainebleau. Afin d'al-
térer le moins possible l'ordre de cette porte, je me contentai de lui donner une belle proportion et de rectifier rhémicycle qui se trouvait au-dessus. J'ornai les côtés d'élégants ressauts, posés sur une console qui correspondait à un chapiteau que j'avais établi dans le haut : puis je remplaçai par deux satyres, presque en ronde-bosse, les deux colonnes que semblait réclamer cette disposition architecturale. D'une main, un de ces satyres paraissait soutenir le chapiteau; de l'autre main, il tenait une énorme massue. Son air était fier et menaçant, comme pour effrayer les spectateurs. Le second satyre avait la même attitude, mais il différait du premier par la tête et plusieurs accessoires. Il était armé d'une escourgée, formée de trois boules retenues par des chaînes. Je nommai CCS personnages des satyres; néanmoins, ils n'avaient de commun avec ces êtres fabuleux que des petites cornes et une physionomie semblable à celle du bouc. Tout le reste de leur corps avait la forme humaine. Dans l'hémicycle j'avais représenté une femme couchée dans une belle attitude. Son bras gauche était appuyé sur le cou d'un cerf, pour rappeler une des devises du roi. D'un côté, j'avais modelé en bas-relief des chevreuils, des sangliers et d'autres animaux sauvages; et, de l'autre côté, des chiens braques et des lévriers de différentes espèces, par allusion aux productions de la magnifique forêt où naît la fontaine. Cette composition était renfermée dans un carré oblong, dont chaque angle supérieur contenait une victoire en bas-relief, portant une torche, ainsi que les représentent les anciens. Au-dessus du grand bas-relief j'avais placé une salamandre, devise favorite du roi, et une foule d'autres ornements en harmonie avec le reste de l'ouvrage, qui était d'ordre ionique.
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La fontaine.
La vue de ce modèle ramena la joie sur le visage du roi, et apporta une agréable diversion à Pennuyeuse conférence qu'il venait d'avoir pendant plus de deux heures.
Dès que je m'aperçus que le roi était de bonne humeur, comme je le désirais, je découvris mon autre modèle, qu'il n'attendait nullement, car il pensait que le premier avait dû exiger bien assez de travail. Ce nouveau modèle avait plus de deux brasses de dimension; il représentait une fontaine parfaitement carrée et entourée de superbes escaliers qui s'entre-croisaient dans leurs révolutions, chose qui était encore inconnue en France et même très rare en Italie. Au milieu de la fontaine, et un peu au-dessus du bassin, se dressait une figure nue d'une beauté et d'une élégance extrêmes. De la main droite, elle élevait en l'air une lance brisée; de la gauche, elle tenait la poignée d'un magnifique cimeterre. Elle reposait sur la jambe gauche; le pied droit était appuyé sur un casque aussi richement décoré qu'on puisse l'imaginer. A chaque angle de la fontaine était assise une figure, accompagnée d'une foule de splendides attributs. Le roi commença par me demander ce que signifiait ce modèle. Il me dit qu'il s'était lui-même parfaitement rendu compte des décorations de la porte, mais que le
sujet de la fontaine, tout en lui paraissant fort beau, restait inintelligible pour lui. Il ajouta qu'il savait bien, néanmoins, que je n'avais pas agi comme tant d'autres imbéciles, qui, s'ils produisent des ouvrages quelque peu gracieux, ne songent à leur donner aucune signification. Alors je fis en sorte que mes explications plussent au roi autant que mes modèles. « Que Votre Majesté sacrée , lui dis-je, sache d'abord que ce petit monument est exactement mesuré sur une petite échelle, de sorte qu'il ne perdra rien de son élégance lorsqu'on l'exécutera en grand. La figure du milieu représente le dieu Mars. Elle aura cinquante-quatre pieds de haut. » A ces mots, le roi ne put retenir un geste de profonde surprise. « Ces quatre autres figures, continuai-je, sont les vertus et les talents que Votre Majesté aime et protège si chaudement. Celle qui se trouve à droite est la Science des lettres. Ses attributs, vous le voyez, rappellent la philosophie et tout ce qui s'y rattache. Cette autre est l'art du dessin, qui comprend la sculpture, la peinture et l'architecture. La troisième est la Musique, compagne obligée de toutes ces sciences. La dernière, dont la physionomie respire tant de bienveillance et de douceur, est la Libéralité, sans laquelle ne peut fleurir aucun de ces merveilleux talents qui nous viennent de Dieu. Enfin, le colosse du milieu, dont j'ai déjà parlé, représente Votre Majesté elle-même, car vous êtes le dieu Mars, le seul vaillant prince qu'il y ait au monde, et vous employez justement et saintement votre bravoure à défendre la gloire de votre couronne. » A peine le roi eut-il eu la patience de me laisser achever mon discours, qu'il s'écria : « En vérité, j'ai trouvé un homme selon mon cœur! » Puis il appela les trésoriers à qui j'avais déjà eu affaire, et il leur ordonna de pour-
voir à tout ce dont j'aurais besoin, sans regarder à la dépense. Il me frappa ensuite avec la main sur l'épaule en médisant : <i Mofi ami\ je ne sais quel est le plus heureux, du prince qui trouve un homme selon son cœur, ou de [^artiste qui rencontre un prince qui lui fournisse toutes les facilités nécessaires pour réaliser les sublimes conceptions de son génie. » Je répondis que, si j'étais l'homme dont parlait Sa Majesté, j'étais, à coup sur, le plus heureux. — Adniettons qu'ils le soient tous deux également, « reprit le roi en riant. Je partis rempli d'allégresse, et je retournai à mes travaux.
Origine de l'inimitié de madame d'Étampes pour Benvenuto.
Ma mauvaise fortune voulut que je ne songeasse point à jouer la même comédie avec madame d'Étampes. Lorsqu'elle apprit le soir, de la bouche du roi, tout ce qui s'était passé, elle en conçut une rage si violente, qu'elle ne put s'empêcher de dire avec humeur : « Si Benvenuto m'avait montré ses beaux ouvrages, il m'aurait donné lieu de pensera lui. » Le roi essaya, mais en vain, de m'excuser. Je ne tardai pas à être instruit de ces particularités : aussi, quinze jours plus tard, quand la cour fut revenue à Saint-Germain-en-La}^, après être allée en Normandie, à Rouen et à Dieppe, pris-je le
I. Ces deux mots sont en français et soulignés dans le texte italien.
charmant petit vase que j'avais exécuté à la demande de madame d'Étampes, etpensai-je qu'en le lui donnant, je regagnerais ses bonnes grâces. Je remportai donc avec moi et je le montrai à la nourrice de madame d'Etampes, en lui disant que je voulais l'offrir à sa maîtresse. La nourrice m'accueillit fort bien, et me dit qu'elle en toucherait un mot à madame, qui n'était pas encore habillée, et qu'aussitôt qu'elle lui en aurait parlé, elle m'introduirait près d'elle. Elle s'acquitta, en effet, de ma commission, mais madame lui répondit dédaigneusement : « Dites-lui qu'il attende. » Je m'armai de patience, ce qui, pour moi, est bien difficile. Cependant j'attendis avec résignation jusqu'après son dîner. Enfin, vers l'approche du soir, la faim me poussa tellement à bout, que, ne pouvant y résister, j'envoyai dévotement madame à tous les diables; puis je partis, et j'allai trouver le cardinal de Lorraine auquel je fis cadeau du vase, en le priant seulement de vouloir bien me maintenir dans les bonnes grâces du roi. Il me répondit que je n'avais pas besoin de sa protection, mais que, le cas échéant, il épouserait volontiers ma cause. Il appela ensuite son trésorier, et il iui parla à l'oreille. Le trésorier attendit que j'eusse pris congé du cardinal, puis il me dit : « Benvenuto, venez avec moi, je vous donnerai un verre de bon vin. » Ne comprenant pas ce qu'il entendait par là, je lui répondis : « De grâce, seigneur trésorier, faites-moi donner un verre de vin et une bouchée de pain, car, en vérité, je tombe en défaillance. Depuis ce matin jusqu'à cette heure, je suis resté sans rien manger à la porte de madame d'Etampes, pour lui offrir ce beau petit vase d'argent doré. Elle savait que j'étais là; mais, pour me vexer, elle m'a fait dire d'attendre. La faim est venue, je