LIVRE SIXIÈME
sentais la force me manquer; alors, comme Dieu Ta voulu, j'ai donné le fruit de mon travail à quelqu'un qui le méritait bien mieux que cette femme. Je ne vous demande qu'un peu à boire, car je suis d'un tempérament un peu trop bilieux, de sorte que le jeûne m'irrite au point que je tomberais évanoui. » Pendant que je parlais ainsi, non sans grande difficulté, on apporta du vin admirable et une collation exquise. Je me restaurai parfaitement, et ma colère s'en alla avec la faim. — Le bon trésorier m'offrit cent écus d'or, mais je me refusai absolument à les accepter. Il courut en instruire le cardinal, qui le tança vertement et lui enjoignit de me forcer à les prendre, sinon de ne plus reparaître devant lui. Le trésorier revint près de moi, désolé, en me disant qu'il n'avait jamais été autant maltraité par le cardinal. Il renouvela ses instances; et, comme j'hésitais encore, il entra en colère et me déclara qu'il me ferait accepter cet argent de force. Je le pris donc. Je voulus aller remercier le cardinal, mais il chargea un de ses secrétaires de m'assurer qu'il saisirait toujours de bon cœur l'occasion de m'ètre agréable lorsqu'elle se présenterait. Le soir même je regagnai Paris. Le roi fut informé de tout cela, et les railleries ne furent point épargnées à madame d'Étampes; aussi sa haine contre moi s'en accrut-elle au point que je courus grand risque de perdre la vie, ainsi que je le raconterai en son lieu.
Messer Guido Guidi.
Il }' a déjà longtemps que j'aurais dû parler de Tamitié que je contractai avec rhomme le plus instruit, le plus dévoué, le plus affable et le plus vertueux que j'aie rencontré dans ce monde. Il s'agit- de messer Guido Guidi, illustre médecin et noble citoyen florentin'. Les traverses infinies que m'a suscitées ma mauvaise fortune sont cause que je l'ai un peu négligé. Je croyais qu'il suffisait que son souvenir fût toujours présent à mon cœur, mais je me suis aperçu que ma vie ne marche pas bien sans lui, et je me décide à mêler son nom au récit de mes souffrances, afin qu'il rappelle ici une époque heureuse, de même qu'autrefois il était pour moi un soutien consolateur. Messer Guido arriva à Paris pendant que je résidais dans cette ville. A peine Teus-je connu que je l'emmenai dans mon château, où je lui donnai un appartement. Nous passâmes ainsi plusieurs années sous le même toit. L'évêque de Pavie, monsignore de' Rossi, frère du comte de San-Secondo, étant venu aussi à Paris, je lui fis quitter son hôtellerie pour occuper une partie de mon château. Il y resta plusieurs mois avec ses gens et ses chevaux. J'hébergeai également pendant- quelques
I. Il fut nommé professeur de médecine au Collège royal et premier médecin du roi en 1542. — E. F.