‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 191 sur 275 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

paroles et d'autres arguments du même genre, consentit donc à leur accorder tout ce qu'ils demandaient ; et cependant le Bologna n'avait encore montré ni dessins ni modèles de sa main.

Administration de la justice en France au wi'^ siècle.

Sur ces entrefaites, le dernier locataire que j'avais chassé de mon château m'intenta un procès. Il prétendait que je lui avais volé une grande partie de ses effets quand je l'avais mis à la porte. Ce procès me causait tant de tourments et me prenait un tel temps que plusieurs fois je fus tenté de m'en aller à la grâce de Dieu.

On a coutume, en France, de compter gagner un procès engagé avec un étranger ou toute autre personne qui semble mettre de la négligence à se défendre. Dès qu'une de ces affaires présente quelque avantage, on trouve à la vendre. On a même vu des gens dont la profession consiste à acheter des procès ou à en accepter pour dot.

Une autre infamie qui a cours en France, c'est que les Normands, pour la plupart, font métier de porter de faux témoignages : de sorte que ceux qui achètent des procès stylent immédiatement cinq ou six de ces témoins, suivant le besoin. Leurs adversaires ne manquent donc jamais d'être condamnés si, ignorant cet usage, ils ne leur opposent point un nombre égal de témoins. C'est ce qui m'arriva. Indigné, je me rendis à la grande

salle du palais de Paris pour plaider ma cause. J'y vis un juge, lieutenant civil du roi, assis sur un tribunal élevé. Cet homme était grand, gros et gras, et d'aspect austère. A sa droit'e et à sa gauche étaient rangés une foule de procureurs et d'avocats; d'autres s'avançaient un à un et exposaient leur affaire. Parfois ceux qui entouraient ce juge parlaient tous à la fois. A ma grande surprise, cet homme admirable, véritable portrait de Pluton, prêtait i'oreille tantôt à celui-ci, tantôt à celui-là, et répondait à tous avec un talent remarquable. Ce spectacle me parut si prodigieux que je n'aurais pas voulu pour beaucoup n'en avoir point été témoin, car j'ai toujours été curieux de connaître toute espèce de mérite. — La salle était immense; mais il s'y pressait une telle foule qu'un garde avait soin d'empêcher d'entrer ceux qui n'y avaient point affaire et de tenir les portes fermées. — Souvent ce garde, en repoussant les gens qu'il ne voulait point admettre, troublait par son tapage mon admirable juge, qui, dans sa colère, ne lui épargnait pas les injures. — Plusieurs fois je remarquai cette circonstance, et les paroles qu'employa le juge pour réprimander le garde, un jour entre autres qu'il résistait bruyamment à deux gentilshommes qui venaient pour voir. Le juge leur criait, d'une voix forte, de rester tranquilles; ce qu'il exprimait en français par ces paroles : « Paix, paix, Satan! paix, paix, Satan! allez, paix! " Je savais très bien le français : aussi, lorsque j'entendis ces mots, compris-je aussitôt ce que Dante voulut dire quand il franchit les portes de l'enfer avec son maître Virgile'. Dante, en effet, résida avec le peintre Giotto

I. Le vers du Dante que Cellini pensait avoir compris est le pre-

en France, et siirtout à Paris, où la salle des plaideurs peut vraiment être appelée un enfer. Gomme Dante possédait bien la langue française, il se servit de ces expressions. Je suis fort étonné qu'on ne les ait jamais interprétées de cette façon, de sorte que je n'hésite pas à prétendre et à croire que ses commentateurs lui font dire des choses au.xquelles il n'a jamais pensé.

Pagolo et la Catherine.

Mais retournons à mon affaire. Quand je vis les avocats me remettre certains arrêts entraînant condamnation, je ne trouvai point d'autre moyen de me défendre que d'avoir recours à ma longue dague que je portais au côté, car j'ai toujours aimé avoir de belles armes. Je "commençai par m'adresser au principal coupable, à celui qui m'avait intenté cet inique procès. Un soir, je le frappai de tant de coups sur les bras et sur les jambes, en ayant soin toutefois de ne point le tuer, que je le privai de l'usage de ses deux jambes. Je tombai ensuite sur celui qui avait acheté la cause, et je le touchai de telle sorte qu'il arrêta le procès. Alors, comme toujours, je remer-

mier du chant VII de l'Enter, qu'aucun commentateur n'a su expliquer d'une façon satisfaisante : Pape satan, pape satan, aieppe.

Quoi qu'en dise Benvenuto et quoi qu'en pensent Filelfo et le chanoine Dionisi, qui admettent sa bizarre explication, elle nous semble plus ingénieuse que juste. — E. F.

dai Dieu, et j'espérai que je resterais quelque temps sans être molesté.

Je recommandai à mes ouvriers, et surtout aux Italiens, de travailler et de me seconder avec activité, afin que je pusse promptement terminer les ouvrages commencés. Je leur dis qu'aussitôt après leur achèvement, je voulais' retourner en Italie; car je ne me sentais pas la force de supporter davantage les coquineries de ces Français, et je craignais que les violences auxquelles j'étais obligé d'avoir recours ne m'occasionnassent quelque malheur, si par aventure mon bon roi venait à s'irriter contre moi.

Voici quels étaient mes ouvriers italiens : le premier, et celui que j'affectionnais le plus, était Ascanio de Tagliacozzo, village du royaume de Naples; le second était le Romain Pagolo, garçon de très humble naissance, qui ne connaissait pas même son père. Ces deux ouvriers étaient ceux-là que j'avais amenés de Rome, où ils travaillaient déjà avec moi. Un autre Romain était venu d'Italie tout exprès pour entrer à mon service : il s'appelait Pagolo et était fils d'un pauvre gentilhomme de la maison des Macaroni. Il n'était pas très habile ouvrier, mais il excellait dans le maniement des armes. J'avais encore un Ferrarais, nommé Bartolommeo Chioccia, et le Florentin Pagolo Micceri. Ce dernier avait un frère, surnommé Gatta, qui entendait parfait'jment la tenue des écritures, mais qui s'était ruiné en gérant les affaires du riche marchand Tommaso Guadagni. Il me mit en ordre les livres qui renfermaient les comptes du grand roi très chrétien et de diflérents personnages.

Pagolo xMicceri, ayant appris de son frère la manière de tenir mes livres, continua ce travail moyennant de

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