‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 194 sur 275 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

me demander sérieusement si je devais quitter la France ou bien soutenir encore ce combat et voir à quelle fin Dieu m'avait créé. Après de longues et douloureuses agitations, je résolus de partir pour ne pas tenter ma mauvaise fortune au point qu'elle me rompit le cou. Quand tous mes préparatifs furent terminés, que j'eus pris mes mesures pour mettre en bon lieu ce que je ne pouvais emporter, et que j'eus caché de mon mieux les menus objets sur moi et mes serviteurs, je fus assailli d'une violente douleur en pensant au départ. Je courus me renfermer dans mon petit atelier, après avoir dit à mes jeunes gens, qui m'encourageaient à partir, que je voulais encore me consulter, bien que je reconnusse combien leur avis était fondé; car je comprenais très bien que, pourvu que je fusse hors de prison et que je laissasse à la rage de mes ennemis le temps de se calmer un peu, il me serait beaucoup plus facile de m'excuser près du roi, en lui expliquant par écrit l'infâme complot tramé contre moi. Mes réflexions aboutirent à me confirmer dans la résolution que j'avais adoptée; mais, au moment oia je me levai, je fus saisi par l'épaule, et une voix me cria avec force : « Benvenuto, agis comme à ton ordinaire et ne crains rien. » Aussitôt j'arrêtai un plan entièrement opposé au premier, et je dis à mes ouvriers italiens: « Munissez-vous d'armes, venez avec moi, et suivez tous mes ordres sans vous inquiéter d'autre chose; je suis décidé à comparaître. Si je partais, bientôt vous vous en iriez tous en fumée. Ainsi, obéissez et accompagnez-moi. » Tous ces jeunes gens s'accordèrent à dire : « jPuisque nous sommes ici et qu'il nous fait vivre, nous devons aller avec lui et l'aider jusqu'à la mort dans tout ce qu'il voudra. En effet, ce qu'il dit est plus vrai que nous ne pensions;

dès qu'il serait loin d'ici, ses ennemis nous jetteraient tous à la porte. Et, si nous songeons aux grands et importants ouvrages qui sont commencés, il faut avouer que nous ne saurions les terminer sans lui, et alors ses ennemis ne manqueraient pas de prétendre qu'il est parti parce qu'il s'est reconnu incapable de les mener à fin. » Le jeune Romain Pagolo Macaroni fut le premier à encourager les autres, et il engagea à se joindre à nous plusieurs ouvriers allemands et français qui me portaient de l'amitié. Nous étions dix en tout. Je me mis en route avec la ferme volonté de ne point me laisser incarcérer vivant.

Quand j'arrivai en présencedes juges criminels, j'aperçus la Catherine et sa mère qui riaient avec leur avocat. J'entrai et je demandai hardiment le juge, gras et bouffi personnage qui se prélassait sur un siège qui dominait tous les autres. En me voyant, cet homme murmura à voix basse d'un air rébarbatif : a Tu t'appelles Benvenuto {Bienvenu)-^ mais cette fois tu seras le malvenu. » Je l'entendis et je lui répliquai : « Expédiez-moi vite, et dites-moi ce que je suis venu faire ici. » Alors le juge se tourna vers Catherine, et lui dit : « Catherine, explique tout ce qui s'est passé entre toi et Benvenuto.» La Catherine affirma que j'avais vécu avec elle à la manière italienne. «Tu entends ce que déclare la Catherine, Benvenuto, s'écria le juge. — Si je Tavais traitée à la manière italienne, répliquai-je, je l'aurais fait seulement pour avoir un enfant, comme vous le pratiquez, vous autres. — Loin de là, elle veut dire, reprit le juge, que tu l'as attaquée hors de l'endroit où l'on fait les enfants.» A ces mots, je ripostai que ce n'était point là la manière italienne; qu'au contraire, ce devait être la manière fran-

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