‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 195 sur 275 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

çaisc, puisque la Catherine la connaissait et que moi je ne m'en doutais pas. J'ajoutai que j'exigeais qu'elle décrivit exactement comment je m'y étais pris avec clic. Cette atroce catin eut la scélératesse de dérouler cette infamie sans le plus léger voile. Je la forçai de recommencer sa déposition trois fois de suite. Quand elle eut fini, je m'écriai : «Seigneur juge, lieutenant du roi très chrétien, je vous demande justice; car je sais que les lois dp roi très chrétien, quand il s'agit d'un tel crime, condamnent au supplice du feu l'agent et le patient. Or, cette femme avoue qu'elle a commis le péché; quant à moi, il m'est tout à fait inconnu. Sa ruffienne de mère est ici : elle mérite aussi le feu pour l'un ou l'autre délit; je réclame justice. » Je répétai ces paroles à maintes reprises et à haute voix, en demandant toujours le feu pour la Catherine et pour sa mère, et en jurant au juge que, s'il ne les mettait en prison devant moi, je courrais chez le roi, et que je l'instruirais de l'injustice dont son lieutenant criminel se rendait coupable envers moi. Quand mes adversaires m'entendirent faire tant de bruit, ils commencèrent à baisser de ton : je n'en vociférai que plus fort. Alors la petite catin et sa mère de pleurer, et moi de crier sans relâche au juge: «Le feu! le feu!» Cet indigne poltron, voyant que la chose n'avait pas tourné comme il l'espérait, prit une gamme plus douce et se mit à excuser la faiblesse des femmes. A l'instant je reconnus que la victoire me restait dans ce rude assaut, et je me retirai en murmurant et en proférant des menaces. A coup sûr, j'aurais bien donné cinq cents écus pour n'avoir point comparu. Dès que je fus sorti de ce guêpier, je remerciai Dieu de tout mon cœur et je retournai gaiement à mon château avec mes ouvriers.

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N'oyage à Fontainebleau.

Lorsque la fortune, ou, pour mieux dire, notre mauvaise étoile, se met à nous persécuter, elle n'est jamais à court de nouvelles misères à nous susciter. Après avoir échappé à un abîme effroyable, je croyais que ma maligne étoile m'accorderait quelque peu de tranquillité; mais à peine m'eut-elle laissé le temps de respirer, qu'elle me suscita deux terribles affaires à la fois. En trois jours il m'arriva deux aventures qui. Tune et l'autre, mirent ma vie en balance. Voici comment :

Je me rendis un matin à Fontainebleau pour conférer avec le roi. Il m'avait écrit qu'il voulait que je fisse les coins de toutes les monnaies de son royaume. Avec sa lettre, il m'avait envoyé plusieurs petits dessins pour m'expliquer à peu près ce qu'il désirait; néanmoins, il me laissait libre de suivre complètement mes inspirations. J'exécutai de nouveaux dessins suivant mon goût et aussi beaux que l'art le réclamait. A mon arrivée à Fontainebleau, monseigneur delà Fa, l'un des trésoriers à qui François I" avait confié le soin de pourvoir à mes besoins, me dit : ( Benvenuto, le peintre Bologna a été chargé par le roi défaire votre grand colosse. Sa Majesté nous a retiré, au profit de Bologna, tous les ordres qu'elle nous avait donnés pour vous. Nous avons trouvé cela fort mal, et il nous semble que la conduite de votre

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compatriote est bien téméraire, car il vous enlève, seulement par la protection de madame d'Ktampes, des travaux que vos modèles et vos études \ous avaient acquis. Voilà déjà plusieurs mois qu'il a reçu cette commande, et il ne parait pas qu'il s'en soit encore occupé. — Mais comment est-il possible que je n'aie rien su de cela?» m'écriai-je étonné. Alors monseigneur de la Fa me dit que le Bologna avait tenu l'affaire très secrète; qu'il n'avait obtenu sa requête que très difficilement, parce que le roi avait longtemps résisté, mais que les pressantes sollicitations de madame d'Étampes avaient fini par aplanir tous les obstacles. Irrité de cette cruelle offense et indigné de me voir extorquer ainsi un ouvrage que j'avais gagné à la sueur de mon front, je me disposai à exécuter quelque grand coup. Je pris donc mes armes et j'allai trouver le Bologna. Il était à travailler dans sa chambre. Il me fit entrer et me demanda, avec force compliments lombards, quelle affaire m'amenait chez lui. « Une très bonne et très importante, » lui répondis-je. Il ordonna alors à ses serviteurs d'apporter à boire. Puis il me dit : « Avant de parler de rien, je veux que nous buvions ensemble, suivant la coutume de France. — Messer Francesco, repris-je, sachez que la conversation que nous allons avoir n'exige pas que nous buvions auparavant : peut-être pourrons-nous boire après. » J'entamai ensuite nion affaire en ajoutant : « Tous lesliommes qui tiennent à passer pour d'honnêtes gens doivent montrer par leurs actions qu'ils méritent cette réputation ; s'ils agissent autrement, ils prouvent qu'ils sont indignes de ce renom. Je sais que vous n'ignoriez point que le roi m'avait commandé ce grand colosse dont on a parlé pendant dix-huit mois, sans que ni vous ni personne ayez

trouvé à redire à cela. Par mes ouvrages, je me suis fait connaître au roi; mes modèles lui ont plu, et il m'a confié cette grande entreprise. Depuis nombre de mois les choses étaient en cet état, lorsque, ce matin seulement, j'ai appris que vous m'aviez supplanté, et qu'à l'aide de purs commérages vous m'aviez escamoté une commande que j'avais conquise par d'admirables travaux. »

Querelle avec le Primaticcio.

a Eh quoi! Benvenuto, répliqua le Bologna, chacun cherche à faire ses affaires par tous les moyens possibles. Si telle est la volonté du roi, qu'avez-vous à objecter? Allons, vous perdriez votre temps. La commande m'a été donnée, je la tiens pour mienne. Maintenant dites ce que vous voudrez, je vous écouterai. — Messer Francesco, répondis-je, sachez que je ne manque pas d'une foule d'arguments péremptoires et irrésistibles qui vous forceraient de confesser que les mo3'^ens dont vous vous êtes servi et dont vous parlez n'ont point cours parmi les êtres doués de raison. Mais je veux arriver promptement à la conclusion; ouvrez donc les oreilles et entendez-moi bien, car la chose est grave. y> Mon homme voulut se lever de son siège, car il vit que j'avais changé de couleur et que j'étais grandement ému. Je lui dis qu'il n'était pas encore temps de bouger, qu'il eût à rester assis et à m'écouter. Puis je m'exprimai ainsi : « Messer Fran-

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ccsco, vous savez, que l;i commande m'a\ ait d'abord été donnée et que, suivant l'usage du monde, le temps était passé où qui que ce fût pût songer à me la disputer. Néanmoins, voici ce que je ^ ous propose maintenant : faites un modèle, de mon coté j'en ferai un nouveau : nous les porterons sans rien dire à notre grand roi, et celui de nous qu'il reconnaîtra avoir le mieux opéré aura l'honneur d'exécuter le colosse. Si ce lot vous échoit, j'oublierai l'énorme injure que j'ai reçue de vous, et je baiserai vos mains comme plus dignes que les miennes d'une si grande gloire. Qu'il soit ainsi convenu, et nous serons amis; sinon nous serons ennemis, et avec l'aide de Dieu qui protège la justice et dont je serai l'instrument, je vous montrerai dans quelle erreur vous êtes tombé. — La commande est à moi, répliqua messer • Francesco, et, puisqu'elle m'a été donnée, je ne veux pas m'exposer à la perdre. — A cela, messer Francesco, m'écriai-je, je réponds que, puisque vous repoussez un 'arrangement bon, juste et raisonnable, j'aurai recours à des expédients qui seront aussi peu agréables que vos procédés. Et je vous déclare que, si jamais j'apprends que vous parliez de façon ou d'autre de cette commande qui m'appartient, je vous tuerai comme un chien. Nous ne sommes ni à Rome, ni à Bologne, ni à Florence; ici les mœurs sont différentes. Je vous le répète donc, si vous avez le malheur d'en toucher un mot au roi ou à tout autre, je vous tuerai, coûte que coûte. Choisissez entre les deux partis que je vous ai offerts; le premier vous mènera à bien, le second à mal. » Mon homme ne savait que dire ni que faire. Quant à moi, j'étais moins disposé à attendre qu'à trancher de suite le nœud de la difficulté. Le Bologna ne trouva que ces seuls mots :

« Tant que j'agirai comme doit le faire un homme de bien, je n'aurai peur de rien au monde. — Cest bien parlé, lui répondis-je; mais, si vous vous conduisez autrement, a3'ez peur, cro3'ez-moi. »

Là-dessus je le quittai, et je me rendis près de Sa Majesté avec qui j'eus, à propos des monnaies, uiie longue discussion. Nous ne tombâmes pas beaucoup d'accord, parce que son conseil, qui était présent, lui avait persuadé qu'il fallait que les monnaies fussent faites à la manière de France, comme elles l'avaient toujours été jusque-là. Je répliquai que Sa Majesté m'avait fait venir d'Italie pour lui exécuter de beaux ouvrages, et que, si elle me commandait le contraire, je ne me sentais pas le courage de lui obéir. La conférence fut renvoyée à un autre jour, et je retournai sur-le-champ à Paris.

Kncore Pagolo et la Catherine.

A peine fus-je descendu de cheval qu'une de ces bonnes âmes que la vue du mal réjouit accourut m'apprendre que Pagolo Micceri avait loué une maison pour cette petite catin de Catherine et pour sa mère, qu'il y allait continuellement, et qu'en parlant de moi il disait avec force moqueries : « Benvenuto avait donné la brebis à garder au loup, croyant qu'il ne la croquerait pas. Maintenant il se console avec ses bravades et croit que j'ai peur de lui. J'ai mis cette épée et ce poignard à mon côté pour lui

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montrer que mes armes coupent aussi, et que je buis Florentin comme lui, et de plus, de la famille des Micccri, qui vaut cent fois mieux que celle des Cellini. » Le coquin qui m'apporta cette nouvelle me Tassaisonna si bien, que je sentis aussitôt la fièvre m'empoigner : je dis la fièvre sans aucune métaphore. La rage indomptable qui s'empara de moi m'aurait peut-être étouffé, si je n'eusse imaginé de m'en délivrer en obéissant à son impulsion et en lui ouvrant Tissue que m'offrait l'occasion. J'invitai mon ouvrier ferrarais, nommé Chioccia, à venir avec moi, et j'ordonnai à un valet de me suivre avec mon cheval.

Quand je fus arrivé à la maison du misérable Pagolo, je trouvai la porte entr'ouvertc. Je vis qu'il avait au coté son épée et son poignard. Il était assis sur un coffre et avait un bras passé autour du cou de la Catherine. J'entendis qu'il parlait de moi avec la mère. Tout à coup je poussai la porte, tirai mon épée et lui en mis la pointe sur la gorge sans lui donner le temps de penser que lui aussi avait une épée. « Vil poltron, lui dis-je, recommande-toi à Dieu, car tu es mort. » Alors, il cria trois fois, sans oser remuer : '(Ah! maman, maman, au secours! « J'étais décidé à le tuer; mais à cette exclamation si bouffonne, la moitié de ma colère s'évapora. Cependant j'avais recommandé à mon ouvrier Chioccia de ne laisser sortir ni la Catherine ni la mère, parce que, si je tuais Pagolo, je voulais traiter de m.ème ces deux prostituées. Je tenais toujours Pagolo sous la pointe de mon épée et je le piquais un peu de temps en temps, en lui adressant des menaces effroyables. Enfin, ayant vu qu'il n'essa3^ait pas de se défendre le moins du monde, je ne savais plus que faire, et cette algarade me semblait devoir n'aboutir

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à rien, lorsque tout à coup je conçus l'idée de les forcer à se marier et de compléter plus tard ma vengeance. Une fois cette résolution prise, je dis à Pagolo : « Ote cet anneau que tu as au doigt, poltron, et épouse-la, afin que je puisse ensuite me venger de toi comme tu le mérites. — Pourvu que vous ne me tuiez pas, s'écria-t-il ausssitôt, je vous obéirai en tout. — Alors donc, repris-je, remetslui ton anneau. » J'écartai un peu mon épée de sa gorge, et il lui passa Tanneau au doigt. « Cela ne suffit pas encore, continuai-je ; je veux que l'on m'amène deux notaires et qu'un contrat en règle sanctionne le mariage. » Après avoir ordonné à Chioccia d'aller chercher les deux notaires, je me tournai vers Catherine et la mère, et je leur dis en français : « Les notaires et des témoins vont venir. La première de vous qui soufflera un mot, je la tuerai sur place de même que les deux autres : ainsi donc, prenez garde à vous. » Je dis ensuite en italien à Pagolo : « Et toi, si tu oses faire la moindre objection à tout ce que je proposerai, dès le premier mot, je t'appliquerai tant de coups de poignard, qu'il ne te restera rien dans le ventre. — Pourvu que vous ne me tuiez pas, me répétat-il, je vous obéirai en tout. » Les notaires et les témoins arrivèrent; un contrat authentique et en bonne fortune fut dressé : ma colère et ma fièvre se dissipèrent. Je payai les notaires et je m'en allai.

Le lendemain, le Bologna vinta Paris exprès pour moi, et m'envoya chercher par Matteo del Nazaro. Je me rendis près de lui. Il m'aborda d'un air gai, me pria de le regarder comme un frère, et me jura qu'il ne parlerait plus jamais de la commande, parce qu'il reconnaissait parfaitement que j'avais raison.

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Un modèle à plusieurs fins.

Si je n^avouais pas que j'ai eu des torts dans quelquesunes de ces aventures, on n'ajouterait point foi à celles où j'affirme que je me suis conduit comme je le devais. Je confesse donc que j'ai mal agi en me vengeant si étrangement de Pagolo Micceri. Si j'eusse pensé que ce fût un homme si veule, jamais assurément l'idée de cette honteuse vengeance ne se serait présentée à mon esprit. Je ne me contentai pas de l'avoir obljgé à se marier à cette infâme petite catin ; afin de rendre ma vengeance complète, je faisais venir chez moi la Catherine et je la dessinais. Je lui donnais vingt sous par jour. Comme il fallait qu'elle posât nue, elle exigeait en premier lieu que je lui remisse son argent d'avance, et, en second lieu, une excellente collation; mais, en troisième lieu, pour me venger, je couchais avec elle, et je me moquais d'elle, de son mari et des terribles cornes que je faisais à celui-ci. Enfin, en quatrième lieu, je la forçais de poser durant des heures entières dans les attitudes les plus fatigantes; ce qui lui déplaisait autant que cela me divertissait. Comme elle avait des formes magnifiques, j'en tirais infiniment d'honneur. Quand elle vit que je n'avais plus pour elle les mêmes égards qu'avant son mariage, elle en fut très irritée et commença à murmurer. Elle se mit ensuite, selon l'usage de France, à me menacer de son mari, qui

était entré au service du prieur de Capoue, frère de Piero Strozzi. Dès que je l'entendis parler de lui, une indicible rage m'assaillit. Néanmoins, je la contins démon mieux, en songeant que je ne pouvais trouver pour mon art un modèle qui me convînt mieux qu'elle. Et je me disais ; « Je jouis ici d'une double vengeance. D'abord, Catherine est la femme légitime de Pagolo; il ne s'agit donc point de cornes imaginaires comme celles qu'il me faisait quand elle était ma catin. Puis, outre cette signalée vengeance, j'en tire une seconde de Catherine, en la forçant à rester dans des poses si extraordinaires et si pénibles, dont il résulte pour moi non-seulement du plaisir, mais encore de l'honneur et du profit. Que puis-je désirer de plus? » Pendant que j'établissais ce compte, cette ribaude redoubla d'injures, se mit à parler de son mari, et fit si bien que je finis par ne plus écouter la voix de la raison. Enflammé de colère, je la saisis par les cheveux et je la traînai dans la chambre en la rouant de coups de pied et de coups de poing, jusqu'à ce que la fatigue m'obligeât de m'arrêter. Nous étions dans un endroit oii personne ne pouvait venir à son secours. Quand je l'eus bien rossée, elle jura de ne plus jamais reparaître chez moi. Je craignis d'abord d'avoir eu grand tort de la maltraiter ainsi. Je croyais avoir perdu un modèle qui m'offrait d'admirables moyens de me distinguer; et, d'un autre côté, en la voyant toute couverte d'écorchurcs, de contusions et d'enflures, je pensais que, lors même qu'elle reviendrait, il faudrait que je la fisse soigner au moins pendant quinze jours avant de pouvoir m'en servir.

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