‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 196 sur 275 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

Amours do Ccllini et de Callicrinc.

Toutefois, je lui envoyai, pour l'aider à s'habiller, une vieille et excellente servante nommée Ruberta. Cette brave femme porta de nouveau à ma petite ribaude une collation; puis elle mangea avec elle du porc salé rôti, dont elle employa la graisse à lui frotter ses meurtrissures. Lorsque la Catherine se fut ensuite habillée, elle partit en blasphémant et en maudissant tous les Italiens et le roi qui les gardait à son service. Enfin, elle ne cessa de pleurer et de maugréer Jusque chez elle. A coup sûr, cette première fois je m'imaginai que j'avais très mal fait d'agir de cette façon. Ma Ruberta ne m'épargna pas les reproches. « Vous êtes bien cruel, me disait-elle, d'avoir battu si effroyablement une si belle fillette. » Pour m'excuser, je lui racontai les coquineries que Catherine et sa mère m'avaient faites quand elles demeuraient avec moi ; mais la Ruberta me répliqua : « Ce n'est rien; n'est-ce pas la coutume ici? Ignorezvous donc qu'en France on ne rencontre pas un mari qui n'ait ses petites cornes? » A ces mots, je me mis à rire, et je dis à la Ruberta d'aller chercher des nouvelles de Catherine, car je désirais vivement l'avoir pour terminer mon ouvrage. Ma Ruberta trouva encore un moyen de me sermonner. « Vous ne savez pas vivre ! s'écria-t-elle; à peine scra-t-il jour qu'elle accourra d'elle-

même; si, au contraire, vous envoyez chez elle, elle tranchera du grand et ne voudra pas venir. » Le lendemain, en effet, la Catherine frappa à ma porte avec tant de fureur, que je courus moi-même voir si c'était un fou ou quelqu'un de la maison. Dès que j'eus ouvert, cette imbécile se précipita à mon cou, m'étreignit dans ses bras, m'embrassa et me demanda si j'étais encore fâché contre elle. Je lui répondis que non. « Eh bien alors, reprit-elle, donnez-moi un bon déjeuner. » J'y consentis, et je mangeai avec elle en signe de réconciliation. Je me mis ensuite à la dessiner, mais une séance amoureuse interrompit le travail; puis, précisément à la même heure que la veille, elle me taquina au point que je fus encore forcé de la rosser d'importance. Les mêmes scènes se renouvelèrent durant plusieurs jours; elles se ressemblaient comme les épreuves qui sortent d'un même moule, et ne variaient que du plus au moins.

Sur ces entrefaites, j'achevai ma figure à mon grand honneur. Je dus songer à la jeter en bronze. Cette opération m'offrit des difficultés qu'il serait intéressant^ au point de vue de l'art, de raconter; mais je m'en abstiens, de peur d'être entraîné trop loin. Il me suffit de dire que ma statue vint très bien et que jamais fonte ne fut plus belle.

La salière.

Tout en m'occupant de cet ouvrage', je consacra chaque jour quelques heures au Jupiter et à la salière. Comme la plupart de mes ouvriers étaient bien plus capables de travailler à cette dernière, elle ne tarda pas à être terminée. Je la portai aussitôt au roi, qui était revenu à Paris. Ainsi que je l'ai noté plus haut, cette salière était de forme ovale, toute en or ciselé, et avait environ deux tiers de brasse de dimension. En parlant du modèle, j'ai déjà dit que j'avais représenté l'Océan et la Terre, assis tous deux les jambes entrelacées, par allusion aux golfes qui pénètrent dans les terres et aux caps qui s'avancent dans la mer. J'avais placé un trident dans la main droite de l'Océan, et dans la gauche une barque d'un travail exquis, destinée à recevoir le sel. Au-dessous du Dieu étaient quatre chevaux marins, qui n'avaient du cheval que la tête, le poitrail et les jambes de devant. Les queues de poisson qui terminaient leurs corps s'entremêlaient gracieusement. L'Océan était assis sur ce groupe dans une attitude remplie de fierté. Une

I. Le docteur Piatti, dans sa belle édition de Cellini, demande s\ l'auteur veut parler ici du colosse de la fontaine ou de la nymphe de la porte de Fontainebleau. 11 est évident qu'il s'agit de cette dernière. Benvenuto vient de nous dire que Catherine lui servait de modèle pour l'ouvrage en question. Or Catherine ne pouvait poser pour le colosse qui devait représenter le dieu Mars.

foule de poissons et d'autres animaux marins nageaient autour de lui, et fendaient des vagues recouvertes d'un émail exactement de la couleur de Peau. La Terre, sous les traits d'une belle femme nue, tenait de la main droite une corne d'abondance, et de la gauche un petit temple d'ordre ionique, délicatement ciselé, propre à renfermer le poivre. Au-dessous de cette figure étaient rassemblés les plus beaux animaux que produise la terre. Une partie des rochers qui se trouvaient près d'elle était émaillée; j'avais laissé l'autre en or. Ce groupe était encastré dans une base d'ébène, dans l'épaisseur de laquelle j'avais ménagé une doucine ornée de quatre figurines d'or en demi-relief. Elles représentaient la Nuit, le Jour, le Crépuscule et l'Aurore, et étaient séparées l'une de l'autre par les quatre vents principaux, ciselés et émaillés avec tout le soin et le fini imaginables. Quand je mis cette salière devant les yeux du roi, il poussa un gtand cri d'étonnement et ne put se lasser de la contempler. Il m'ordonna ensuite de la garder chez moi, jusqu'à ce qu'il me dît ce que je devais en faire. Je la remportai donc. J'invitai de suite plusieurs de mes intimes amis à un dîner qui fut des plus gais, et oii la salière figura au milieu de la table; nous fûmes les premiers à nous en servir. Après la salière, je continuai de travailler au Jupiter d'argent et à un grand vase enrichi d'élégants ornements et d'une foule de figures, dont j'ai déjà parlé.

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