LIVRE SIXIEME
Jeanne et la Nymphe de Fontainebleau.
A cette époque, le peintre Bologna persuada au roi qu'il serait bon que Sa Majesté renvo3^ât à Rome, avec des lettres de recommandation, pour qu'il pût mouler les plus beaux antiques : le Laocoon, la Cléopàtre, la Vénus, le Commode, la Zingana et l'Apollon. Ce sont vraiment les plus belles statues qu'il y ait à Rome. Il dit au roi que, quand Sa Majesté connaîtrait ces merveilleux chefs-d'œuvre, elle serait alors seulement en état de parler sur Tart, parce que tout ce qu'elle avait vu de nous autres modernes était bien loin de la perfection des anciens. Le roi lui accorda tout ce qu'il demandait. Voilà comment décampa ce damné animal. N'ayant pas osé entrer en concurrence avec moi, il eut recours à cet expédient lombard, et chercha à déprécier mes ouvrages en se faisant mouleur d'antiques. Mais, bien que les statues qu'il rapporta fussent parfaitement moulées, il obtint un résultat absolument contraire à celui qu'il espérait, ainsi que nous le raconterons en temps et lieu.
Après avoir définitivement congédié cette coquine de Catherine, dont le pauvre diable de mari avait quitté Paris, je voulus achever de réparer ma nymphe de Fontainebleau, qui déjà était jetée en bronze, et modeler les deux Victoires qui devaient occuper les angles de l'hémi-
cycle de la porte. Dans ce but je pris une pauvre fillette, âgée de quinze ans environ. Elle était superbe de formes et un peu brune de peau. Comme elle avait Thumeur sauvage et taciturne, des allures d'une vivacité extrême et un regard farouche, je l'appelais Scozzone ' : son véritable nom était Jeanne. Grâce à elle, je menai à bonne fin ma nymphe de Fontainebleau, en bronze, et mes deux Victoires. Elle était pure et vierge; je la rendis enceinte. Elle accoucha d'une fille à la treizième heure du jour, le 7 juin 1644; j'avais donc alors précisément quarante-quatre ans. Je donnai à Tenfant le nom de Constanza; messer Guido Guidi, médecin du roi et mon ami intime, ainsi que je l'ai noté plus haut, fut son seul parrain; car, en France, l'usage est de n'avoir qu'un seul compère et deux commères. Ces deux dernières furent la signora Maddalena, femme de messer Luigi Alamanni, gentilhomme florentin et admirable poète, et une grande dame française, femme de messer Ricciardo del Bene, riche marchand florentin. Autant que je m'en souviens. Constanza fut le premier enfant que j'eus. Je la dotai d'une somme dont se contenta une de ses tantes à qui je la confiai : depuis, je n'en ai jamais entendu parler.
I. Brise-cou, terme de manège qui s'emploie pour désigner les ccuyers qui domptent et dressent les jeunes chevaux. — E. F.