‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 199 sur 275 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

le raisons du cardinal, il les condamnait dans le fond de son amc : aussi, dès le lendemain de son arrivée à Paris, vint-il chez moi sans que je l'en eusse sollicité. J'allai à sa rencontre et je l'introduisis dans plusieurs ateliers, où se trouvaient des ouvrages de dilVércnts genres. Je commençai par les moins importants; puis je le menai devant une foule de bronzes d'une dimension qui surpassait tout ce qu'il avait jamais vu. Je lui montrai ensuite le Jupiter d'argent, qui était presque terminé, ainsi que ses magnifiques ornements. Il l'admira plus que ne l'aurait fait toute autre personne, à cause d'un terrible désappointement qu'il avait éprouvé quelques années auparavant. Lorsque l'Empereur, après la prise de Tunis, traversa Paris avec le consentement de François I", ce dernier, voulant lui offrir un présentdigne d'un si grand prince, fit exécuter en argent un Hercule, exactement de la dimension de mon Jupiter. Par malheur, cet Hercule, de l'aveu même du roi, était la plus laide chose qu'il eût jamais rencontrée. Il s'en plaignit aux artistes parisiens qui l'avaient fabriqué; mais ceux-ci, qui se donnaient pour les plus habiles gens du monde, persuadèrent à Sa Majesté que l'on ne pouvait rien faire de mieux en argent, et ils eurent l'audace d'exiger deux mille ducats pour leur sale travail : aussi, dès que le roi aperçut ma statue, fut-il grandement étonné de son fini, auquel il était loin de s'attendre. Dans son équité, il jugea que mon Jupiter méritait deux mille ducats. « Les auteurs de l'Hercule, dit-il, n'avaient pas d'appointements; Benvenuto, au contraire, a environ mille écus par an; si, outre ce salaire, je lui donne deux mille ducats d'or, il peut certainement me faire le Jupi-

ter. » Je le menai alors voir d'autres ouvrages en or et en argent et plusieurs modèles nouveaux.

Enfin, quand Sa Majesté fut sur le point de partir, je découvris dans le pré du château mon grand colosse. Le roi en fut émerveillé au plus fiaut degré. Il se tourna aussitôt vers l'amiral, qui se nommait monseigneur d'Annebaut, et lui dit : « Puisque Benvenuto n'a rien reçu du cardinal, il faut que nous prenions soin de lui sans tarder davantage, d'autant plus qu'il s'obstine à ne rien demander; car ces gens qui ne réclament rien pensent que leurs ouvrages parlent pour eux. Donnez-lui donc la première abbaj'-e vacante, et si elle ne rapporte pas deux mille écus de rente, donnez-lui-en deux ou trois qui produisent ce revenu : ce sera pour lui la même chose. » Ayant entendu tout ce que le roi avait dit, je m'empressai de le remercier comme si j'eusse déjà tenu l'abbaye. Je lui déclarai qu'aussitôt que ses ordres auraient été exécutés, je travaillerais pour lui sans vouloir recevoir ni récompense ni salaire d'aucun genre, jusqu'à ce que, vaincu par la vieillesse, je ne songeasse plus qu'à me reposer de mes fatigues et à vivre honorablement de la rente qu'il m'accordait, en m'estimant heureux d'avoir servi un si grand prince. A ces mots, le roi me répondit d'un ton vif et joyeux : « Ainsi soit fait ! » Puis il se retira.

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