‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 200 sur 275 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

Un distillateur assiège.

Madame d'Étampes, ayant appris où en étaient mes affaires, en fut plus irritée que jamais contre moi. « Comment! se disait-elle, je gouverne le monde, et ce chétif personnage ne fait pas le moindre cas de moi ? » Elle mit donc toutes voiles dehors pour me couler à fond. Elle choisit pour instrument un habile distillateur, qui lui avait donné, pour entretenir la fraîcheur de son teint, d'admirables eaux de senteur jusqu'alors inconnues en France. Cet homme montra au roi, à qui madame d'Etampes Pavait présenté, des secrets de distillation dont Sa Majesté s'amusa beaucoup. Il profita de cette occasion pour demander au roi un jeu de paume que j'avais dans mon château et plusieurs petits logements dont il prétendait que je ne me servais pas. Le bon roi, qui savait d'où partait le coup, garda le silence. Alors madame d'Etampes eut recours à ces moyens que les femmes emploient auprès des hommes, et elle manœuvra si bien qu'elle arriva facilement à son but. Le roi, s'étant trouvé dans une de ces dispositions amoureuses auxquelles il était si sujet, lui accorda tout ce qu'elle désirait.

Je ne tardai pas à voir venir le distillateur accompagné du trésorier GrosHer'. Comme ce gentilhomme

I. Jean Groslier de Lyon, grand ami des lettres et protecteur éclairé

45o VIE DE BENVENUTO CELLINI.

français parlait fort bien italien, il entra en me débitant dans cette langue quelques plaisanteries; mais, quand il s'aperçut que je n'étais point disposé à rire, il dit : « Au nom du roi, je mets cet homme en possession de ce jeu de paume et des maisonnettes, qui en dépendent. » — '( Tout appartient au roi, répondis-je; cependant vous pouviez entrer dans ce château d'une manière plus convenable, car cette intervention des gens de loi donne lieu de croire qu'il s'agit maintenant plutôt d'une tromperie que d'une franche commission de notre grand roi. Je vous déclare donc qu'avant d'aller me plaindre à Sa Majesté, je me défendrai comme elle m'y a engagé l'autre jour; et, si l'on ne me présente pas un nouvel ordre signé de la propre main du roi, je jetterai par la fenêtre cet homme que vous avez introduit ici. » A ces mots, le trésorier se retira en murmurant des menaces. J'en fis autant de mon côté, mais je voulus en rester là pour le moment. Bientôt après, je me rendis chez les notaires qui avaient assisté à l'installation de mon distillateur. Comme je les connaissais beaucoup, ils me dirent que la formalité à laquelle ils avaient procédé avait réellement été accomplie au nom du roi, mais ne tirait point à conséquence. Ils ajoutèrent que, si j'avais opposé la moindre résistance, le distillateur ne serait point entré en possession, et que c'était là une simple affaire de police complètement étrangère à l'obéissance due au roi; de sorte que, si je réussissais à expulser mon intrus, tout serait pour le mieux et se bornerait là. Cet avis me suffit. Dès le lendemain, je commençai la

des artistes; sa collection de livres et de médailles était la plus riche que l'on eût jamais vue en France. — E. F.

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